Louise entendait le clavier d’ordinateur crépiter à chaque fois qu’elle passait devant la porte de la chambre de sa fille. Pas d’autre son, car Noémie portait toujours un casque. Elle n’essaya pas de l’inviter à partager son repas. Trop habituée à se faire répondre non, elle avait abandonné de telles tentatives de rapprochements. Elle prépara une assiette pour elle-même, dont elle avala le contenu avec distraction. C’était à Jean-Alexandre qu’elle pensait, l’un des malades qu’elle voyait régulièrement, et à la mère de celui-ci, Pascale. Le même après-midi, elle s’était occupée de Jean-Alex pendant deux heures, à domicile – elle l’avait lavé, nourri, avait posé des questions visant à s’assurer de son bon état mental, et vérifié l’absence d’infection visible ou d’escarres. Le jeune homme, qui laissait pousser une petite barbe soyeuse aussi noire que ses cheveux, était dans de bonnes dispositions, et il développait un humour fin que Louise appréciait. Sur le point de partir, elle avait entendu l’auto de Pascale se stationner dans la cour. Les deux femmes avaient échangé des banalités en présence de Jean-Alex, qui s’en désintéressait. Puis Pascale avait fait signe à Louise de la suivre dehors, où elles s’étaient assises sur des chaises de jardin, et Louise avait compris à l’air soucieux de Pascale que celle-ci était partie du bureau plus tôt que prévu, justement pour avoir cette conversation. C’est gênant de parler de ça avec toi, ou avec quiconque, commença Pascale, en prenant une grande inspiration.
Comme bon nombre de paralysés, qu’ils soient affectés depuis la naissance, comme son fils, ou suite à un accident, la libido de Jean-Alex n’était pas touchée. Et comme sa paralysie résultait d’une maladie neuronale plutôt que d’une rupture de la moëlle épinière, Jean-Alex avait non seulement des désirs mais aussi des érections très fréquentes et très tenaces, comme tout jeune homme de seize ans. Mais aucun moyen de soulager ce besoin. Bien sûr, plus tard, il aurait des petites amies, comme tout le monde. Mais pour le moment, rencontrer quelqu’un lui paraît insurmontable, il refuse que je l’assiste dans sa recherche d’une copine de son âge, évidemment, et il désespère, expliqua Pascale. J’en ai parlé avec d’autres mamans sur les groupes de discussion. Je ne me doutais pas que c’était un problème si fréquent. Personne n’ose l’avouer, mais en lisant entre les lignes, on finit par comprendre que certaines font appel à des professionnelles. Louise, qui travaillait avec cette clientèle handicapée depuis de nombreuses années, était au courant de cette réalité. Elle fit de son mieux pour normaliser la situation, tout en s’efforçant de garder la distance professionnelle requise. Je te remercie de partager cela avec moi, dit-elle. Mais ce n’est pas mon rôle de trouver une solution à ce problème. Parfois, les parents se refilent parfois les numéros de téléphone de personnes qui pourraient aider. Ce que Louise n’ajouta pas, car elle soupçonnait que Pascale le savait déjà, c’est cette autre réalité : certaines de ces femmes n’étaient pas des escortes de métier mais plutôt des travailleuses du secteur de la santé qui, occasionnellement, acceptaient d’offrir ce service à leurs clients de confiance.
Dans un passé plutôt lointain, Louise elle-même avait déjà « dépanné » certains hommes qui le lui avaient demandé. Il n’y avait pas forcément eu d’acte sexuel, d’ailleurs : certains voulaient simplement la voir nue, ou l’embrasser. Comme Louise le redoutait, Pascale semblait l’avait appris, d’une façon ou une autre, et finit par lui demander son aide plus directement. Louise, qui n’avait pas fait cela depuis longtemps, se garda bien de confirmer l’information, et coupa court aux espoirs de la maman. Je ne crois pas, dit-elle, je suis désolée… Mais si j’entends parler de quelqu’un de fiable qui pourrait aider Jean-Alex, je te le dirai…
Louise se sentait pleine de compassion pour cette belle brune un peu plus jeune qu’elle, une femme qui avait sûrement aspiré à une vie simple, mais le destin en avait décidé bien autrement. La majorité des paralysés étaient des hommes, et lorsqu’ils étaient adolescents, c’étaient souvent les mères, plus que les pères, qui veillaient sur leur bien-être. Et qui se retrouvaient confrontées au plus grand des tabous, avec parfois aucune bonne solution...
