Niels en 3 phrases
Les buildings de la cité s’élèvent jusqu’au ciel et les surfaces vitrées reflètent les nuages qui défilent au-dessus du terrain vague. Niels observe les trous régulièrement espacés sur le vieux tambour d’une machine à laver à demi mangée par les hautes herbes. Il ramasse une pierre, la lance : ratée. Un autre : pas plus de succès. Niels rumine les mots qu’il n’a pas pu digérer ce matin, trois phrases jetées négligemment par Jane au sortir du petit-déjeuner.
Tandis qu’elle enfilait son manteau, lui restait là, bras ballants, à chercher une réponse, à interpréter, à se faire un film et puis un autre. Assise sur le banc, elle faisait ses lacets et les trois phrases résonnaient. Juste avant que la porte ne soit refermée, Niels a entendu des mots vidés de sens : « bonne journée, à ce soir… »
Peut-être même Jane a-t-elle dit « je t’aime ». Ou alors, il l’a rêvé. De toute façon, les trois phrases prenaient toute la place dans sa tête et il était bien incapable d’y laisser entrer quoi que ce soit qui eût eu une signification.
Alors Niels jette encore et encore des petits cailloux en visant l’orifice du tambour de machine à laver. Paraboles de caillasse. Il se penche et arrache une touffe d’herbe. Les racines sont venues avec et dans la motte de terre se tortille un lombric. Prisonnier tranquille de l’humus, il prend son temps pour se dégager. Certainement n’est-il même pas capable d’avoir peur. Niels aimerait se libérer sans hâte, ne pas éprouver l’angoisse qui lui comprime les poumons. Voilà, la bestiole, dans un dernier effort, s’échappe et tombe sur se sol. Lentement, son corps luisant se recroqueville et se détend, cherche un abri, glisse entre les brins d’herbe et disparaît.
La motte de terre fait un bruit mou en frappant le cylindre percé de trous ronds. Au ciel, les nuages défilent, se jettent par dessus les hautes tours du quartier d’affaires et disparaissent, eux aussi. Niels, lui, reste là, assis sur son tas de gravas. Sa sacoche est restée dans l’entrée, sur le banc. Celui sur lequel Jane faisait ses lacets. Son téléphone doit vibrer régulièrement : la réunion de ce matin revêtait un certain caractère d’importance et son chef n’a sûrement aucune idée de ce qu’il doit raconter à ces clients néerlandais. Et puis, son anglais est pourri.
Trois phrases. En français, en anglais ou en néerlandais, il se les répète. La fissure entre ses côtes semble s’élargir, la base de son crâne s’effrite, sa mâchoire inférieure pend jusqu’à son sternum : Niels se défait. Sur les palissades de béton, autour, des signatures géantes. Vertes, oranges ou violettes. Des grosses lettres qui ne forment rien d’autre que des noms d’artistes qui se complaisent à vomir leur patronyme sur de vieux murs délabrés. Pas de message, pas de dessin, juste des grosses lettres rondes ou anguleuses, stylisées, ombrées, agressives. Mais moins torturantes que les trois phrases.
Niels se lève, il s’approche du tambour de machine à laver et entreprend de le dégager de sa gangue de boue et de végétaux. Le truc résiste. Alors Niels s’agenouille et creuse de ses mains la terre mêlée de cailloux et de débris. Un morceau de métal ou de verre lui déchire le bout de l’index ; dans un réflexe, Niels enfourne son doigt terreux dans la bouche. Il crache. Le goût fade et vulgaire se répand. Des cristaux crissent entre ses dents, il mâchouille, salive, crache. Mâchouille, salive, crache. Et ces trois phrases ignobles qui ne veulent pas s’extraire de sa putain de tête ! Il voudrait s’arracher les dents, se bouffer la langue, tirer sur ses lèvres jusqu’à les décoller, se dépiauter la tête et ces phrases de merde avec.
Le tambour de la machine sous le bras, Niels marche dans la rue. Personne ne le regarde. Un type en costard cravate, avec de la boue plein les mains et les genoux et un putain de cylindre d’inox sous le bras, tout le monde s’en fout, ici. Il sort du vieux quartier résidentiel et pénètre dans la ville historique, s’approche d’une fontaine, y balance son fardeau qui soulève une gerbe de flotte teintée de terre. Une mamie devant sa porte le regarde enjamber la margelle et patauger dans la fontaine. Les yeux de la mamie s’agrandissent lorsque Niels s’assied en tailleur dans l’eau, le tambour entre les bras.
Niels caresse la surface brillante de la main droite en projetant de l’eau de l’autre. Le ciel se déforme sur la surface métallique : les nuages s’étirent, les rayons du soleil se courbent et étincellent.
