Paul a bougé toutes les boîtes, vérifié casiers et conteneurs de la soute principale. Aucun signe de la présence "d’invités". Il met la main à son oreille, puis annonce :
« Paul, pour le pont. Aucune vermine de ce côté là.
— Bien reçu, Paul, lui répond une voix féminine. Passez à la cuisine ensuite. »
Il remet la main à son oreille et continue sa ronde. Après une patrouille silencieuse, il ricane :
« Où penses-tu qu’on les a attrapés ? La ceinture de Kox ?
— Mon argent est sur cet astéroïde-casino autour de Beryl-3. » réplique Mathis, qui le suivait silencieusement.
Il débarque dans la cuisine sombre et silencieuse. Elle était inutilisée depuis des mois — ça n’avait d’utilité qu’aux humains. Enfin, les « vrais » humains. Les lumières mettent quelques secondes à s’allumer en réaction à son arrivée. Il parcourt les allées vides et s’intéresse particulièrement aux casseroles métaliques.
« Ils adorent se mettre dedans, je suis sûr. »
Mais toujours rien. Aucun signe d’intrus.
« Ici le pont, quel est le statut de la cuisine, Paul ? » sonne à son oreille
« Ça semble dégagé ici, répond Paul. J’aurais plus de chance de les trouver si je savais à quoi ils ressemblaient.
— Négatif, Paul, j’ai seulement le communiqué sans description. Continuez de chercher s’il vous plaît. »
La voix de l’autre côté était un peu plus irritée, avec un mélange d’impuissance et d’exaspération. Paul se dirige vers les cales secondaires. Mathis l’arrête au dernier moment :
« Attends, la chambre froide !
— Ah oui, dit Paul, j’oublie toujours ça. Cette endroit me fait frissonner. »
Avec un gloussement, il se dirige vers la porte métallique qui garde la petite pièce. Il n’y a rien qui sort de l’ordinaire.
Quelque chose attire son attention : il lui semble que les cartons assemblés montrent son nom, mais il n’en tient pas rigueur.
« Béryl-3, quel drôle d’endroit, commente pensivement Mathis.
— C’est interdit d’y aller, répond Paul, de la tension dans la voix. Cherchons plutôt au lieu de dire des bêtises.
— Je te parie ce que tu veux qu’on s’y est posés. »
Paul hausse les épaules, sort de la cuisine. La lumière s’éteint à nouveau dans la pièce alors que la faible lueur d’un terminal subsiste.
« OK, voyons voir le carnet de bord, dit Paul défiant. Si on mentionne un atterrissage sur Beryl-3. »
Il introduit ses identifiants, le terminal se débloque. Il navigue vers les fichiers de bord, dont il ne peut que lire les titres des entrées, étrangement. Les derniers éléments mentionnent des ragnes "les ragnes se sont introduites", "les ragnes ont possession du vaisseau"… il s’étonne et contacte le pont
« Paul, le pont, j’ai des entrées étranges dans le journal de bord ici.
— Qu’est-ce que vous faites, Paul ? Vous avez fini votre patrouille ?, répond la voix clairement sèche.
— Demande-lui ce que c’est une ragne, glisse Mathis.
— OK, reprend Paul, on voudrait savoir si ce qu’on cherche, c’est des ragnes ? C’est quoi ? »
Il y a un silence anormalement long, puis la même voix demande, plus calme :
« Qui ça, "on" ? Êtes-vous avec quelqu’un ?
— Pourquoi vous dites ça ?, se défend Paul. Pouvez-vous débloquer le carnet de bord pour moi ?
— Négatif Paul, interrompez votre ronde et présentez-vous immédiatement au pont. »
Le pont coupe la communication. Le terminal sur lequel Paul était s’éteint brusquement.
« Oh la cagne, elle aussi…, commente Mathis
— Ragne, corrige Paul, à moitié moqueur. »
Il se fige. Il se souvient soudain. Le pari au casino au-dessus de Beryl-3. L’atterrissage et l’abordage des ragnes. Il titube en se remémorant l’infestation des membres d’équipage, l’un après l’autre. Les visions se culbutent en tentant de s’imposer à son esprit, les corps humains dans la chambre froide, le pont qui lui parle dans une langue arachnéenne, le fait que sa main soit couverte de soie. Il arrache tous les fils et les toiles de son corps, et recouvre sa lucidité.
« Dans quelle merde on s’est fourrés, Paul, commente Mathis.
— Tu l’as dit, murmure Paul, hébété. Il faut éviter à tout prix que les ragnes ne quittent ce vaisseau. »
Il se précipite dans la salle des machines.
Un crissement rugit de son oreillette — évidemment, il ne peut plus comprendre ce que la ragne du pont lui dit…
« J’ai oublié de faire une opération urgente, annonce-t-il. »
Il arrache l’oreillette et fonce sur la station d’urgence. En activant l’autodestruction, il remarque :
« Eh bien, on n’est pas passés loin ! Si on les avait laissés s’arrimer quelque part, c’en serait fini de notre civilisation.
— Le retour de l’Empire…
— Merci pour ton aide, coupe Paul. Désolé pour l’autodestruction, t’es un vaisseau sympa.
— Je suis construit pour ce qui est humain et je me détruirai volontiers pour éviter le retour des ragnes. »