23:10, je démarre pas en avance...
J'ai tenté un truc chelou, pas forcément facile à lire, j'espère que ça le fait quand même ^^
Triptyque de poussière
Une poussière d’étoile traverse l’espace, auréolée de rayons cosmiques. La Lune lui chuchote des mélopées attirantes, mais la Terre l’attire au sein de ses spirales de nuages immaculés tournant au-dessus des océans profonds.
La bêche s’enfonce profondément, remue l’humus, fouille cette terre jadis pleine de vie. Les graines oblongues trouvent leur chemin, demain elles jetteront au ciel des corolles orange. Le jardinier s’essuie le front, avale une lampée d’eau tiède et scrute le ciel. L’orage approche, les oiseaux s’égayent dans les buissons d’aubépine, les cactus tendent leurs tiges vers l’ondée salvatrice.
Les pieds s’enfoncent dans les scories, les particules pénètrent dans les chaussures hautes et Myrnes regarde derrière lui. Une fumée ocre s’élève du volcan. De lourdes odeurs soufrées dévalent les pentes, agressent les narines, font fuir même les lézards. Qu’est-il donc venu faire dans ce pays ? À quoi bon accepter ces défis qui ne lui donneront jamais une place légitime dans la cité ?
Le bouillon originel ensemencé par les étoiles frémit. Les premières créatures osent s’aventurer sur les roches nues. Échapper aux prédateurs ou pondre ses œufs à l’abri de leur gourmandise, voilà les motivations premières.
Demain germeront les premières pousses. Dans un mois fleuriront les premières plantes. Et peut-être, peut-être, pendant l’été, il pourra offrir à ceux qu’il aime les fruits de son labeur : d’autres saveurs, des minéraux, des vitamines pour se battre contre les ravages de la maladie. Myrnes y croit. De toute façon, s’ils ne se battent pas, ils n’ont aucune chance. Alors, il continue de semer, de creuser des sillons, d’arracher les herbes sauvages non comestibles, de repousser comme il peut les dernières créatures vivantes qui voudraient dévorer ses futures récoltes. Devra-t-il féconder lui-même ses plantes à fleurs ?
Un grondement résonne dans sa poitrine, sous ses pieds, dans ses oreilles. La terre tremble. Devant lui, un palais à demi enseveli dans le basalte noir. Il y eut jadis une civilisation florissante ici. En témoigne le trésor qu’il a déniché au plus près de la bouche incandescente du volcan, dans les salles cachées du temple de marbre bleu. Le petit sac de tissu gonfle sa poche et rebondit à chaque pas. Les scories amassées au fond de ses chaussures lui déchirent la plante des pieds, mais il ne doit pas ralentir. Myrnes bondit, s’élève au-dessus des flancs du volcan, retombe et s’enfonce dans les scories, jaillit à nouveau vers le ciel et décrit des paraboles qui l’éloignent de la fureur du monstre de pierre et de lave.
Les premiers mammifères, minuscules, colonisent la planète où s’épanouissent maintenant de grandes fougères, des arbres à spores, des herbes gigantesques où se cachent proies et prédateurs. La nuit, des pluies d’étoiles dessinent de grands traits lumineux qui zèbrent le ciel de cicatrices froides. Bientôt arrivera la première extinction.
La pluie n’est pas tombée. Le soleil fend les pierres, calcine les végétaux, soulève des nuages de poussière au-dessus de la désolation. Myrnes a caché ses derniers espoirs sous des tipis de branchages desséchés. Ces pauvres abris retiennent le peu d’humidité qu’il reste, l’eau puisée profond et déposée sur ses plantes en souffrance. Demain, il dansera à nouveau sous la Lune, pour l’implorer de faire entendre raison aux astres : il faut que l’orage vienne.
Une secousse plus forte propulse Myrnes plus haut que lors de ses précédents bonds. Et le sol sous ses pieds se met à se fissurer. La poussière de basalte s’engouffre dans les béances et le jeune homme est bien heureux de retomber sur le sol entre deux crevasses. Il ne saute plus maintenant : il dévale la pente de plus en plus vite tandis que le volcan se met à hurler derrière lui. Un cri rauque, profond. Si la bête n’explose pas dans la minute qui vient, peut-être atteindra-t-il la rivière jaune. Et, au-delà, le territoire vaste des promesses. Dans sa poche, le petit sac rebondit.
Une météorite de plus de deux kilomètres de long frôle la Lune. Un instant après, elle s’allume dans l’atmosphère avant de s’enfoncer profondément dans l’océan, jusqu’à l’écorce terrestre qu’elle perfore comme le bec du merle s’enfonce dans la carapace de l’escargot. La vague immense traverse le globe, engloutit les animaux terrestres. Le panache de vapeur et de poussière de pierre grimpe jusqu’à la stratosphère. Ce sera la nuit pendant plusieurs années.
Myrnes remonte la corde avec ses dernières forces. Au bout, le seau ne contient rien qu’un peu de terre à peine humide. Il va falloir descendre à nouveau au fond du puits avec sa bêche. Il regarde le ciel infiniment bleu, le croissant de lune rieur et il prie. Que la corde soit assez solide. Que les parois de n’effondrent pas sur lui. Que, au plus profond, il puisse creuser encore un peu et trouver de l’eau. Rien qu’un peu. Quelques litres pour donner une chance à sa famille. Et à ses plantes. Si elles meurent, ils ne dureront pas plus longtemps. La poussière pénètre dans ses narines à mesure qu’il descend. Le goût âcre sur la langue se fait promesse de souffrance. Mais Myrnes n’abandonne pas, il descend. Jusqu’au fond.
Voilà, il a franchi la rivière jaune sur son radeau de fortune. L’eau acide ne l’a presque pas touché mais ses mains brûlent. Sur le sentier de terre corrodée, il court sans se retourner. Un grondement ignoble lui déchire les tympans : la bête va cracher. Alors, il accélère, il fonce vers la colline. Derrière, il sera en sécurité. Peut-être. Il gravit la pente douce, sa famille l’attend derrière. Son clan. Une explosion assourdissante retentit et quelques secondes plus tard, le souffle le projette sur le sol. Myrnes roule sur lui-même, se relève et ose un coup d’œil en arrière. Le cône du volcan est éventré. Une langue de lave de sang et d’anthracite serpente vers la rivière. L’homme se relève et reprend l’ascension de la colline.
La poussière est retombée sur le sol. Les plantes poussent à nouveau, les survivants évoluent, se diversifient et les plantes à fleurs apparaissent en même temps que les abeilles. Très vite, c’est l’explosion de l’arbre du vivant, les ramifications innombrables créent de nouvelles créatures et la beauté envahit le monde. L’humain est presque là.
Le puits a tenu et l’eau était encore là, cachée au plus profond. Myrnes a sauvé sa famille et son jardin. Demain, la pluie. Les fruits et les racines. Les bulbes et les tubercules. Les feuilles parfumées et la chair de la terre pour emplir les ventres, imaginer un avenir.
Le volcan s’est tu. Myrnes a sorti de sa poche le petit sac de tissu et son trésor : des graines de la vie d’avant. Demain, il tentera de les faire germer.
L’arbre de la vie déploie de nouvelles branches. L’une d’elle portera un fruit toxique. À côté de la Lune passe une poussière d’étoile.