Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Alexeï le 07 Mars 2011 à 22:34:36
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Voici une petite nouvelle basée sur quelques expériences en Iran et au Pakistan, la partie Afghane est imaginaire... A+!
Les promesses de l’est
Le monde est en suspension. Il n’a qu’eux et moi. Quelques secondes qui vous absorbent. L’éternité. La brise me susurre des choses. Je ne comprends pas. Je ne suis pas là. « Tirez ! ».
C’est pour ça. La Perdition. C’est pour ça que je suis là. Ce moment infime. Ce moment sans fin. Où je deviens force par-delà les hommes. Où je détruis. Où je crée. Où j’oublie.
Les balles percent l’air. Elles viennent se terrer sous la roche, la terre et la chair. Mahmoud est mort. « Ne vous retournez pas ! C’est un martyr, Dieu aura son âme. ».
Nous rentrons auréolés de gloire. Une fois de plus. La gloire. Je l’ai choisi il y a des mois de ça. J’aurais pu continuer à l’est. La suivre. Je ne peux pas. Cette terre m’a happé. Le sang des hommes qui l’abreuve est mien. Cette terre est ma rédemption.
Tout ça est si loin maintenant. C’était une autre vie. J’avais quitté l’Europe en franchissant la porte millénaire de Byzance, de Constantinople. En franchissant le Bosphore d’Istanbul. J’avais vogué à travers les hauts plateaux sauvages du mont Ararat, la grandeur déchue des grecs et des arméniens dans l’empire ottoman disparu. Confrontant mon foie à la vodka géorgienne à travers les ruines de l’empire soviétique laissant derrière lui ses stigmates sur les murs, sur les cheminées d’usines abandonnées. Léguant ses fresques, ses idéaux fossoyés par le temps telles des reliques indéchiffrables. Errant à travers les éternelles montagnes arméniennes glacées et leurs monastères oubliés. A travers les villes désertées, les lignes de front, les champs de mines, les carcasses délaissées des chars soviétiques et azéris du Nagorno-Karabakh. A travers les villes ghettos contrôlées par la mafia. A travers les hauts cols enneigés des portes de la République Islamique.
Après quatre ou cinq mois. Je ne sais plus. J’étais au cœur de la république. A Téhéran. Lieu de terreur, de liberté et de décadence. Lieu où le clergé corrompu hante les palais et chasse la jeunesse avide d’autres mondes, se terrant dans les caves pour boire. Le soleil perçait la froideur de sa faible chaleur sous les hautes montagnes enneigées. J’errais dans le cœur de l’ennemi de mon monde. De l’Occident. J’errais entre les autoroutes, les mosquées, les palais des shahs, les images du Guide et de l’Imam, les allées chaotiques du bazaar. Ils étaient partout. Les martyrs. De l’opulence du nord au dénuement du sud. Ceux qui se sont fait massacré au nom de Dieu, de la république, de la gloire ou de je ne sais quoi pendant la guerre. Leurs regards étaient sur les murs, figés dans l’éternité. Ils m’attiraient. J’avais un lien avec eux. Une adresse à Karachi.
J’allais vers le sud. Je suivais les traces d’Alexandre vers le berceau des Achéménides. Vers Persépolis. Je traversais les hauts plateaux arides par des villes-oasis élevés depuis la terre rouge du sol. J’étais à Qom. Le centre du clergé chiite. Je m’égarais dans le tombeau de la sœur d’Imam Reza. Je regardais comme le monde avait changé après tant de kilomètres parcourus vers l’est. Je pensais à la longue route qui m’attendait encore. Jusqu’à Karachi. La porte du Pakistan sur la mer arabique. Ma porte vers les montagnes afghanes. Je voyais la foi tout autour de moi. Dans ce temple prohibé aux infidèles. Dans les yeux de cet homme qui avait vu les vents emplis de sable, envoyés par Dieu, se déchaîner sur les troupes américaines. Ça me fascinait. Comment leur cœur pouvait-il croire ? Le mien avait toujours été hermétique. Je me perdais dans les rues poussiéreuses entre le béton, les mosquées, les tapis et les images de l’Imam. Je me perdais parmi les mollahs vêtus de leur robe et de leur turban. Tout ça m’attirait. L’Islam m’attirait. L’ennemi de ma civilisation depuis un millénaire. Il y avait une force, une profondeur. Quelque chose qui dépassait les préjugés de ma culture. Une chose sans nom qui m’appelait. Il y avait dans ce monde une chaleur qui m’avait embrassé, qui m’avait touché.
