Le roulement des pas s'éloigne. Le souffle court, tapie contre un mur dans mon drôle d'accoutrement, j'attends. Est-ce le moment ? Un coup d'œil dans la rue confirme ce que mes oreilles entendent. Au croisement suivant, j'aperçois les derniers talons s'engouffrer à droite. Sans aucune discrétion, comme à leur habitude, tambours et trompettes annoncent leur passage. Je ne saisis pas pourquoi. Moi, dès que je discerne les prémices de cette mélodie cuivrée, je me réfugie dans un coin...
Leurs masques m'effraient. A chacun de leur passage, la peur s'imprègne un peu plus profondément en moi. Leurs tenues trop colorées, comme s'ils souhaitaient être vus, accentuent encore mon angoisse. Pourquoi se faire discret, il est vrai, avec le vacarme constant qui entoure ?
Le monde se calme désormais, retrouve le silence de plomb qui a enveloppé les civilisations après l'effondrement. Les balles ont fusé, du simple revolver aux armes plus lourdes... Oui, le métal nous a recouvert d'une chape insonore rarement dérangée. Aujourd'hui, seuls les confettis cendreux tombent encore du ciel en une pluie plus douce, mais aussi sèche... C'est pour ça que leurs couleurs m'effraient tant, qui se permet d'utiliser l'eau pour ses vêtements quand plus rien ne nous est offert ?
Derrière mon masque aussi crasseux que mes vêtements et ma peau, je regarde leur carnaval incessant. Ils repasseront bientôt.
Dans une semaine.
Peut-être deux.
Et de nouveaux inconscients les rejoindront...
Le nombre semble une force.
Et il l'est !
Il est aussi le signe de perversions... Il nous fait perdre ce qu'il nous reste d'humanité. Il nous entraîne sur des voies que, seuls, nous n'aurions pas suivies.
J'ai hésité à me rallier à eux au début. D'autres le faisaient. Mais au moment de franchir le pas, une brusque réalité me frappa : cela faisait cinq semaines qu'ils passaient, une vingtaine de personnes les avaient rejoints, mais leur nombre n'augmentait pas.
Cette simple idée stoppa net ma marche en avant.
Plusieurs mois après, ce mystère demeure, même si les hypothèses se multiplient. J'y pense en regagnant mon repaire en sous-sol, au fond d'un dédale de bric-à-brac sans cohérence... Un fer à cheval accroché à la défense d'une tête de sanglier empaillée, des blocs de glaces bleus depuis longtemps dégelés, des casseroles et passoires sur un établi, entre étau et outils, une machine à laver, une paire de rollers... Tout ça me plaît bien, forme une protection : qui penserait trouver quelqu'un ici ?
Au moment de quitter la rue, je perçois à nouveau, dans le lointain, la rumeur de mes cauchemars. Je me sens tiraillée : sécurité ou savoir ? Ai-je vraiment envie de découvrir ce qui se cache derrière le masque ? Vaut-il mieux croire au monstre, ou le découvrir, en chair et en os ? La même hésitation à chacune de mes sorties... La main sur la poignée, pour la première fois, je décide de faire demi-tour, guidé par mon ouïe.
Je me fais féline, dérangeant à peine l'épaisse croûte de cendre qui recouvre les routes. Le sol se met à vibrer de plus en plus fort à mesure que j'approche. La marche m'entraîne vers la sortie de la ville, là où les champs et la Nature reprennent leurs droits. Le couchant étire les ombres, me fait craindre d'être repérée alors je me tasse et me mets à ramper sur le sol meuble. Au-delà d'une légère déclivité, une lumière chaude perce la nuit. Le vacarme est presque douloureux à cette distance. Comment font ils pour supporter ça à longueur de journée ?
Personne en vue au sommet. Je glisse mes yeux et plisse les paupières devant le spectacle d'un feu de joie qui vient lécher le ciel. Au fil des minutes, les formes se dessinent.
J'étouffe un hoquet.
Les bouches s'ouvrent, elles mordent et mastiquent autour d'une table.
Les bouches s'ouvrent, elles hurlent et bavent dans les cages près du foyer.
