Les dissolutions de Suzanne
Au pied des tours immenses, le canal file tout droit, sa surface d’un vert terreux masquée régulièrement par les tilleuls en fleurs. Suzanne observe les passants qui flânent sur ses berges, une poule d’eau qui rassemble des brindilles pour consolider son nid, les reflets des nuages sur le miroir de l’eau. La bouilloire sonne. La jeune femme jette une poignée de feuilles de menthe au fond de la théière, y place la boule métallique au bout de sa chainette : elle a choisi un thé vert de Ceylan. De la petite enceinte bluetooth, la voix chaude de Bruce Springsteen s’élève. Pourquoi ai-je choisi de passer des morceaux en mode aléatoire depuis mon téléphone ? se demande Suzanne. Une absence de choix. Une envie de rien. Elle regarde les deux pots de miel dans le placard. Le thé a le temps d’infuser, elle ne bouge pas. Finalement, c’est le miel d’acacia (pourquoi ? elle n’en sait rien) qui se retrouve dans sa main, puis sur le plan de travail et la petite cuillère plonge.
Suzanne sirote depuis son huitième étage les gens qui défilent en dessous. Le goût sucré se mélange aux baisers des deux amoureux, tout petits sur leur banc. Suzanne se brûle la langue. Les regarde, les amoureux. Douleur insignifiante, douleur de surface. Elle avale une gorgée ; un souvenir du Maroc descend dans son œsophage, tourne en rond dans son estomac, remue un peu de ce rien qui la peuple. En bas, un peu de vent. Quelques feuilles qui se promènent, tournent en rond avant de s’étaler sur l’eau. Pas de madeleine pour Suzanne. Pas besoin du goût sur ses papilles, tout est là, devant elle. Entre la baie vitrée et les inconnus en bas. Dans la transparence de l’air, ses souvenirs s’agitent, peuplent son imaginaire, déforment ses perceptions. L’alignement des grands arbres : une succession d’échecs bien enracinés. Les vélos qui zigzaguent : une errance amoureuse sans lendemain. L’eau du canal qui scintille au soleil : les étincelles des mots durs échangés pendant des années.
Un autre morceau de rock – un de ceux qu’il aimait bien – succède au titre de « The boss ». Suzanne prend la petite enceinte dans sa main, s’approche de l’évier et de la gamelle qui trempe avec les pâtes cramées au fond. Le petit machin s’enfonce dans l’eau glauque, Rod Stewart n’est pas insubmersible, la musique s'arrête. La loupiotte verte reste allumée quelques secondes et s’éteint comme les sentiments au plus profond de Suzanne. Bouffée par l’eau sale. Salie par les trahisons. Trahie par ce con.
Ce serait si simple, de l’appeler « ce con » et de ne penser à lui qu’en tant que « con », d’enfouir au fond des théières les bons souvenirs qui la minent, qui rayonnent comme des soleils froids et amers. Mais avec ou sans ces cuillères de miel à l’acacia, le « con » reste toujours un peu son ancien amour. Un peu trop. Au moins l’enceinte grise ne sera plus là pour rappeler à Suzanne qu’elle les a faits danser, qu’ils ont ri en écoutant des morceaux débiles ensemble, qu’ils ont fait l’amour sous des musiques de fond. Au fond de la gamelle, l’enceinte.
Suzanne se dirige vers le dressing. Des mois qu’elle aurait dû ouvrir ce placard de droite. L’odeur lui saute au visage, lui prend les tripes. Une ignoble envie animale monte en elle, qu’elle voudrait vomir, rejeter au loin, qu’elle refuse d’admettre. Son odeur. Elle attrape les trois pauvres chemises et la veste, deux caleçons et quelques paires de chaussettes et presse le pas vers la cuisine. Voilà, dans la poubelle. Avec les pâtes cramées. La puanteur douçâtre la réconforte, masque l’odeur de l’autre con. Suzanne se mord les lèvres. Il faut qu’elle arrête de penser à lui avec cette expression : l’autre con. C’est presque affectif. Ça la bouffe. Une espèce de proximité qu’elle voudrait détruire. Alors, elle plonge les mains dans la poubelle et remue les déchets, pour que les fringues se retrouvent en dessous, dedans, mélangées. Elle sort le sac, fait un nœud avec la petite ficelle orange de plastique. Celle qui cassait tout le temps quand c’était lui qui descendait la poubelle. Suzanne en a foutu partout. Elle sort un deuxième sac, y fourre le plus gros des cochonneries qui jonchent le sol, essaye d’y glisser l’énorme sac ventru, n’y parvient pas, lâche un juron et laisse les deux trucs dégoûtants là, devant l’évier et son enceinte dans la gamelle aux pâtes collées. Elle se rince les doigts. Elle tourne en boucle.