Je continuais à avancer vers le sud, sur les hautes terres de Perse, sur lesquelles se sont élevés nombre de prophètes, de poètes, d’empereurs, de martyrs. Sur lesquelles se sont écroulés nombre de cultures, d’empires, d’armées. Une terre de génie, de gloire et de puissance. Les temps étaient troubles. La police secrète s’agitait, on pendait à tour de bras. De plus en plus de gens disparaissaient. On faisait l’apologie des exécutions des ennemis du régime à la télé. Je passais devant des canons pointés vers les cieux prêts à abattre qui serait trop téméraire pour s’aventurer par-delà les frontières iraquiennes. Parés pour la guerre prochaine. C’est là que j’étais arrivé à Kharanaq. Une ville délaissée au milieu du désert. J’étais allongé sur un toit au bord de l’effondrement, mon visage effleuré par le souffle froid du désert, plongé dans les vapeurs d’opium. Mon corps était lourd. Mon esprit était comme en train de suinter de ma chair. J’observais le soleil de safran disparaître derrière les montagnes. J’errais entre les murs de terre, d’un orange intense transcendés par les dernières lueurs du soleil. J’imaginais ce que ces murs avaient à dire. Les caravanes, les disciples de Zarathoustra, les empires, les envahisseurs, les mollahs, les mongols. Je pouvais presque sentir leurs âmes. Je méditais. J’avais besoin de quelque chose de plus grand. Le temps des idéologies s’était achevé avec la chute des soviétiques. Mon monde s’enorgueillissait de s’en être débarrassées. L’Occident est le sommet de l’évolution. Tous doivent aller vers lui. Le capitalisme est la seule voie. L’existence seule ne m’a jamais rassasié. J’avais besoin de plus. Si j’étais né un siècle plus tôt j’aurais peu être été socialiste mais il n’en reste plus que des cendres de nos jours. L’Islam m’interpellait, il m’offrait la paix dans l’abandon de moi à quelque chose qui me dépassait. Je me débâtais mais peu à peu… Je ne sais pas. Je cherchais la paix. L’islamisme me donnerait la grandeur et la gloire. L’absolu qui m’attire. J’avais vu tant de choses, j’étais blasé mais j’avais besoin de ce lien. Du combat. Le lien avec le passé. L’expérience qui me manquait. Je connaissais la débauche, la liberté, l’ivresse. Mais je n’avais jamais combattu. C’était le lien entre les troupes d’Alexandre et moi. Le lien manquant vers mes ancêtres.
Je continuais vers l’est. J’entrais à Zahedan, la capitale de la province terrible. L’opium, les émigrés, les armes, les idées, les terroristes, les trafiquants. Tous passaient ici. Il y a quelques jours ils avaient fait sauter deux bus de la branche armée des Basidjis. Le monde avait encore changé, comme des limbes entre la Perse et les terres tribales du Pakistan et de l’Afghanistan. Le béton se consumait sous le soleil crématoire. Les rues étaient vides et poussiéreuses. J’étais face à la porte du Pakistan.
« Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants ; mais vous ne le comprenez pas. 2 :154 » Ces mots sont gravés dans mon esprit. J’y pense à chaque balle que je tire. « Grenade ! ». Je vivrai par-delà les consciences. Les montagnes afghanes s’empareront de mon corps mais mon âme, elle, sera là. Toujours.
« Dieu est grand dans sa miséricorde mais il est grand aussi dans ses châtiment ! Ne cédez pas ! Ces montagnes sont nôtres ! ».
Chaque déflagration, chaque balle qui vient s’engouffrer dans le mur qui me protège, sous ma chair, sous la leur. Chacune d’entre elles me sauve de leur monde. De l’Occident. De l’ennuie. Chacune d’entre elles me donne une raison de vivre. Chacune d’entre elles vient s’ajouter aux fondements de ma réalité nouvelle. Jamais la vie n’avait été aussi savoureuse. Elle est devenue intensité pure. Je n’ai plus besoin de rien. Elle m’a rassasié. Je n’ai jamais aussi bien dormi. Je n’ai jamais eu autant d’appétit. Je n’ai jamais été en paix avant aujourd’hui.
Ils tentent de nous déloger. Nous savons qu’ils y arriveront. Mais nous ne céderons pas. Nous n’avons que ça. Chaque muret, chaque arbre prend la valeur d’une montagne d’or. Ils sont nos gilets par balles, nos chars d’assaut. Nos ennemis occupent le ciel et la terre. Mais ça fait une décennie qu’ils sont là. Qu’ils s’embourbent. Ils finiront par flancher car nous n’avons que ça. La lutte.