Le lendemain matin, Louise rendit visite à François, un autre patient. Un homme d’un peu plus de cinquante ans, également paralysé des quatre membres depuis la naissance, à l’exception de la main droite dont certains doigts avaient un peu d’activité. Cette main était presque toujours gainée d’un appareil détectant ces mouvements subtils pour les convertir en instructions qui étaient transmises à son fauteuil adapté. Il avait été l’un de ses premiers clients, il y a une quinzaine d’années. Louise accomplit rapidement les tâches requises, pour avoir le temps de s’assoir en compagnie de celui qui était maintenant un vieil ami. Si François était très diminué physiquement, son esprit était l’un des plus vifs qu’elle connaissait. Il adorait parler et montrait toujours beaucoup de curiosité. Inévitablement, elle lui parla de Jean-Alex et Pascale, sans révéler leur identité. Par hasard, connais-tu quelqu’un qui pourrait aider, lui demanda-t-elle. Mais non, il était en couple à présent, et ne recherchait plus ce type de compagnie féminine. As-tu encore nos photos, ajouta-t-elle en lui souriant d’un air complice. Bien sûr, il les avait, et proposa de les lui montrer. Ils se déplacèrent vers l’ordinateur. Fixé à un bras de son fauteuil se trouvait un petit appareil qu’il pouvait prendre dans sa bouche et qui commandait l’ordinateur et le téléphone. Simplement en le contrôlant des lèvres et de la langue, il pouvait naviguer facilement et utiliser presque n’importe quel site web. Pour cliquer, il lui suffisait de souffler un petit coup bref. Il alla ouvrir un sous-dossier appelé « L. et F. » et qui contenait une centaine de photographies. Louise y figurait sur chacune, dans des degrés progressifs de nudité, et des poses qu’elle avait voulu sensuelles. François était présent sur une partie des photos, tout habillé dans son cas, elle l’entourant de son corps de grande rousse à la peau si blanche. La plus osée la montrait nue, à califourchon sur lui, offrant la pointe de ses seins à la bouche affamée de l’homme paralysé. Regardant cette photo pour la première fois depuis des années, elle était frappée par son côté maternel. Les clichés avaient été pris par son conjoint de l’époque, le père de Noémie. Pourquoi l’avait-elle fait? Pour aider François, pour le côté excitant de l’expérience, et, oui, pour l’argent également. Quelques centaines de dollars. Je n’en reviens pas que je t’ai laissé des photos sur lesquelles on peut voir mon visage… j’étais tellement naïve! Lui dit-elle. Il rit, puis répondit que c’était l’un de ses meilleurs souvenirs. Tu n’es pas tentée d’aider ce jeune homme toi-même, demanda-t-il, en ajoutant qu’il la trouvait toujours aussi belle. Tu sais bien que je ne fais plus ça, répondit-elle, et puis il est si jeune!
Au même moment, dans l’ouest de la ville, Pascale était à la recherche d’une escorte pour son fils. Elle était désespérée de la complexité de la tâche, et furieuse que son mari ait refusé de participer, qualifiant le projet de « complètement insensé ». Elle naviguait sur les sites spécialisés avec un peu de dégoût pour tous les détails sordides qu’elle y trouvait, sans oublier tout ce vocabulaire et ces abréviations qui lui étaient complètement inconnus, et qui dénommaient des actes sexuels. Généralement il fallait laisser un message, ou un numéro de téléphone, ce qu’elle hésitait à faire. Une seule fois, quelqu’un avait répondu aussitôt, mais c’était un homme. Il n’avait même pas eu l’air surpris d’avoir affaire à une cliente plutôt qu’à un client, et s’était mis machinalement à faire la liste des filles dont il disposait ce jour-là. Elle avait raccroché : pas question d’enrichir un pimp. Elle avait laissé quelques textos à des filles qui paraissaient un peu plus douces que les autres. Elle avait eu des réponses de femmes qui pensaient clairement avoir affaire à un homme et lui demandaient ce qu’elle recherchait, et précisaient leurs tarifs. Ça va finir par fonctionner, commençait-elle à se dire.
Le samedi soir de la même semaine, et alors qu’elle passait le week-end chez sa sœur, à la campagne, Louise reçut un appel de Pascale. Viens tout de suite, suppliait-elle, c’est urgent, Jean-Alex est seul à la maison et tu es la seule à qui je peux demander de l’aide. Louise se résolut à reprendre la route. À son arrivée chez Pascale, elle trouva un Jean-Alexandre très inquiet de l’absence prolongée de sa mère. Louise le rassura, le nourrit et fit le nécessaire pour l’installer dans son lit. Lorsqu’enfin elle appela, Pascale répondit. J’arrive bientôt, dit-elle. Je te raconterai. Merci pour tout. Sa voix semblait cassée et très lasse.
Elle avait été arrêtée par la police dans l’après-midi, chez elle. Elle avait échangé des messages avec une fille qu’elle avait pris pour une escorte, et qui lui plaisait beaucoup en plus, car elle semblait plus humaine que les autres, moins robotisée. Pascale ne lui avait pas expliqué la situation exacte, pas précisé qu’elle était une femme et que c’était pour son fils handicapé. C’était déjà assez compliqué comme ça. Rendez-vous avait été pris pour ce samedi soir chez elle. L’entente avait été conclue par textos : deux heures de sexualité avec possibilité d’affection, pour 500$. Mais c’était la police qui s’était présentée. La mairesse de la ville avait été élue sur la base d’un programme progressiste qui incluait une répression accrue des clients des travailleuses du sexe, ceux-ci étant dorénavant considérés comme des abuseurs par principe. La police avait pris l’habitude de tendre ce genre de piège, comme le vieux policier lui avait expliqué, l’air navré. Au moins, il ne lui avait pas mis les menottes en la conduisant au poste. Bien entendu, le procureur avait immédiatement laissé tomber la poursuite pour sollicitation, et il avait même ordonné que l’on efface toute trace de l’arrestation. Personne, et surtout pas la mairesse de la ville, ne voulait qu’une telle histoire se retrouve dans les médias.
