Le Monde de L'Écriture

Encore plus loin dans l'écriture ! => L'Aire de jeux => Défis Tic-Tac => Discussion démarrée par: Opercule le 26 Avril 2022 à 22:08:44

Titre: Méditations de l’héritier [TicTac 26‧04‧22]
Posté par: Opercule le 26 Avril 2022 à 22:08:44
Un truc fait un peu à la va-vite, un peu court, un peu grandiloquent
Énoncé (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=21935.msg628165#msg628165).

Jamais je n’aurais cru que je serais content de voir cette langue de terre, cet embranchement cahoteux qui s’éloignait d’un chemin de colline. Ce chemin que, enfant, je parcourais en long et en large dévalant sans grâce la pente raide qui tombait vers la nationale, qu’adolescent j’avais détesté ardemment, pestant contre l’isolement et l’ennui. Celui que, dans ma vingtaine, j’avais totalement abandonné et oublié, vivant à 3000 km.
À l’époque, on nous avait promis une route. Puis on s’était dit qu’on la ferait nous-même. Puis on s’est habitués à la route de terre. Et maintenant, même l’asphalte de la route qui grimpait le monticule mimait l’inarticulation et la rocaille du chemin en terre. Ici aussi, le soleil et les pluies consummaient les choses et les êtres, attracteurs d’entropie, démolisseurs d’empires.
Mon empire à moi — ou plutôt, celui de mon père, et dont j’étais le prince de sang — était aussi effrité et croulant. Je n’avais jamais compris son rêve, je n’avais jamais vu sa vision. J’étais indolent, crédule et sans aucun questionnement, pendant qu’il le construisait. Et là où le chemin de terre quittait la route, je me suis arrêté pour le voir. L’empire. Son rêve qui je ne partageais pas. J’ai songé que, même si je ne le partageait pas, c’était un rêve comme un autre, et que par cette seule vertu, il méritait d’être respecté et entretenu.
Ma voiture gêne. Quelqu’un veut s’engager sur le chemin. Je regarde dans l’habitacle, mais je ne reconnais pas le conducteur. Était-il un des voisins ? Venait-il visiter mon père ? Devrais-je le connaître ? Me reconnaîtrait-il ? Je lui fais un signe de main, et déplace mon véhicule. Il reprend sa route. Je perds mon existence.
Tout finira dans la ruine et le malheur, fut ma maxime de ce moment de vacuité intense.  Bien assez tôt, les miettes de vie et d’espoir, râpés sans fougue par le Temps et l’Ennui, seront projetées alentours par les événements, comme la poussière du chemin est dispersée par les larges roues du 4x4 qui s’éloigne. Dans cette tranche d’immédiateté qu’est l’espace d’une vie, je n’arrive pas à déceler la moindre raison de vouloir quelque chose qui puisse ressembler à un empire comme celui-là, surtout s’il a pris une existence entière à être bâti.
Peut-être que je comprends rien — mais je n’ai jamais prétendu comprendre. Mais ce chemin de poussière, et l’arbre qu’ils ont lutté pour sauvegarder, et les rayons hurlants d’un soleil en déclin sur la peau diaphane de la mer-piscine, qui ont fait l’objet de dizaines et de dizaines de photos sans âmes, comme s’ils voulaient capturer quelque chose d’indicible pour me prouver que c’était beau, mais que je n’ai jamais vu.
Une voiture s’arrête à ma hauteur. Le conducteur me hèle. Il m’invite à le rejoindre dans sa voiture. J’entre, impassible. Il m’explique qu’il comprend pourquoi je ne voulais pas avancer, me parle de l’endroit, comment c’était beau en été, le coucher du soleil, le grand arbre, etc.
La voiture s’avance sur le chemin de poussière, sans que je puisse la contrôler ou l’arrêter. Elle se dirige inexorablement vers la ruine et le malheur, et bientôt les miettes de vie et d’espoir seront dispersés comme la poussière levée par la voiture. Bientôt on s’arrête au bout du chemin de terre. Une dizaine de voitures sont là. Des gens habillés en noir. Des fleurs. Des tables sous la pergola de béton.
« C’est une belle chose, dit-il, que les cendres de feu ton père soient dispersées ici. Il adorait cet endroit. »
Je serre l’urne contre ma poitrine. Fait-il semblant de comprendre, ou bien a-t-il lui aussi vu la valeur du lieu ? Qu’est-ce que je suis supposé faire de ça ? Le laisser là et ne jamais revenir ? Voulait-il me forcer à revenir ici, ne serait-ce qu’une dernière fois ?
« Oui, réponds-je sans inspiration. C’est le seul endroit qui fait sens de tout ça. »
Titre: Re : Méditations de l’héritier [TicTac 26‧04‧22]
Posté par: Claudius le 26 Avril 2022 à 22:15:57