Je ne suis pas sûr d’y croire. Mais j’aime ces mots. J’aime à penser que je suis le bras de quelque chose de plus grand. J’aime ces hommes durs et loyaux. La profondeur de leur regard. Leur fraternité. J’aime notre puissance. Je n’ai plus que ça.
Je venais de faire mon entrée à Taftan. Porte du Pakistan au milieu du désert du Balouchistan. A six cent kilomètres de la prochaine ville et à quelques kilomètres du sud de l’Afghanistan. Des terres talibanes.
Des hordes d’enfant m’encerclaient. M’observaient avec une excitation sans nom. Peu d’étrangers foulaient ce sol. Le monde avait changé. Il s’était fixé. J’étais sorti des limbes. Les habits occidentaux avaient disparu avec les femmes. Des Baloutchis et des Pashtounes piétinaient le sable, armés de leur kalachnikov, entre les murs de béton inachevés et de torchis cuisant sous le soleil aveuglant. Tous me fixaient. Certains m’interpelaient pour prendre le thé. D’autres n’osaient dire un mot.
Des camions complets peints à la manière d’un tableau. De grands hommes fiers à la barbe rouge. De la poussière. Des ombres. Des hommes armés, ténébreux, aux regards perçants dissimulés par du tissus blanc. Ces rues me fascinaient. Des Kurdes aux Pashtounes, ces peuples guerriers vous accueillaient tel un frère si vous veniez en ami mais n’auraient pas hésité une seule seconde à me trancher la gorge si j’étais venu en ennemi. Il n’y avait plus de couverts, plus de tables, plus de chaises. Nous mangions avec nos mains, tournant le dos à leurs armes, dans un grand plat de fer sur des tapis rongé par le temps ; sous un drap rouge, tendu entre quelques morceaux de bois, qui empourprait les rayons qui le transperçaient. Nous ne faisions qu’un le temps d’un repas.
Il fallait que j’avance. Je fixais les carcasses d’animaux desséchés sur le bord de la route en abandonnant Taftan au désert. Il n’y avait plus rien. Quelques soldats parfois. Quelques demeures abandonnées aux sables. J’aimais l’absence du monde. J’aimais là où la vie ne fait que transiter. Disparaître. Là où elle n’a aucune prise. Nous étions arrêtés. Mes compagnons éphémères priaient face au soleil couchant qui ensanglantait les cieux de sa lumière rouge. Nous nous enfoncions vers l’Est. Dans les froids ténèbres de la nuit baloutche.
J’étais arrivé tôt le matin à Quetta. Le fief de Mollah Omar en exil. Ils me claquaient la portent au nez dans les hôtels peu cher. Ils croyaient que j’attirerais les bombes. La tension était parfois palpable. Des bombes avaient explosé il y a peu de temps. Mais les gens s’en accommodaient. Les hommes se font à tout, des bombes aux génocides. Ça faisait partie de la vie. Ils ne pouvaient rien y faire, ça les dépassait. Ils s’en accommodaient juste.
Je regardais le Pakistan à la télé. Celui vu par les Occidentaux. Des explosions, des morts, des islamistes. J’ai regardé jusqu’à se que tout s’éteigne. L’électricité n’était pas un acquis dans cette partie du monde. Le réseau était vieux et à bout de souffle. Suffoquant sous les connexions illégales. J’allais marcher. On continuait à m’observer. Peu d’étrangers osaient s’aventurer dans le fief de la tête des Talibans. Le chaos du Sous-continent s’ouvrait à moi. Il y avait des chevaux dans les rues, des marchant de jus qui pressaient leurs cannes à sucre, de vieux homosexuels riches qui me faisaient des avances, des prêcheurs, des tireurs d’élites sur les toits, des troufions armés jusqu’aux dents cachés derrière des sacs de sable. J’entrais pas à pas en zone de guerre.
Le lendemain je pris un train pour Karachi. Le train était un monde à lui seul. Des Hazaras chiites qui allaient voir leurs familles, un homme d’affaire iranien à la conquête des montagnes d’or pourrissante de Karachi et des tas de Pachtounes allant faire Dieu sait quoi dans le poumon du Pakistan. Les femmes avaient disparu derrière des draps suspendus aux couchettes. Nous partagions tout dans notre compartiment. Nous étions frères durant les prochaines vingt-quatre heures. J’étais assis à la porte, contemplant l’immensurable étendu desséchée qui n’avait de fin que là où elle se confondait avec les cieux. Je fixais le néant. Parfois quelques oasis venaient m’arracher à mes contemplations. Nous avons franchis les montagnes, les balles des tribus qui avaient un compte à régler avec Islamabad, les hauts plateaux, les gouffres pour arriver dans les sables qui bordent Karachi.
