Bon ben voilà, je fais comme Rain, je poste ma participation au Blind Test (http://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=3938.0).
Comme vous avez pu vous en rendre compte à cette occasion, ce truc est nul. Nul de chez nul, j'avais honte de le montrer. Je l'ai écrit y a, je sais pas, 3-4 ans je crois. Je l'ai trouvé mauvais et l'ai laissé reposer pour le reprendre plus tard. Quelques temps après, je l'ai effectivement relu, trouvé encore plus mauvais que dans mon souvenir, et abandonné. Mais, je sais pas pourquoi, j'ai pas voulu l'effacer.
Bref, pour le Blind Test, on manquait de textes, alors je me suis résolue à ressortir celui-là. Je l'ai allégé (eh oui, il était encore plus lourd avant, si si, c'est possible), et l'ai posté avec les autres.
Mais j'avais vraiment honte.
Je le poste donc ici, mais je crois pas qu'on puisse en tirer quoi que ce soit, alors vous forcez pas à le relire. Et, pour ceux qui n'ont pas participé au Blind Test et qui voient ce texte pour la première fois... désolée de présenter quelque chose d'aussi lourd.
Commentez, commentez pas... c'est pas grave, je vous en voudrai pas ! :)
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Obscurité
Azad fut poussée violemment en avant. La porte se referma dans son dos, et la lumière mourut avec elle. Etrange métaphore, se dit Azad.
Elle se trouvait à présent dans le noir absolu. Total. Instinctivement, elle s’était mise à écarquiller les yeux et à lancer des coups d’œil autour d’elle, dans le vide, sans oser remuer la tête. L’obscurité était complète, uniforme, si épaisse que pour un peu, Azad se serait attendue à la sentir contre sa peau. Ses yeux commençaient à la picoter, proies de l’air glacé et humide qui formait ce bloc compact de ténèbres. Elle frissonna, moins de froid que de malaise.
Elle ne pouvait pas rester là, immobile, devant la porte désormais fermée pour longtemps, pour toujours, sans oser bouger. Ses entrailles frissonnèrent à l’intérieur de son ventre. Elle avait été jetée en prison, jetée littéralement ; il faudrait vivre avec – ou plutôt dedans. Sans se risquer à remuer les pieds, elle tendit son bras devant elle, à l’aveuglette. Elle se sentait étourdie, dans ce cachot sans la moindre lueur, sans le moindre repère, sans le moindre détail sur lequel reposer ses yeux. Des alvéoles aux couleurs irréelles se dessinaient faiblement sur ses pupilles, comme si son œil cherchait à combler l’absence de lumière par un éblouissement factice. Il n’y avait rien devant elle. Elle abaissa son bras.
C’était comme d’être aveugle, se dit-elle. Laisser les autres sens prendre le dessus, voilà la seule chose à faire. Elle ferma les yeux mais cela ne changea absolument rien à ce qu’elle voyait, à ce qu’elle ne voyait pas. Déstabilisant. Elle eut une profonde inspiration tremblante.
Le tout était de dépasser cette peur irrationnelle qu’elle sentait monter dès qu’elle songeait à se mouvoir dans le noir opaque et trompeur. Elle était incapable même de repérer une fosse qui s’ouvrirait à ses pieds. Pourtant, quelle belle façon de se débarrasser d’une adversaire politique ! Elle se sentait impuissante, vulnérable, sans défense.
L’avait-on enfermée seule ? Se trouvait-elle dans une cellule surpeuplée de prisonniers agonisants, oubliés là après leur arrestation, qui se mouraient loin des journalistes ? L’idée d’être, sans le savoir, cernée par des squelettes à moitié décomposés lui retourna brusquement l’estomac. Désemparée, elle appela d’une voix étranglée :
- Il y a quelqu’un ?
Sa voix résonna sur les murs nus, sortant son ouïe de la torpeur où elle s’était réfugiée. Elle tendit l’oreille.
Il lui semblait percevoir autre chose qu’un silence impénétrable. C’était plutôt un silence… mouillé. L’humidité des murs renvoyait les bruits avec une sonorité particulière. Les pierres devaient en être imprégnées. Mais elle ne percevait pas de respiration. Rien de régulier, rien de proche. Juste un petit clapotis, au loin, étouffé, vite éteint. Des pattes de rats dans une cellule voisine.
Quelle taille pouvait faire ce cachot ? Elle n’avait pas cette sensation de profondeur que dégagent les grands espaces, même si c’était difficile à dire, sans rien voir. Il n’y avait pas eu d’écho. La geôle devait être relativement exiguë. Elle chercha la porte à tâtons, dans son dos. Ses doigts rencontrèrent le bois épais et rugueux, tout près. Elle le longea de la main, jusqu’au moment où il devint évident qu’elle ne pourrait éviter de bouger ses jambes. Elle entendait sa propre respiration, à présent, bien qu’elle demeurât particulièrement discrète. Elle déplaça son pied vers la droite, sans se risquer à le décoller du sol. Une petite irrégularité sous sa voûte plantaire lui indiqua qu’elle avait changé de dalle. Pas de fosse cachée, en fin de compte. Un peu enhardie par cette réflexion, elle amena son autre pied à côté du premier, fit un pas, un autre, toujours sans lâcher la porte.
