Le soleil couchant projette ses derniers feux au-dessus de la haie et allonge ses longs rayons orangés sur le plafond du salon. Allongée sur le sofa, Emma contemple le spectacle de la lumière qui tremble lorsque le vent remue les branches nues de l’aubépine ornée de baies rouges. Les merles si voraces de cerises en juin semblent préserver ces petits fruits jusqu’à la fin de l’hiver. Peut-être préfèrent-ils d’autres jardins en cette saison.
Emma étire ses jambes, tend le bras, attrape sa tasse et avale une gorgée de tisane à l’hibiscus. Une rafale plus forte fait tinter la grille mal fermée. Emma fredonne quelques notes d’accompagnement ; un jour elle écrira un morceau sur la base de ces notes singulières que le portail répète à chaque tempête. Sans doute le parsèmera-t-elle du motif mélodique que produit le cri métallique des merles apeurés.
La lumière décroit, le soleil caché derrière la haie. Le salon s’habille maintenant d’une lumière violette, tamisée, celle d’un crépuscule parfumé aux fleurs colorées qui s’épanouissent dans la théière, pétales grands ouverts et flottants dans le liquide pourpre. Emma contemple encore le plafond et aperçoit une ombre, là haut, dans le coin à côté du coffre du volet roulant. Une ombre qui vibre. Un mince filet de vent se faufile et fait danser la toile d’une araignée.
Emma aime bien les araignées. Elle pose les pieds sur le sol, laisse sa tasse sur la table basse, se déplie et s’étire. Voyons ça de plus près. Elle allume la petite lampe de chevet, sur le guéridon au plateau de vitraux incrustés dans une structure de fer forgé. Sous la petite table, les flaques de couleur : indigo, vert, jaune et rouge. Parfois, Emma tourne le guéridon ou bouge la lampe, et le décor sur le parquet change pour quelques semaines. Emma aime les reflets.
Éclairée par dessous, la petite toile ne laisse rien découvrir. Emma se hausse sur la pointe de ses pieds. Rien à voir. Trop haut. Caché dans le coin. Mais le minuscule courant d’air continue de faire vibrer l’écharpe de soie d’araignée. Alors, la jeune femme attrape sa tignasse, l’enroule autour de sa main, tourne le poignet et emprisonne ses cheveux avec son élastique. Voilà. Chignon hirsute. Sa mère l’appelle comme ça : chignon hirsute. On y voit plus clair, mais toujours pas bien ce qui se passe tout là-haut. Emma pousse jusque dans le coin de la pièce un lourd cube de cuir. Lorsqu’on lui a offert, le jour de sa crémaillère, elle s’est demandée ce que pouvait bien être cet objet couvert de vachette aux grosses coutures jaunes. Un pouf, une boîte de rangement, un coffre… Ou plutôt, plusieurs poufs, boîtes, coffres, en poupées gigogne. Quand sa nièce vient, elle réclame systématiquement que sa tante sorte les gros cubes de cuir. Elle se cache dedans, en fait des escaliers, des cabanes, des architectures improbables, elle essaye de créer de l’écho, se raconte des histoires…
Ce soir, les poufs-cubes servent d’escabeau. Emma grimpe. Son chignon hirsute se cogne au plafond. Pas totalement inutile, cette coiffure : elle prévient du danger. Voilà, la toile à hauteur des yeux, l’acrobate observe le filet de soie qui plonge en entonnoir vers l’intérieur du volet roulant. Tout au fond, quatre petites pattes qui dépassent. Emma sort le téléphone de sa poche, le tend vers l’antre de la bête monstrueuse – elle rit en pensant à ça : la bête monstrueuse – et prend quelques clichés, d’abord sans flash, en zoomant sans trop y voir et ensuite un dernier avec le flash. Les petites pattes velues ont disparues.
De retour sur le sofa, il fait de plus en plus sombre ; seule la petite lampe envoie un disque clair au plafond et des éclaboussures d’arc-en-ciel sur le sol. Emma approche son visage de l’écran du téléphone : on y voit rien. Elle sort ses lunettes du tiroir de la table basse, les chausse et consulte à nouveau les photos. Sur les trois premières, du flou. Les deux suivantes laissent deviner qu’une jolie bestiole habite au-dessus de sa tête. Mais l’arachnide est timide. La dernière photo, enfin, laisse voir la magnifique frimousse de cette tégénaire. Une femelle, évidemment. Emma envoie l’image vers son imprimante. Une seconde plus tard, la machine se réveille en émettant un grincement de robot, suivi de l’appel du mixeur assoiffé, à moins que cela ne soit le cri d’expiration du lave-vaisselle grillé. Bref, la bestiole crache une feuille de papier sur le bureau. Emma se redresse, attrape la feuille. Parfait.