Karachi. Une vaste étendu informe où vivent, naissent et meurent des millions et des millions de gens. Une ville où les montagnes d’ordures, fossoyées par des gamins afghans, abritent des milliers de familles qui essayent de se dérober au trépas jour après jour. Où les travesties vous harcèlent pour du rouge à lèvre ou bien pour vous sucer. Une ville qui s’enflamme à chaque match de criquet et plonge dans l’hystérie à chaque défaite indienne. Ils sont des milliers à vouloir la purifier de ses maux, des ses vices. A la haïr. Ils sont des milliers à l’aimer pour ces mêmes vices. Dans la décennie précédente ils se massacreraient d’une ethnie à l’autre, d’un quartier à l’autre. Aujourd’hui ils meurent des bombes des insurgés contre Islamabad. C’était mon genre de ville.
J’allais entre les échoppes de thé, les taxis, les étales, les monts de déchets, les gosses à l’affut de quelques roupies. Des travestis m’avait sauté dessus en voyant que j’étais étranger dans l’espoir d’un peu d’argent, d’une dose ou d’alcool. Elles m’ont maudis. On craignait leurs malédictions ici. On les embauchait pour danser ou parfois pour les sauter. Des hommes en saaris dans la première république islamique de l’Histoire… Les derniers vestiges des eunuques des harems. Karachi était bien différente de Téhéran. Ici les alcoolique titubaient dans la rue et s’en sortaient en payant quelques centaines de roupies à la police. Le pays était corrompu. Les talibans du Pakistan lui avaient déclaré la guerre. Ils lui infligeaient la terreur. Il y avait peu de jours sans bombes. Il n’y avait pas de jour sans morts.
« Alors c’est toi le chrétien qui veut joindre le Djihad ? ». J’avais atteint l’adresse de Karachi. Après des mois sur la route. Je faisais mon premier pas vers l’Afghanistan. Vers le salut. « Aucun infidèle ne peut prendre part au Djihad, tu dois te convertir. Connais-tu la Chahada ? Sais-tu ce que tu dois dire pour nous rejoindre mon frère ? » J’y étais. Sur le point de passer de l’autre coté. Sur le point de… Je ne sais pas… J’ai toujours craint ces mots. J’osais à peine les chuchoter. Il y avait quelque chose en eux me dépassait. Qui dépassait mon entendement. Ils disent qu’après ces mots vous renaissez, que vous êtes purgés de vos péchés. « Ashhadu an lâ ilâha illâ Llâhu wa ashadou anna Muhammadan rasûlu Llâhi ». Quelques mots et j’étais un autre homme dans ce monde. Je n’étais plus un infidèle mais un frère. Tous mes péchés avaient été lavés. J’étais prêt pour l’ultime expérience. La seule qui me manquait. Le combat. « Bienvenu parmi nous mon frère. Tu peux rester ici le temps qui te reste à Karachi. Tu partiras ensuite vers Peshawar, on te fera passer en Afghanistan. N’ai pas peur car le Coran dit : Ne dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont morts. Non, ils sont vivants ; mais vous ne le comprenez pas. ».
C’est en sortant de la madrasah que je l’ai vu. Anna. Une des rares étrangers qui osent défier la mort de leur présence en ces temps troubles. Son visage m’intriguait. Sa beauté m’a hypnotisé jusqu’à ce qu’elle se dissolve dans mon obsession du salut.
Je l’ai revu le soir attablé dans une échoppe. Sa beauté occultée par ce voile m’attirait. M’enivrait. Il fallait que j’y aille. « Assalam Alaykoum ». J’étais face à elle. Je me perdais dans ses yeux bleus abyssaux. Elle était solaire. Chacun de ses traits, chacun de ses sourires dégageait une force, une présence, une chaleur intense. Chacun de ses regards transcendait son aura. J’étais comme nu face à elle. J’ai appris qu’elle était volontaire ici. Qu’elle enseignait l’anglais aux gosses de la madrasah. Elle était encore innocente. Elle ne savait pas pour qui elle travaillait. Elle ignorait ce que certains de ces enfants allaient devenir. Elle était encore pure.