Elle se sentait plus assurée, à présent. Elle ne percevait plus constamment sa cécité forcée, comme elle l’aurait fait d’une blessure ou d’un membre endolori. D’ailleurs, elle ne savait même plus si ses yeux étaient ouverts ou fermés. Ils n’étaient pas parcourus de fourmillements – sans doute fermés.
Après la porte, sa main rencontra le mur. Humide et moite, comme prévu. Froid, aussi. Elle lâcha une seconde la paroi pour resserrer son sari contre son corps. L’atmosphère avait beau être glaciale, elle n’avait pas vraiment froid. Elle se remit à explorer la nouvelle demeure qu’elle venait de se voir imposer.
C’était en effet assez réduit, vide à l’exception d’une botte de paille, dans un coin, pour dormir peut-être. Dans le second coin, elle découvrit un petit orifice dans le sol, qu’elle identifia, à l’odeur, comme de sommaires latrines. Elle revint à son point de départ, la porte, et osa enfin se séparer du mur, avançant dans le centre de la pièce comme un chevreau faisant ses premiers pas.
A un instant précis, sans savoir pourquoi, elle s’arrêta. Intriguée par sa propre réaction, elle tendit l’oreille, s’immobilisa pour mettre tous ses sens aux aguets. Elle n’aurait su dire lequel la renseigna, une combinaison de tous, peut-être. Elle se trouvait à l’endroit qui s’approchait le plus du centre exact de la cellule. Elle sourit, surprise d’être capable de percevoir ce détail.
Seule au centre d’une pièce vide. Sans personne avec qui communiquer. Sans une seule voix à entendre. Sa poitrine fut soudain de nouveau oppressée, le sentiment de ce qui était extérieur à cette cellule la remplit d’effroi. Ses amis, ses deux fils, ceux qui avaient combattu avec et pour elle… Abandonnée ici, elle ne pourrait plus les aider, elle ne pourrait plus leur tendre ce regard calme et déterminé avec lequel elle apaisait les cauchemars autant que les foules agitées. Elle ne pourrait même plus leur faire savoir que leur combat pour elle avait encore une raison d’être…
D’une seconde à l’autre, elle allait de nouveau se sentir perdue, réalisa-t-elle sans déterminer comment elle arrivait à anticiper une sensation aussi spontanée. Elle se mordit la joue.
Elle ne se laisserait pas faire. La solitude de cette prison avait été pensée comme une arme à part entière, pour la briser. On l’aurait tuée si on l’avait voulu. Mais non, mieux valait la réduire à l’état de loque puis la présenter, vaincue, au peuple. Elle ne se laisserait pas faire.
Elle entonna un air qu’elle avait entendu à la radio et avec lequel elle berçait son cadet, quand il était plus petit. Sa voix ne fut qu’un souffle :
Idiot qui ne comprend pas
La légende dit comme ça…
Elle s’interrompit. Le chant s’était éraillé sur le dernier mot. Elle avait toujours aimé cette chanson, la voix cristalline qui accompagnait au mieux les paroles, et le désespoir qui se muait en beauté. Elle ne se laisserait pas faire, se répéta-t-elle encore, non, elle ne se laisserait pas faire. Elle allait chanter, peupler cet espace de sa voix, la rendre pure et tranchante pour griffer les murs de cette prison.
Idiot qui ne comprend pas
La légende qui comme ça
Dit qu'une gitane
Implora la lune
Jusqu'au lever du jour…
Pas la moindre variation dans l’opacité des ténèbres, mais elle sentit qu’elle était en train de les apprivoiser, de les remplir de mots, de les implorer, elle aussi, jusqu’au lever du jour qui les chasserait. Elle sentit qu’ils ne la briseraient pas, que chanterait pour les ténèbres jusqu’à ce qu’elle s’y meuve comme avec autant de familiarité qu’un poisson des profondeurs ; avec autant de familiarité que le sang dans ses veines. Elle le sentit et elle le décida.
A partir de là, le temps s’écoula différemment pour Azad.