Des cendres toi aussi, tu as choisi comme Aponiwa de rendre la poussière à la poussière, le côté sombre de l'histoire. J'ai bien aimé aussi, la manière d'amener cette fin et cet homme loin de son passé.

 ;) ;)
Titre: Re : Re : Méditations de l’héritier [TicTac 26‧04‧22]
Posté par: Aponiwa le 26 Avril 2022 à 22:28:40


Des cendres toi aussi, tu as choisi comme Aponiwa de rendre la poussière à la poussière, le côté sombre de l'histoire. J'ai bien aimé aussi, la manière d'amener cette fin et cet homme loin de son passé.

 ;) ;)

Mais comment tu spoiles Claudius!!!  :D

Hello Oper,

Bien aimé ton texte. Il y a quelques descriptions qui m'ont laissée dubitatives :

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Le coup de la voiture qui gène, c'est bien trouvé. Ça nous éloigne du contexte et du coup on reste dans le doute : est-ce vraiment un enterrement?
On ressent une "blasitude" maximale chez le narrateur, je sais pas si c'est moi, mais du coup, ça donne vraiment un ton décalé!

Merci pour ton texte! :)

Titre: Re : Méditations de l’héritier [TicTac 26‧04‧22]
Posté par: BeeHa le 26 Avril 2022 à 22:48:14
Bonsoir Opercule,

J'ai parfois eu la sensation d'un trop, peut-être le côté grandiloquent que tu annonces au début. Du coup, je n'ai pas eu tant d'empathie que ça pour le personnage. Comme l'a souligné Aponiwa, le ton que semble avoir le narrateur parait en totale inadéquation avec ce qu'il se passe, et ça arrive, mais ça a eu un peu de mal à me happer du coup.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


A bientôt ~
Titre: Re : Méditations de l’héritier [TicTac 26‧04‧22]
Posté par: Luna Psylle le 27 Avril 2022 à 13:35:31
Salut !

J'ai lu jusqu'au bout, mais je ne suis pas certaine d'en avoir saisi toute la profondeur :/
Je l'ai lu plusieurs fois et c'est comme si quelque chose m'échappait encore.
 :-[

Pour la forme :

Citer
J’ai songé que, même si je ne le partageait pas,
partageais

Citer
Bien assez tôt, les miettes de vie et d’espoir, râpés sans fougue par le Temps et l’Ennui, seront projetées alentours par les événements
râpées ?

En te souhaitant une bonne journée !
Titre: Re : Méditations de l’héritier [TicTac 26‧04‧22]
Posté par: Cendres le 27 Avril 2022 à 19:16:06
Un texte sur le deuil et déposé les cendres d'un porche dans un lieu.

En lisant ton texte, il m'a fait penser a un film que je viens de voir. Un homme avec son fils  vont déposer les cendres de leur mère prés d'une plage.
Titre: Re : Méditations de l’héritier [TicTac 26‧04‧22]
Posté par: Opercule le 10 Mai 2022 à 18:24:57
Merci à mes commentateur‧ices, je n’ai pas pensé à vous répondre, mes excuses.
Alors je vois beaucoup qu’il y a quelque chose de déroutant ou de gênant dans le détachement émotionnel ou la neutralité du narrateur dans ce qu’il est en train de vivre ; et d’une certaine manière c’était l’objectif du texte de montrer comment se sentirait quelqu’un qui ne sait pas quoi ressentir, ou bien qui ne ressent pas ce qu’il devrait, et il essaie de sonder, ou de découvrir, ce qui se passe en lui.
Du coup, oui d’un côté il est décalé "malgré lui", mais je ne vois pas ça comme une marque d’humour, du coup.
Pour le côté grandiloquent, oui, je n’y ai pas été dans la dentelle, je pourrais essayer d’un peu calmer ce côté un peu trop tragique du vide.
Merci pour les coquilles aussi !