« Un jour, il faudra vraiment que tu m’expliques comment tu fonctionnes ». C’était ça, la première phrase. Parfumée de café, énoncée d’une voix claire, comme une vraie question, anodine. Comme si Jane avait demandé : au fait, faudra qu’on décide si on fait des crêpes ou pas, que je sache si j’achète des œufs. Faudra vraiment que tu m’expliques combien d’œufs tu mets, dans ta pâte à crêpe.
Niels caresse son nouveau jouet. Il est tout propre maintenant. Toujours assis, de l’eau jusque sous les aisselles, il lui parle : faudra vraiment que tu m’expliques…
La mamie ne s’intéresse même plus au pauvre cinglé qui barbote. Elle arrose ses jardinières sans plus lui jeter un œil. Ce midi, peut-être qu’elle fera griller du lard. À moins que sa petite fille ne passe par chez elle en revenant du collège : elle n’aime pas trop le gras. Dans ce cas, elle fera des œufs avec des pâtes. La vieille dame essuie ses mains contre son tablier de coton aux longues lignes bleu marine, resserre son chignon, replace un volet mal ouvert et rentre dans son logis. Niels se lève.
Un grand serpent de flaques se déroule derrière le drôle de type dégoulinant avec son drôle de truc entre les bras. Dans la vitrine du PMU, on se retourne. Faire trempette dans la fontaine en octobre, faut être motivé. Remets moi un picon, Marcel.
La bouche du métro, grande ouverte, crache des humains de toutes sortes. Niels s’est assis sur un banc (pas celui où Jane fait ses lacets) et regarde ce flot de jeunes, de vieux, de pauvres et de moins pauvres, de branleurs et de saloperies sur pattes qui n’ont pas entendu la deuxième phrase. Celle qui a remué le couteau dans la plaie. Celle qui l’a estomaqué, qui a rendu toute réponse, sinon impossible, du moins bien difficile à cracher.
« Que tu t’épanouisses dans ton boulot, je peux comprendre, que tu aimes parler néerlandais, c’est évidemment normal, mais les trucs que tu peux me sortir, des fois… je me demande si tu devrais pas consulter. » Longue, cette deuxième phrase, et pourtant imprimée dans les neurones malheureux de Niels, sans un défaut. Parfaitement imprimée, cette saloperie.
Un type passe en sifflotant sur ses rollers, une fille gueule dans son téléphone, un vieux se cure le nez. Niels voudrait siffler, gueuler et se curer cette putain de phrase hors de son crâne. Les immeubles se déforment, le ciel change de couleur et clignote : Niels se frappe la tête contre le tambour de machine à laver.
De petites touffes de cheveux roux restent accrochées sur le cylindre d’inox. Avec de minuscules bouts de chairs sanguinolents. Ça va mieux. Elle est presque partie, la deuxième phrase. Une jeune fille s’approche : « ça va, Monsieur ? »
Niels enfourne sa tête dans le tambour de machine à laver et hurle : « non, ça va pas ! Non, ça va pas ! Comment ça pourrait aller ! Je dois consulter ! » Ça résonne là-dedans et par les petits trous, les mots de Niels sortent déchiquetés, comme lavés. Alors, il se met à courir, traverse la rue sans regarder en criant d’autres mots qui s’envolent en petits morceaux au milieu des crissements de pneus et des coups de klaxon. Un bus énorme, rouge et noir, lancé à pleine vitesse lui passe dans le dos : c’est comme un cyclone qui le fait tourner sur lui-même. Niels rigole, son corps ne lui appartient plus, ses yeux voient comme ceux des mouches, à travers les petits trous : des milliers de façades diffractées, des feux tricolores en kaléidoscope, des passants qui secouent les bras en l’air, des automobilistes qui l’insultent. Pas encore de flic pour venir l’attraper sur le trottoir qu’il a miraculeusement rejoint en un seul morceau.
C’est maintenant, qu’il faut que cette troisième phrase prenne son envol. Ici, elle n’a aucune chance. Alors, Niels arrache son heaume, le brandit vers le ciel comme un trophée. Et il hurle : « Niels, tu m’entends ou bien tu es sur une autre planète ? » Ha ! Ha ! Voilà ce qu’elle a dit : sur une autre planète ! Alors, il gueule, à s’en péter la plèvre : « tu m’entends ou bien tu es sur une autre planète ? »
Une coulure de bave un peu sanglante coule sur le menton de Niels. Il n’a plus trop envie de s’arracher les dents. Il est fatigué. Assis sur son bout de ferraille, il regarde les gratte-ciel pousser et les arbres, les pauvres arbres enfermés dans la ville. Eux aussi, ils doivent se croire sur une autre planète. Et les pigeons, les merles, les moineaux ? Niels se mordille les lèvres, se frotte le menton du revers de la main, tape des pieds. Il attend que ça se calme. La première phrase était toute bête, en fait. Niels fonctionne, c’est vrai. Comment ? Comme on fait les crêpes, sûrement : sans trop regarder la recette. On essaye et on goûte. Pas besoin de consulter. Les crêpes, c’est bon sur toutes les planètes.