Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Forêt le 12 Avril 2022 à 15:50:10

Titre: La gare de Livron
Posté par: Forêt le 12 Avril 2022 à 15:50:10
J'adore cette gare. Elle est belle, non ? Les yeux de Lilou s'embuent pendant qu'elle regarde à travers la vitre du train les bâtiments fissurés et les fenêtres brisées. C'est une vieille gare grise au milieu de terres arides. Ici, le vent qui feule dans les fourrés est aussi sec que la corne des pieds ; son souffle froisse la flore et fait de chaque chose son instrument. Les humains qui attendent sur le quai deviennent flétris comme des parchemins, épineux et sifflants comme des dragons des sables.

David venait souvent m’y chercher. J'imagine Lilou attendre son père parmi les arbrisseaux de la garrigue, les joues roussies par le vent. J’imagine son père, échalas aux allures d’ange noir, faire la route jusqu’à cette gare avec une voiture de tôle chevrotante. Je l'imagine lui prendre la main et je m'imagine moi, caché derrière un entrepôt sans âge, un peu à l’écart pour les regarder.

Tu sais j'aime les minuscules gares de campagne, plantées depuis toujours au cœur de paysages déserts. La tête de Lilou est ballotée par le rythme des roues sur les rails. Lorsqu’elle évoque David, c’est toujours le même regard qui s’en va par la vitre du train, calmement égaré dans les jours d'avant. Je sais qu’elle pense à la musique qu'il jouait, à sa mère seule, à la petite fille du soleil, aux maladies adultes qui blessent l'enfant resté en nous. J'ai vu ce regard mille fois mais je ne sais toujours pas comment me comporter. Je serre timidement sa main, craignant de pénétrer un espace qui ne m'appartient pas, craignant que ma présence dérange une ombre.

J'aime leur drôle de mémoire. Soudain le soir tombe et la gare devient un théâtre habillé de lanternes suspendues, un portail lumineux sur une carte éteinte. J'aperçois une silhouette porter à ses lèvres mauves une longue cigarette avec cette sensualité arrogante, nonchalante et vulnérable que l'on acquiert en errant dans la nuit. Je ne sais pas si la chaleur de ma main aide Lilou à surmonter le froid de cette main perdue qui tenait la sienne sur le quai de la gare de Livron. Je ne sais pas s'il existe une zone dans sa chair où son amour pour son père rencontre son amour pour moi. Mais je sais qu'au-delà des terres arides coule notre rivière dont le courant est inverse au trajet du train, notre rivière dans laquelle les cendres de ma grand-mère ont également été jetées, quelques kilomètres en amont. Alors j’ose serrer la main de Lilou un peu plus fort.
Titre: Re : La gare de Livron
Posté par: Cendres le 12 Avril 2022 à 20:36:23
Merci pour ton texte.

Tu nous offres un nouveau sur Lilou, et comme toujours il est jolie et plaisant a découvrir.
Je sens l'amour pour cette femme, ta douceur pour elle.

C'est un texte doux et plein d'émotions , mais en même temps si simple a lire.
Titre: Re : La gare de Livron
Posté par: Cruiiik_Cruiiik le 12 Avril 2022 à 23:15:59
Bien écrit. Il se dégage des bulles de poésie. Mais il (me?) manque des éléments pour comprendre l’histoire et les liens entre ses personnages. Peu clair à ce niveau.  Mais peut-être est le début ou la fin d’une histoire ?
Titre: Re : La gare de Livron
Posté par: Cruiiik_Cruiiik le 12 Avril 2022 à 23:17:14
« Ces » personnages. Pas « ses ». Désolé pour l’erreur dans mon post précédent.
Titre: Re : La gare de Livron
Posté par: Forêt le 08 Mai 2022 à 15:42:01
Merci beaucoup Cendres, tes retours me ravissent chaque fois. Je suis très heureux que ce texte-là et d'autres te semblent simples à lire ; cela fait aussi, parfois, partie de ma démarche.

Merci beaucoup à toi aussi Cruiiik-Cruiiik pour ton passage ! Je suis content que ça t'ait plu dans l'ensemble. Oui, je comprends qu'il te manque des éléments, c'est bien normal : je fais exprès de suggérer, le lecteur peut se glisser dans les creux s'il le souhaite ; aussi, ce texte résonne avec d'autres, s'inscrit dans un ensemble, non pas une histoire mais plutôt un recueil de vignettes construit à partir d'une arborescence de personnages et traversé par un réseau d'allusions, de thématiques entrelacées.