Cette nuit là nous dominions la ville, depuis son toit, qui s’était embrasée de mille feux pour sombrer dans les ténèbres une heure plus tard. A cour d’électricité. Nous buvions. L’alcool n’était pas très complexe à obtenir ici-bas. Nous parlions. Sans arrêt. Je lui mentais. Je lui disais que j’étais un simple voyageur. Une sorte d’explorateur mystique. Un des fils de Marco Polo. J’avais trop peur qu’elle me tourne le dos. Qu’elle s’effraie sachant ce que je faisais ici, ce qui m’attendait. Je ne me souviens plus de ce que l’on disait. Je me souviens juste que j’étais bien. Que je n’étais plus seul. Nous buvions. De l’alcool jusqu’au soleil levant. Nous nous endormîmes l’un face à l’autre. Ma main apeurée à l’idée de la l’effleurer. Seul un peu d’air séparait sa peau de la mienne. Un peu d’air qui devenait monde. Il n’y avait plus rien sinon ces quelques centimètres qui nous séparaient. Qui nous rapprochaient.
Le lendemain son regard avait changé. Je n’étais plus un inconnu. J’avais vu en elle. Nous avions partagé une nuit de chasteté. Une nuit de contemplations. Une nuit qui nous avait altérés.
Je la revis le soir. Nous étions dans un de ces clubs illégaux. Quelques pakistanais nous dévisageaient d’un air médusé. D’autres, peu habitué au péché de l’éthanol, vomissaient leur trippes sur le sol. Peu importait. Elle m’enlaçait. Il n’y avait plus qu’elle. Elle était existence au-delà de l’existence. Ce soir là je lui faisais l’amour. Sa peau se heurtait à la mienne dans la violence et la sueur. J’empoignais sa poitrine lourde, ses fesses humides. Ses courbures me fascinaient. Elle avait changé. Son regard devenait obscur. Elle n’était plus là. Elle m’emmenait dans un autre monde. Elle était sauvage. Elle avait pris le goût de cette terre. Aride, intense, épique, solaire. Elle me fascinait.
Je la revis chaque soir. Chaque nuit était la même, de l’alcool, des endroits sombres, illégaux, des lumières aveuglantes, sa peau contre la mienne, la sueur. Nos courbes qui ne faisaient qu’un. Chaque nuit était différente. Chaque matin l’aube me ramenait à moi-même. Je contemplais les premiers rayons du soleil apparaître sur son visage jusqu’à ce qu’elle ouvre les yeux. Alors chaque parole était vaine. Chacune d’entre elles n’était que vanité face à la pureté de ses yeux baignant dans l’aurore. Ses traits n’avaient plus rien d’humain. Ils étaient ceux d’un ange. Alors je finis par lui dire que je l’aime.
J’ai passé les dix prochains jours avec elle. Sans presque la quitter. Elle était moi. Son absence me rendait malade. Je pensais aux Grecs. Que l’amour passion n’est qu’une maladie. Mais peu m’importait. Elle était là.
Nous avons pris le train vers Lahore. Nous traversions les bidonvilles pour nous enfoncer dans le désert et voir le soleil s’éteindre sur les plaines fertiles du Punjab. Elle s’était endormie sur mon épaule. J’étais comblé par le moindre contact de sa peau contre la mienne. Je pensais. Mes obsessions m’avaient donné un répit. Peut-être le salut était-il en elle. Peut-être que la gloire, la puissance et le savoir ne sont que des vanités. Peut-être est-elle tout ce dont j’ai besoin. Peut-être rien d’autre que la mort et les ténèbres ne m’attendent en Afghanistan. Peut-être le néant qui m’habite finira-t-il par me gracier et m’abandonner. Peut-être devrais-je la choisir. Oublier Alexandre. Laisser le chemin d’Achille. Tourner le dos à mon destin. La choisir.
L’aurore réapparaissait. Enflammant l’air d’une lumière salvatrice. Tirant de l’inconscience le train bondé, les femmes et les enfants allongés sur le sol, les soldats et leurs armes, les quelques chrétiens qui attendaient avec méfiance la déflagration d’une bombe. Et elle. Son visage s’illuminait. Prenait des traits divins. Et je ne pouvais dire qu’une chose. Que je l’aimais.
Le monde était devenu surnaturel. La lumière de souffre se mêlait au vert des champs Punjabis et à la noirceur de leurs ombres. Les arbres étaient courbés comme si le poids de cette lumière céleste était insupportable. Comme si s’en était trop de beauté. Les rivières étaient les miroirs de l’astre en éveil. Quelques minarets annonçaient la prière. L’azan retentissait. Le monde était parfait. J’avais trouvé ma place entre ces minarets, cette misère, cette richesse, les vivants et les morts. A ses côtés.
