Suite aux remarques très précieuses que j'ai reçues des uns et des autres, j'ai retravaillé mon texte.
Merci à vous tous !
L’œil de la machine
It was Moby Dick’s open mouth and scrolled jaw.
his vast, shadowed bulk still half blending
with the blue of the sea. The glittering mouth
yawned beneath the boat
like an open-doored marble tomb.
H. MELVILLE
Lundi 27 juillet 2020
Face à leur écran de contrôle, les hommes sont au taquet. L’équipage, réuni sur la passerelle du navire, scrute l’immensité microscopique de l’océan organique dont est composé mon abdomen. Que cherchent donc ces hommes et ces femmes au fin fond de mes entrailles ? Moi, si pudique, et voilà que l’intérieur de mon corps est exhibé à la vue de tous, livré en 3D aux commentaires acérés d’étudiants, de médecins et de professeurs : la patrouille en blouse blanche. J’en rougirais presque. Mon intimité bafouée, mise à nu par le globe oculaire d’une machine de haute technologie.
Il y a quelques jours encore, allongée sur une longue table flottante, je naviguais au rythme du flux et du reflux de la marée, sous l'œil imperturbable de Saturne qui insufflait ses radiations à chaque rotation de l'anneau. Aujourd’hui, le voyage s’est fait à vingt mille lieues sous la mer, à bord de l’électroaimant, l’espion des mers, le 007 à intelligence artificielle. Lancée du navire, la machine explore les fonds sous-marins avec l’objectif stratégique de rallier le point Nemo, un endroit de l’océan si difficile à atteindre. Au passage des Tropiques, une chaleur intense se diffuse jusqu’aux extrémités les plus inconnues de mon corps, éclairant les zones crépusculaires de mon intérieur, tandis qu’un goût âpre de produit de contraste envahit ma bouche.
J’avais espéré une traversée paisible, mais en voyant l’imposante machine, je compris que mon voyage ne serait pas de tout repos, et que j’allais devoir affronter quelques tourmentes. Avant l’embarquement, les matelots avaient bien vaguement évoqué « un possible sentiment de gêne pendant la traversée, mais sans incidence pour le voyageur » ; or, venant de passer plusieurs mois de confinement à la maison, en raison des restrictions sanitaires imposées par la Covid, je n'aurais pas imaginé que 40 minutes dans une machine puissent provoquer un tel sentiment de mal être. Bien au contraire, je pensais même qu’une petite virée au large ne pourrait pas me faire de mal, Quelle naïve ai-je été que de me laisser entraîner dans cette histoire ! Etendue sur le dos, les mains sanglées, une large plaque pesante posée sur la poitrine, un bouton-pressoir dans la main pour le contact radio, et l’appareil m’avait déjà happée comme un vulgaire moucheron, entraînée au fond de sa gorge étroite, la tête la première. En quelques secondes, j’étais devenue sa prisonnière. Combien de temps allais-je devoir rester là avant de finir étouffée, digérée, puis expulsée dans les abîmes de l’enfer ? Pourquoi ne pas presser le petit bouton qui m’avait été glissé dans la main avant l’immersion, afin de commander à la passerelle de faire recracher la machine ? Peut-être par fierté : je ne voudrais pas qu’il soit dit que je fusse moins vaillante que d’autres… Alors, tenir bon, et fermer les yeux ; surtout ne pas regarder la paroi du cylindre si proche de mon visage que j’en perçois mon propre souffle à chaque expiration ; faire abstraction à l’étroitesse de ce tube et oublier que j’ai les poings liés, pour me concentrer sur le bruit, ce bloop assourdissant, et dont j’essaie d’harmoniser les sons au rythme de ma respiration et de mes battements de cœur, comme si je voulais en composer une musique, une mélodie qui apaiserait ma peur. Un chant des sirènes …
Derrière la vitre de la passerelle, la patrouille en blouse blanche poursuit inlassablement sa ronde, et l’équipage semble très concentré ; le passage des Bermudes n’est pas une chose simple, on le sait. Par de petits mouvements brefs du doigt sur le pavé de l’ordinateur, le barreur ne cesse de virer de cap ; les clichés de l’écran défilent, et sont désarticulés, déformés. Grâce à son sonar, l’homme balaie les fonds marins pour ne rien laisser passer, et surtout pas ce qu’on craint avant tout, le monstre des Mers, le Voldemort des océans, la bête redoutée de tous les marins du monde, dont le nom reste encore tabou, comme si, en le prononçant, on attirerait le monstre à soi… Alors, par respect pour un public non averti, son nom sera donc chuchoté : cancer
Mais moi, je ne crois pas aux mythes, le monstre des Mers, ça n’existe pas.
Allons, circulez, il n’y a rien à voir ! Laissez-moi plutôt rentrer à la maison. C’est l’œil qui me fait peur. L’œil de la machine.
Delphine