Elle en avait perdu la notion, en même temps que sa vue. Forcément : elle ne pouvait plus voir le temps passer. A un moment, une fine ouverture se découpa dans la porte, avec un bruit de bois traîné contre le sol. Petit rectangle de lumière qu’elle aurait pu mendier, attendre chaque fois avec impatience. Mais elle s’y refusait. C’était par là qu’on lui donnait à boire et à manger. Peu souvent, mais assez pour ne pas dépérir. Elle se refusait à vivre dans l’attente de cet instant de lueur blafarde, à sa merci. Elle refusait de vivre à la merci de ses geôliers. Elle finit même par détourner les yeux de la porte, lorsqu’elle entendait le petit raclement caractéristique. Elle se sentait plus à l’aise dans cette obscurité qu’elle connaissait à présent intimement.
Cela ne voulait pas dire qu’elle avait renoncé à l’espoir. Elle voulait savoir qu’un jour, cela serait terminé. On l’avait enfermée sans procès, sans droit, pour avoir désiré un monde meilleur et l’avoir dit. On ne fait pas tomber les régimes avec des paroles, avaient critiqué certains, mais ce n’étaient que ses paroles qui l’avaient conduite ici. Elle ne regrettait rien. Le droit reprendrait les siens. Mais elle refusait de ne vivre qu’en attendant ce moment.
Il fallut se trouver des occupations. Elle épuisa bientôt le répertoire des chansons de son enfance, et de celle de ses fils à qui elle les avait chantées. Alors elle en inventa. Elle les écrivait dans sa tête, les essayait, les apprenait, les adaptait à l’acoustique particulière de la cellule humide. Bien vite, elle prit l’habitude de toujours emplir son cachot de mélodie, l’apprivoisant en permanence. Il lui arrivait aussi d’écouter le silence. Il avait beaucoup à lui apprendre. Les déplacements habituels des rongeurs, par exemple. Ou celui des gardes apportant la nourriture, ce qui n’était pas si différent. Car son ennemi n’était pas le silence. C’était l’ennui.
Dès le début, elle l’avait su. Le danger était de s’enfermer dans le cercle de pensées identiques et sans fin, bien plus imprenables que la prison aux murs épais où elle se trouvait. Alors elle inventait sans cesse du nouveau pour empêcher le cercle de se boucler.
Elle inventa un nom aux pierres, changea souvent sa botte de paille de place, réinventa l’espace de son cachot. Longtemps, elle décida qu’ici il y avait une table, et que là, il fallait écarter les rideaux en perles de bois pour passer. Et à chaque déplacement, elle évitait la table et écartait le rideau. Elle n’arriva pas à l’aimer, ce cachot. Mais elle faisait partie de lui. Comme une proie qu’il aurait avalée, et qui refusait de se laisser digérer.
Elle était consciente qu’à l’extérieur, le temps s’écoulait. Une fois, elle se demanda si des années s’étaient déroulées. Puis elle réalisa que chercher la réponse serait le début d’un autre cercle de pensées. Elle changea de sujet, ne conservant de celui-ci que l’image de ses fils qui lui manquait.
Et puis un jour, ou une nuit – elle ne savait pas, bien sûr – le raclement fut plus fort, plus long, inhabituel et accompagné d’un grincement. Par réflexe, elle ferma les yeux très fort, pour empêcher la lumière de la ramener au temps et à l’attente qui tueraient son espoir. Elle sentit que l’espace s’agrandissait, que l’air renfermé de sa cellule se mêlait à un autre, moins dense, plus léger, chargé d’un autre parfum. Le grincement se répercuta, au loin, plusieurs fois, de façon irrégulière, et des voix, des cris lui répondirent.
Azad sentit fleurir un sourire sur ses lèvres. Elle se tourna vers la porte, et ouvrit les yeux. Un homme se tenait dans l’encadrement, elle le sentait plus qu’elle ne le voyait, car l’éclairage si longtemps absent l’éblouissait à présent et lui donnait mal à la tête. Elle avait la sensation d’être dans un tourbillon de couleurs et de lumière. Elle sut que l’homme souriait.
- Azad, dit-il enfin, nous avons réussi.
Elle reconnut la voix grave, grésillante comme des cailloux gras frottés les uns contre les autres dans un sablier. C’était l’un de ses camarades de combat. Elle cilla plusieurs fois, forçant ses yeux à accepter de voir à nouveau. L’homme était surpris de son silence, de se son immobilité, il n’osait pas aller vers elle.
- Ces quatre mois n’ont pas été trop durs, Azad ? demanda-t-il d’une voix où pointait l’inquiétude.
Azad voyait à présent. Le soleil entrait par la fenêtre du couloir, et pénétrait dans sa cellule par la porte ouverte, jusque dans son cœur. Elle se baissa vers sa botte de paille, et la disposa calmement au fond du cachot, comme lorsqu’elle l’avait trouvée. Elle tenait à ne rien laisser d’elle à cet endroit. Déjà, illuminé, ce n’était plus vraiment son cachot. Elle s’avança vers son compagnon et s’arrêta au niveau du seuil.
- Je ne vous attendais pas, dit-elle.