Je l’ai. Seul le verre de ma lunette nous sépare. Je n’ai qu’a presser et nous seront lié à jamais. Il ne me connaît pas mais nous sommes proches. Plus proche qu’il ne peu le concevoir. Il s’apprête à me céder sa vie. Quoi de plus intime qu’une vie? Un sage m’a dit : « Il y a peu de relation plus profonde que celle d’un assassin et sa victime. Aucun de ses proches ne le verra tel que tu le verras. Sa dernière expression, ses dernières pensées, ses derniers mots seront tiens. Montre-toi digne car ces hommes ont une cause. Prends leur vie avec fierté et respect. Ne les insulte pas. Car nos ennemis sont nos maîtres. Seuls eux peuvent nous enseigner l’endurance, le courage et la patience. Ils grandiront ta foi. N’aie pas honte de tes mains. Elles seront pures tant que ta foi le sera. Si tu es sincère n’aie pas peur car Dieu sait ce qu’abrite ton cœur. Il comprendra et il te pardonnera. Car il est grand et miséricordieux. ». J’ai pressé. Il m’est lié. Je pense à ce qui l’a amené ici. L’adrénaline. L’ennuie. Un idéal. La démocratie, la liberté. La sécurité peut-être. Je sais ce qu’ils leur racontent là-bas. Leurs idéaux, leur justification. Ce n’est que leurs intérêts contre les nôtres. Leur plan géostratégique. Leurs ambitions iraniennes. Leur conquête du monde face à notre terre. Face au cimetière des empires. Et lorsqu’ils nous auront décimé nous continueront. Alors ils abandonneront et nous nous massacrerons les uns les autres. Nous sommes frères dans l’Islam et adversaires dans nos chairs. Nous avons besoin d’un ennemi. C’est dans notre sang. Les armes. C’est sans fin.
Je n’ai pas les mains pures. Dieu m’apaise mais il n’est pas en mon cœur. Je tue en son nom mais je sais. Je sais que chacune de ces morts entachent mes mains. Mais peu importe. J’apprends.
La poussière était en apesanteur. Opaque. Les rayons du soleil ne parvenaient même pas à la pénétrer. Le brouhaha de Lahore avait disparu pour laisser place à un sifflement perçant. Des murs entiers gisaient autour de moi. Des ombres se mouvaient, se rapprochaient, s’évaporaient. La brume obscure commençait à se dissiper découvrant des corps inertes, des expressions figées dans l’éternité.
Je traversais la foule hystérique hagard. Le vacarme des rues surchargées recommençait à m’atteindre de nouveau. Je me frayais un chemin à travers les tuk-tuks, les visages médusés, les femmes en pleurs, les hurlements, l’insanité, les dépouilles, les décombres. J’avais appris qu’il y avait eu huit bombes, des dizaines de morts.
J’étais dans mon lit. Elle n’était pas là. Je n’étais pas sûr qu’elle me manqua. Je voyais sa poitrine, lourde et humide. Je me voyais la courber et empoigner ses hanches. Peu être n’était-elle que luxure. Qu’allais-je faire avec elle ? Aller en Inde, retrouver ces vulgaires touristes, ces bastions d’Occident. Qu’espérai-je ? Trouver la vérité à ses côtés ? Non, jamais. Je serai peu être heureux, mais voué à une vie de médiocrité. Condamné. Jamais elle n’abreuvera ma soif. Jamais elle ne me donnera l’absolu. Elle me rendra humain. J’avais trouvé la lumière dans ma chair meurtrie par l’explosion. C’est parmi les dieux que je me dirige. Mon destin est l’Afghanistan.
« Il n’y a rien pour moi en Inde. Je t’aime. Pardonne-moi ». C’étaient là mes derniers mots. J’avançais vers Peshewar traversant Islamabad. Une ville crée de toute pièce d’après un camp militaire par un général qui se rêvait sultan.
Je passais en zone tribale. Un endroit où le gouvernement a peu de pouvoir. Où les chefs de tribus ont prêté allégeance aux Talibans. Peshawar était la capitale. La porte de l’Afghanistan. La place forte des zones tribales. La ligne de front d’une vision contre une autre du Pakistan et du monde. La première de ligne de l’est contre l’ouest.