La bouche pend, s'ouvre et se ferme au rythme de la broche.
Elles m'hypnotisent un long moment.
Nouveau haut le cœur qui finit par m'arracher à ce spectacle morbide.
Le feu de la Saint Jean continue de brûler derrière moi tandis que je cours. J'oublie toute précaution, mais qui pourrait m'entendre ? Qui pourrait me voir quand tous sont absorbés par... Je secoue la tête, laissant tomber les larmes d'une terreur indicible. Je traverse les rues sans les voir. Le faible croissant de lune me permet tout juste de reconnaître la silhouette des immeubles qui me surplombent. Ils n'ont plus rien d'inquiétant désormais. Plus autant qu'avant. Qu'importe ce qu'ils peuvent encore abriter...
Lorsque je pénètre le mien, mes membres se mettent à trembler sans que je puisse les contenir. J'en peine à avancer, mes dents claquent dans le silence jusqu'à ce que je m'effondre sur mon matelas moisi. J'ai beau me couvrir de couvertures, mon corps ne se réchauffe pas et continue de frissonner.
« Demain... »
Ma voix n'est qu'un murmure qui résonne dans le vide de ma tanière.
« Demain, je quitte tout ça... »
J'ai besoin de le dire au moins une fois.
Où aller ?
Comment ?
Je trouverai bien une solution, un nouveau refuge. Pareil pour mes réserves, la ville était salutaire, mais désormais... Je repousse une nouvelle fois l'image de ces bouches dans un coin sombre de mon esprit. Je me recroqueville un peu plus dans mon igloo de laine, les yeux grands ouverts.
« Peu m'importe tout ça, tant que je fuis ce carnaval de monstres masqués... »
Leurs bouches...
Si humaines.
Si monstrueuses.
Derrière ce masque où toutes sont égales...
Bonjour tout le monde. ~
Merci pour vos retours.
J'essaie toujours de trouver un équilibre dans ma manière d'écrire pour que ça ne soit pas trop incompréhensible, mais j'ai toujours du mal... Un jour peut-être. :)
Luna > Merci pour les corrections ! Je me tâte encore un peu pour la V2... Au moins pour éventuellement rendre les choses plus claires. Mais c'est pas gagné, c'est un équilibre difficile à trouver (pour moi), mais j'essaierai de le reprendre malgré tout.
Claudius > Pour te répondre sur ce que j'avais en tête :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
:)
Cendres > Ne t'inquiète pas, si j'avais dû me vexer à chaque fois que l'on me disait que l'on avait pas compris un de mes textes, je pense que j'aurai depuis longtemps fui l'écriture ;) J'essaie de travailler là-dessus, parfois j'ai l'impression de réussir.... Mais en fait pas vraiment. Un jour peut-être. :)
A bientôt ~
Alan Tréard > J'ai bien aimé l'analyse que tu as faite.
C'est marrant, pour ta proposition, je ne voulais pas nommé pour un effet "ça peut être tout le monde" et justement ne pas être reconnu. :) Mais je note l'idée d'un nom de ce genre pour d'autres textes pour rendre les choses plus présentes. Ça peut en effet être sympa. :)
DLM > Merci pour les remarques, j'ai en effet retiré le sol.
Le "roulement de pas", je ne suis pas sûr que ça se dise réellement, je l'ai utilisé pour rappeler le roulement de tambour qu'il peut y avoir pendant le carnaval.
Pour les remarques de temps, je les ai notées, il faut que je me pose pour voir... C'est en effet plutôt dans le souvenir du coup, ça me perturbe un peu le passé composé. Mais sans certitude que ce soit la bonne chose de mettre du passé simple.
Je suis d'accord en tout cas, il faut que je réussisse à plus souvent éclaircir certains points, je vais essayer de me motiver pour une V2 moins "abstraite". ~
Earth Son > Tu n'as pas si mal compris que ça. :)
Je vais essayer d'améliorer la compréhensibilité de ce texte dans une v2 si j'y arrive.
Thom > Merci beaucoup de ton retour. (Et content que tu y aies vu/compris quelque chose. :))
Encore merci à tous pour votre aide ~