Toute contente, elle sautille jusqu’à l’atelier où elle allume la lumière. Deux gros spots projettent leur flot de photons sur le plafond qui renvoie un éclairage puissant et homogène. Emma fronce les sourcils, plisse les yeux tandis que ses pupilles s’habituent à cette clarté aveuglante. Un grand format. Bien grand. Elle sort la plus grande feuille de papier qu’elle trouve, pousse le barda qui encombre la surface de la table à dessin, étale le papier et attrape un bâton de fusain. Devant elle, accrochée avec une épingle à linge, la photo de sa nouvelle copine, avec ses huit yeux, ses huit pattes et sa frimousse de monstre poilu.
Le fusain se pose sur le papier. Mouvement de l’épaule, le contour du corps. Le même mouvement, répété : de l’épaisseur. Mouvement du coude : la tête. Mouvement du poignet : les mandibules. Nouveaux gestes fluides, les pattes posées dans le vide. La main accélère, Emma-arachnide entre en fusion avec son dessin. Coups secs, coups répétés. Ondulations avec le plat du morceau de bois carbonisé, la toile se devine sous les membres velus. Emmarachnide danse avec la tête, d’avant en arrière ; sa bouche forme une moue mi-concentrée, mi-relâchée. La tégénaire regarde droit devant, regarde Emma qui ne la quitte pas des yeux. Une tête large comme un melon, des mandibules de la taille d’un stylo et des yeux qui brillent : sur chacun un point du papier resté parfaitement blanc.
Emma sourit et attrape un tube de terre de sienne brûlée. Elle le presse au-dessus d’une assiette de porcelaine et verse une giclée d’essence de térébenthine. L’odeur suave et écœurante emplit l’atelier.
Emma tourne en rond, rugit, s’énerve et se frappe la tête : où est passé ce vieux pinceau à jus ? Il n’y en a qu’un qui puisse fonctionner pour ce qu’elle a à faire. Celui qui est encore imprégné des jus des expériences précédentes, celui dont les poils crient la souffrance d’être maltraités dans l’essence trop forte, de coups trop forts, de trop d’araignées. Là, derrière la boîte en fer, au milieu du bocal à baguettes et stylets, le voilà. Emma saute de joie et mélange frénétiquement la terre de sienne et l’essence. Le pinceau recrache dans le jus brun des effluves de couleurs passées, d’autres transes. Voilà, c’est maintenant ! Emma soulève la feuille d’une main, et de l’autre, elle propulse son pinceau sur la surface de papier. L’araignée se pare de coulures, de gerbes noires, de profondeurs insondables, de gouttelettes de nuit.
Emma rigole. Fort, de plus en plus fort. Et l’araignée prend vie entre ses mains. Elle exulte et pousse de petits cris de joie maintenant. Dans son excitation, elle n’entend pas la porte qui s’ouvre derrière elle. Elle ne voit pas les ombres qui changent dans la pièce. Elle ne sent pas le parquet qui vibre différemment sous ses pas excités, parce les contraintes sur le sol ont changé. Emma ne devine pas qu’on l’observe, là, juste derrière elle.
D’un coup, une masse devant ses yeux. Elle ne voit plus l’araignée, elle sent une surface douce et chaude qui se plaque contre ses paupières. Emmarachnide pousse un cri plus puissant, se dégage et se retourne, le dessin au bout des bras.
Un hurlement encore plus fort grimpe dans l’atelier, un cri grave et rauque : à réveiller des morts, le son improbable d’un animal géant qui beuglerait à plein poumons, quelque chose que les voisins raconteront encore des mois, des années plus tard.
Aymeric s’affale sur le sol, choqué par la vision ignoble. Pas celle de sa femme, de son Emma–jolie. Non. Ayremic a vu la bête, le monstre, la dévoreuse implacable, la faucheuse aux mandibules assoiffées de sang… C’est ce que lui dira Emma quelques minutes plus tard, quand il aura repris ses esprits.
— Emma, sérieusement, tu pourrais mettre un panneau dans l’atelier quand tu rentres en crise d’amour pour tes araignées de l’enfer.
— Pardon mon amour. Ce ne sont que des petites bêtes inoffensives…