Louise s’était rapprochée de Pascale. Au moins une fois par semaine, elles passaient du temps ensemble, assises sur les marches de pierre à l’arrière de la maison, buvant du vin. Le sujet de la sexualité de Jean-Alex finit par revenir sur le tapis, inévitablement. Pascale ne voyait plus de solution. Louise craignait qu’elle en vienne à vouloir soulager elle-même la tension sexuelle de son fils, un geste irréversible qui apporterait un lourd bagage de honte pour chacun des deux, mais qui arrivait parfois, elle le savait.
Alors, une de ces soirées qu’elles étaient seules toutes les deux avec Jean-Alex, le mari de Pascale étant comme souvent retenu au travail, Louise tendit son verre de vin à son amie en lui disant : ne dis rien, et surtout, attends ici. Elle entra dans la maison, se dirigea jusqu’à la chambre de Jean-Alex. Celui-ci fût étonné de voir revenir Louise, qui l’avait aidé à se préparer pour la nuit, un peu plus tôt. Louise éteignit toute source de lumière et ferma les rideaux. Dans ce noir complet, elle se rapprocha d’Alex, qui respirait déjà plus bruyamment. Elle lui caressa les cheveux, puis reposa sa tête sur l’épaule du garçon, tournée vers son visage qu’elle ne voyait pas du tout. Elle attendait sa réaction à lui, voulait être sûre. Cela ne se fît pas attendre : il tourna à son tour la tête vers elle, le souffle nettement plus rapide, et posa sa joue contre celle de Louise. Puis il bougea la tête pour frotter doucement sa joue contre celle de la femme. Elle glissa la main sous la couverture, la posa sur le sexe déjà très dur du jeune homme. Tu veux, lui demanda-t-elle doucement. Jean-Alex hocha de la tête affirmativement, frissonnant déjà.
Se mordant les lèvres, Louise pria silencieusement de ne pas être en train de créer une de ces blessures qui ne cicatrisent jamais totalement.
Salut, quelques commentaires au fil de la lecture :
Trop habituée à se faire répondre non, elle avait abandonné de telles tentatives de rapprochements.
Je trouve la formulation un peu lourde, à cause du "de telles".
elle l’avait lavé, nourri, avait posé des questions visant à s’assurer de son bon état mental
idem avec le "visant à"
Jean-Alex avait non seulement des désirs mais aussi des érections très fréquentes et très tenaces, comme tout jeune homme de seize ans. Mais aucun moyen de soulager ce besoin.
Hm, je vois pas vraiment en quoi une érection est un "besoin" :\?
La problématique que tu évoques par la suite est bien réelle, mais je trouve que c'est une manière assez maladroite de l'introduire.
avec parfois aucune bonne solution...
Un peu lourd.
Lorsqu’enfin elle appela, Pascale répondit.
Lorsqu'elle appela enfin ?
La mairesse de la ville avait été élue sur la base d’un programme progressiste qui incluait une répression accrue des clients des travailleuses du sexe, ceux-ci étant dorénavant considérés comme des abuseurs par principe.
Je doute que la plupart des prostituées qualifient ce programme de progressiste, mais bon c'est un autre sujet... Et j'imagine que tu as choisi ce terme parce que c'est la dénomination courante. Pourquoi pas des guillemets ?
Bon le sujet est pas facile, à traiter, déjà bravo pour être allé au bout de l'écriture du texte et tout ça, j'imagine que ça a pas du être 100% une partie de plaisir.
J'avoue que je ne connaissais pas énormément le sujet, sinon de loin, donc j'ai du mal à juger la justesse du fond. Ton texte a le mérite de l'exposer sous différents angles, avec quand même un peu de subtilité, j'ai trouvé, mais il faudrait voir ce qu'en pense quelqu'un de concerné. Je pense que c'est quand même pas tout à fait approprié de voir la sexualité comme quelque chose d'absolument nécessaire (surtout à un aussi jeun âge que 16 ans). D'un autre côté, ce serait hypocrite de prétendre que l'on peut très bien s'en passer, pif paf problème réglé et tant pis pour ceux qui n'y ont pas accès. Mais je crois que c'est un problème de fond, de construction sociale de la sexualité. Reste la question matérielle de savoir ce qu'il se passe là maintenant, pour les personnes concernées, et je crois que ton texte y répond quand même un peu sous un certain angle, même si je ne suis pas sûr de le partager.
Merci pour ce texte :)