Il faudrait descendre et balancer les poubelles loin de sa vie. Mais Suzanne ne porte qu’un vieux t-shirt trop grand. Pas à lui. Non, quand même. Elle a réussi à arrêter ces conneries assez vite. Elle retourne à la baie vitrée, laisse derrière l’odeur du type empaquetée dans l’odeur des déchets. « Le type… » Ça ne convient pas non plus. Ce qui conviendrait, se serait « rien ». À quoi est-ce que je pense ? Je ne pense à rien. Donc, je pense à lui ? Non, ça ne va pas non plus. Il faudrait vraiment ne penser à rien. Le mettre de côté. Hors de vue, hors d’atteinte, hors de cet air limpide qui la sépare des pelouses en bas de l’immeuble, du canal et de la passerelle en bois qui passe au-dessus. Les amoureux ont disparu. Une petite vieille sur le banc jette des morceaux de pains dans l’eau. D’ici, on ne peut pas bien les voir, mais les canards ont rappliqué. Des colverts, bruns et marron pour les femelles et couleurs à la con pour les mâles. Faut qu’elle arrête ! Le mot « con », le mot « mâle », l’air limpide qui vibre entre ses yeux et le reste du monde. Qui vibre de tant d’échos qu’elle voudrait voir disparaître, se fondre, se disloquer, se dissoudre… Suzanne avale une gorgée de thé, ça réconforte. Elle observe l’évier et la flotte à la surface huileuse. Ça fait du bien aussi. C’est ça qu’il faut : dissoudre tout ce qui sort de sa tête dans de l’eau chaude, ou parfumée, ou glauque, ou…
Le pommeau de douche crache des gouttelettes toutes froides. Suzanne se glisse dessous et frisonne, laisse dégouliner ses pensées contre son t-shirt, le long de ses jambes et dans la bonde. Huit étages de chute libre. En petits morceaux, tout en bas, les souvenirs. L’eau se réchauffe, la buée opacifie la porte de verre. Et encore, il est là. L’autre. Dans les gouttes qui coulent sur la surface vitrée. Dans la sensation des pieds qui glissent sur le réceptacle de porcelaine. Dans la vapeur qui pénètre les narines. Suzanne se frappe la tête, pousse la porte du pied et s’extrait de la douche, comme on se sauve d’une cave envahie par les rats. Elle titube jusqu'à sa chambre, essaye d’enlèver le t-shirt qui ne veut pas quitter sa peau, qui coince dans son dos. Vas-tu me lâcher ? Fous-moi la paix ! Une glue de coton, une cage humide et souple. Voilà, il s’étale sur le sol dans un bruit visqueux. Lui aussi finira à la poubelle. Suzanne ouvre le placard de gauche du dressing. Elle n’y voit rien. D’un geste brusque de la main, elle balance sa tignasse trempée dans son dos. Accroupie, elle fouille dans le bac à côté des chaussures. Enfin, elle déniche son maillot de bain. Elle l’enfile, le tissu élastique claque sur sa peau mouillée lorsqu’elle ajuste les bretelles du une-pièce noir. Les lunettes de piscine autour du poignet, elle file jusque la cuisine, ramasse les deux sacs poubelle, sort de son appartement en laissant la porte ouverte, remonte le couloir, ouvre la porte des escaliers et se met à les dévaler. Hors de question que la puanteur et son odeur à lui l’accompagnent jusqu’en bas.
Suzanne balance les restes de ses madeleines de Proust moisies dans le conteneur « non recyclable ». Elle sourit : évidemment, non recyclable. Elle sort du local poubelle et croise madame Michu dans le hall. Les sourcils de la vieille dame grimpent très haut sur son front tandis que sa mâchoire descend bien bas vers sa poitrine. Pas tous les jours qu’on croise un locataire en maillot devant les boîtes aux lettres.
L’air limpide est toujours là, les passants, les vélos, les tilleuls et même les canards. Mais on dirait que plus rien ne vibre. Ou alors, trop lentement pour que Suzanne n’y prête attention. Le froid sur sa peau, le vent, l’herbe sous ses pieds nus. Elle continue au pas de course et grimace en traversant le chemin de graviers. Deux vélos s’arrêtent, une petite fille tire sa mère par la manche, la mamie se retourne sur son banc. Suzanne sent les dernières gouttelettes qui s’envolent derrière elle. Et l’absence qui commence à disparaître. La trahison qui pourrait s’effacer. De vieux éclats de rires qui s’estompent. Les vieilles blessures qui ne lui appartiennent plus, qui sont prêtes à quitter son corps. Elle accélère, la voici sur les derniers mètres, sur l’herbe tendre en dessous des tilleuls. Deux derniers pas, elle joint ses mains, tend ses bras et décolle au-dessus du canal. Une gerbe d’eau, l’envol des canards, les ronds dans l’eau qui grandissent autour de l’endroit où elle a plongé.
La tête de Suzanne sort de l’eau. Une bonne partie de ce qu’elle voulait dissoudre s’en est allé. Peut-être. Demain, elle boira un thé brûlant gorgé de miel pour soigner son rhume. Ensuite, il faudra déménager. Loin de ce nouveau souvenir qu’elle vient de constuire.