Le monde avait encore changé. Nous étions en terre Pashtoune. Les senteurs de l’Afghanistan tout proche se faisaient sentir. Le chaos des voitures, des bus bariolés, des édifices suspendus les uns aux autres, des câbles, des bazaars laissait transparaître un ordre. Une harmonie profonde qui échappait à l’œil malavisé. Les vestiges des Moghols et des Sikhs surgissaient parfois de la confusion. On tamisait l’or sur les toits des caravansérails qui abritaient les voyageur d’une époque où les chameaux reliaient encore Xi’an et Constantinople. Delhi et Bagdad. On buvait son thé face à la grandeur des mosquées Moghol masquant peu à peu le soleil de safran. Rituellement. Paisiblement. Malgré les attentats et les coups de feu.
La ville était en effervescence à cause des bombes, des tirs et des enlèvements. Il y avait une guerre ici. Mais la vie l’emportait. Toujours. Elle suivait son cour. Fatalement. Par-delà les morts et les ruines. J’errais dans les rues étroites du bazaar. On m’observait. On se réjouissait de la venue d’un étranger. On se méfiait. Je rencontrais un vieil homme. Un pashtoune chiite. Je ne savais même pas que ça existait. Je les croyais tous sunnites. Il me racontait comment il avait défendu son village après la chute de Kaboul contre les talibans qui exterminaient les chiites. Comment il avait enrôlé tous les gosses qui avaient plus de treize ans. Comment il les a vus s’éteindre. Il avait souffert mais il avait dépassé sa peine. Il avait dans les yeux une sagesse. Une force intense qui m’attirait. Celles de ceux qui ont surpassé la mort et la souffrance. Celles de ceux qui ont appris. C’est là que j’allais. Vers la sagesse.
Ça faisait des mois que j’avais franchi les hauts cols de la frontière afghane. J’étais retranché à l’abri de ces monts inviolables. Eternels. Nous nous levions à l’aube chaque jour. Nous priions, nous lisions le coran. Nous apprenions à nous battre. Nous devenions un. Des frères. Sans distinctions. Nous nous purgions du monde et de ses péchés. J’embrassais cette vie de toute mon âme. J’oubliais Anna, l’amour, la douceur. La faiblesse. Je lavais mon corps par l’acide de mes tatouages. Des souillures du passé. Mes cicatrices étaient les stigmates de mon destin. Après quelques mois nous étions prêts. J’étais pur. J’allais enfin recevoir les promesses de l’est.
J’ai appris. L’est a tenu ses promesses. On m’a arrêté. Mes hommes ont été décimés. Je ne dois la vie qu’au fait d’avoir du sang caucasien. Ils m’ont enfermé. Ils m’ont torturé questionné. Ils m’ont jeté dans une soute et j’en suis sorti hagard des heures plus tard étouffant sous une chaleur humide. Je ne voyais plus le soleil. Je ne priais plus. Dieu n’était plus qu’un concept parmi d’autre. N’en fut-il jamais autrement ? Ils me disaient « Ton cul est la propriété de la CIA ! ». Nous étions des animaux. J’avais… évolué. J’étais devenu homme parmi les singes et dieu parmi les hommes. Et ils m’avaient réduit. Jour après jour. Moi après moi. Ma chair se confondait avec mon esprit. Ma soif d’absolu s’était dissoute dans ma soif d’eau. Mon avidité mystique n’avait d’égal que ma faim de mangeaille. Les images de profusion, de banquets m’obsédaient. Parfois j’avais des sursauts. Des accès qui me rappelaient le passé. Ce qui m’a échappé. Parfois mon esprit retrouvait sa lucidité. Je me voyais. Mon être. Ma nature. Elle s’était enfouie. Ils m’avaient brisé.
J’ai cédé. Ils m’ont relâché. J’avais changé de camp. Ma soif était revenue. Je n’avais plus besoin d’eau. Non, mon autre soif. Je cherchais la gloire et la grandeur au cœur de l’empire. Embrassant l’oligarchie globale. Peu importe les causes et les dieux. Seule l’élévation compte. L’existence ne m’avait jamais suffit. J’atteignais un autre niveau à travers le pouvoir. Des centaines de vies dépendaient de mes conseils. Puis tout s’est arrêté. La guerre prit fin. J’avais vécu à travers les cartes, le sang et la mort des autres. Ils étaient les réminiscences du passé, de l’Afghanistan. Mais Le monde avait changé. J’étais devenu obsolète. Alors je suis parti vendre des armes. Le monde n’aura de cesse de se battre. C’est en nous. C’était un marché sans fin qui s’engouffre dans un besoin éternel.
Je suis né à l’ouest. Héritier de Nietzsche et Platon. De Napoléon et de Rome. L’Occident se terre dans les méandres de mon esprit. Malgré ma volonté. Malgré ma force. Je viens de l’ouest. A jamais. Le renier est me déclarer la guerre. Ma vie ne perdura qu’en renonçant. Qu’en cessant de me battre contre moi-même. Car les promesses de l’est ne resteront pour moi que des promesses.
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Je n’ai pas fait de relevé systématique des formulations qui ne me plaisaient pas (syntaxe ou gout), je me suis dit que t’avais posté ce texte plus pour partager qqch que pour travailler un style. Mais si je me trompe je referai qqch de +détaillé.
Malgré le ton parfois un peu grandiloquent et une certaine tendance de temps à autre à te laisser entrainer dans des élans de guide touristique (tendance bien compréhensible et délicate à éviter), j’ai bien aimé, ce n’est pas sensationnel, ce n’est pas un récit de voyages à la Nerval ou à la Cendrars, c’est surement trop haché parfois, l’imparfait n’est pas forcément un bon choix, le rythme pèche, mais c’est intéressant de suivre ton parcours. En fait, ce serait un mauvais texte si tu n’étais jamais parti de chez toi. Le fait que tu aies fait le même trajet, ça lui donne un début de dimension différente. Le problème, c’est qu’on devrait pas avoir besoin du contexte pour apprécier le texte, on devrait sentir au-dedans qu’il y a des bouts de choses vécues, sans avoir besoin de regarder ta biographie. Je pense que le côté grandiloquent de certains passages (ce “je“ un peu romantique et qui est attiré par plein de nobles choses, et puis ce penchant que je connais bien, à activer tout un réseau de signification, d’images, de mythe en conserve, en prononçant un nom, genre : « Taftan. Porte du Pakistan » etc.), a tendance à masquer la sincérité de ce texte, or c’est la sincérité qui aurait été l’élément essentiel d’un texte réussi je pense. Après, c’est aussi parce que tu hésites entre récit de voyages et nouvelle autonomisée.
Voilà. Sincérité pas assez ressentie par le lecteur, problèmes de rythme (courtes phrases qui se ressemblent, le point tombe comme une sanction, ça pourrait contribuer à développer une esthétique particulière si tu jouais sur d’autres cordes : musicalité, variations : de taille, de ton, pourquoi ne pas insérer d’autres choses, ici c’est très monotone). En fait un gros problème de dosage (c’est valable pour la tendance au grandiloquent).
Mais comme la trame originelle du récit est en toi, a été vécue (je parle pas des déviations de la nouvelle bien sûr), il ne fait aucun doute que ça reviendra avec naturel dans tes textes suivants et que la façon de les raconter, de les présenter aux autres, murira.
Un bout de relevé ortho :
J’allais entre les échoppes de thé, les taxis, les étales
Des travestis m’avait sauté dessus
Elles m’ont maudis.
nous seront lié à jamais
étals, avaient, maudit, liés
J’ai passé les dix prochains jours avec elle.
c’est au passé donc faut dire : les dix jours suivants
Concernant le titre, tu as vu le film de Cronenberg ? enfin j’ai pas vu de rapport mais on sait jamais.
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Oui c'est un clin d'œil plus que détourné à l'oeuvre de Cronenberg. Viggo Mortensen y est grandiose d'ailleurs. Mais trêve de cinéma! Merci pour ta critique! Rentre dedans mais intéressante. En effet je suis rouillé après plus d'un an sans écrire mais ça devrait revenir! De plus j'ai écrit ça dans une sorte de délire monomaniaque et comme tu le dis je ne suis pas Cendrars!
Pourrais-tu développer un peu plus la "sincérité", une idée intéressante mais un peu flou dans mon esprit. Merci encore!
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Je ne peux que rejoindre l'avis de Lo', j'ai aussi ressenti cette impression de guide touristique. Dans le sens où (surtout dans la première moitié du texte) on voit davantage défiler de nom et de références historiques que de paysages à proprement parler. Du coup, le voyage fait moins "vrai", vu qu'il en ressort un côté artificiel, presque trop documenté. J'ai eu du mal à cerner où se rendait le narrateur et où il passait.
(En fait ça m'aurait presque rappelé mes cours d'anatomie, au bout d'un moment y a tellement de noms et de localisations qu'on fini par se dire "avec un schéma ça prendrait tout son sens." ::) )
J'ai trouvé le style assez inégal parfois, le début est un peu haché, le dernier tiers paraît plus développé, avec plus de descriptions et de détails extérieurs au voyage du narrateur (notamment l'épisode avec Anna).