Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes mi-longs => Discussion démarrée par: Kwak' le 24 Décembre 2021 à 11:25:34

Titre: Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 24 Décembre 2021 à 11:25:34
Le Bourgeois de la Place Saint-Pierre

1

"Non, merci, je suis bien plus riche que vous."

C'était les seuls mots que le bonhomme prononçait, aussi les gens du coin l'avaient baptisé "le bourgeois de la place Saint-Pierre" et tout le monde le disait fou. L'accusation semblait fondée tant l'homme n'avait rien d'un riche. Il habitait une vieille bâtisse sans le moindre prestige et son accoutrement n'impressionnait guère que par l'horreur qu'il inspirait. Que l'on en juge aux deux pantalons usés qu'il alternait selon les semaines, qu'on jauge les chaussettes dépareillées auxquelles il ne prêtait même plus attention ou qu'on déplore la barbe hirsute qu'il n'envisageait même plus de tailler, il y avait une certitude : le bourgeois de la place Saint-Pierre paraissait au mieux misérable, clochard au pire, mais jamais il n'avait l'air d'un riche.

Tous les matins, l'homme sortait tranquillement de chez lui aux alentours de dix heures et allait manger la soupe populaire qu'on servait aux nécessiteux. Puis revenant s'asseoir devant sa demeure, il restait là, le dos bien droit et les jambes croisées, et ne bougeait plus de toute la matinée. Son regard était fixe et l'on aurait pu croire au premier abord que l'homme observait simplement la vie passer sur la place comme le font nombre de vieillards rongés par le regret et l'oisiveté ; or un regard attentif aurait perçu dans cette mystérieuse méditation quelque chose de plus profond. À bien y regarder, l'homme fixait ardemment un point au loin, comme si une étoile était venue se cacher au beau milieu de la place, et n'en décrochait pas quoi qu'il se passe alentour. Soudain l'église sonnait midi, alors le bourgeois de la place Saint-Pierre détachait son regard de l'infini où il était noyé, retournait dans ses quartiers miteux pour l'après-midi entière, puis juste avant le coucher du soleil, on le voyait sortir à nouveau de sa maison pour accomplir cet étrange rituel avant de disparaître au moment précis où la nuit tombait.

Quiconque passant par là eut remarqué le vieux zigue tant il se démarquait du paysage. La place était ancienne mais on l'avait rénovée et par-là même vidée de toute son âme : les belles demeures d'antan remplacées par d'affreux commerces aux lumières blafardes, les dalles modernes préférées aux vieux pavés abîmés ; on avait réfléchi à un meilleur sens de circulation des véhicules et optimisé la taille des trottoirs. Il en résultait une place moderne déshumanisée, avec d'énormes écrans publicitaires, quelques arbres artificiels éparpillés sur un béton grisâtre, et, au beau milieu de tout ça, seules l'église du village et la vieille bâtisse du bourgeois de la place Saint-Pierre résistaient aux exigences du modernisme, face-à-face. Autour d'elles et de leur poésie toute préservée, les voitures allaient bon train, grisant les immeubles hideux qui s'élevaient comme des arbres morts et chacun vaquait à ses affaires sans même remarquer que ce vieil homme, vestige d'un ancien temps, devenait anachronique dans l'indifférence la plus absolue. Parfois, par mégarde, un passant s'arrêtait en pensant que le bonhomme quémandait ici une quelconque pièce, mais au moment précis où l'on allait lui donner le sou quand bien même il n'y eut pas de chapeau, la même phrase fracassante résonnait :
"Non, merci, je suis bien plus riche que vous."

Et d'un air dédaigneux, le bourgeois de la place Saint-Pierre se renfrognait dans sa barbe tout en continuant de surveiller ce point invisible au loin comme s'il en était le gardien. Alors le passant vexé retournait dans le rythme infernal de son manège urbain et la vie reprenait son cours.

Or par un beau jour de printemps, fait suffisamment peu courant pour être souligné, un papillon égaré vint se perdre sur la place et l'honorer de sa danse aérienne. C'était chose rare, certes, et si ce ne fut pas assez pour libérer les adultes de leurs rythmes frénétiques, ce le fut amplement pour la petite fille de dix ans qui passait par ici. Elle fit un petit "Oh !", émerveillée par les mouvements hypnotiques des deux ailes mirobolantes, oublia la gouvernante nigaude qui la surveillait négligemment en raison d'une conversation enjouée avec une voisine, et ravie dans son innocence toute enfantine, elle suivit furtivement le papillon sans que quiconque ne la remarque.

Par un de ces formidables hasards que seule la vie compose tant ils paraissent miraculeux, le papillon oscilla au gré des courants d'air qui traversaient la place et dans une sécurité toute irréelle il promena l'enfant. Que d'heureuses coïncidences il y eut ! D'abord, il lui fit traverser la route au moment exact où le passage piéton passait au vert, puis il lui évita de s'engouffrer sous l'échafaudage dangereux que des ouvriers avaient maladroitement érigé sur leur chemin. Il la tint soigneusement hors de portée de ce méchant chien attaché à un poteau qui montrait les crocs, et enfin, après avoir parcouru suffisamment de distance pour être sûr d'horrifier la gouvernante lorsqu'elle s'apercevrait que la gamine était sortie de son champ de vision, le papillon fit une dernière pirouette et vint se poser précisément sur l'épaule du bourgeois de la place Saint-Pierre.

La petite fille resta devant eux, bouche-bée. Car là où tout le monde ne voyait qu'un clochard, la gamine vit un barbu aux yeux perçants qui fixait profondément quelque chose qu'elle ne voyait pas, avec un papillon resplendissant posé sur son épaule. Après avoir cherché en vain ce que le vieux pouvait bien regarder aussi précisément, elle demanda :
— Qu'est-ce que tu fais, Monsieur ?

Pour la première fois depuis bien longtemps, le bourgeois de la place Saint-Pierre fut décontenancé. Il y avait bien des années qu'on ne lui avait plus adressé la parole autrement que pour lui proposer de la monnaie et bien plus encore qu'il n'avait pas eu la chance de parler à un enfant, alors sans même s'en rendre compte, il détourna le regard de l'étoile mystérieuse qu'il fixait d'habitude et posa ses deux yeux sur la petite fille à la voix chantante.

— Je réfléchis.
Sa voix était grave et sereine.
— Tu réfléchis à quoi ?
— À des choses que les petites filles ne peuvent pas encore comprendre.
Dans un enchainement rapide et illogique dont seuls les enfants sont capables, la gamine demanda :
— C'est ton copain, le papillon ?
Le vieux sourit malicieusement et songea en son for intérieur que les petites filles de dix ans disent des choses que les vieillards ne peuvent plus du tout comprendre.
— Où sont tes parents, petite ?
La gamine sembla réfléchir au fait qu'elle jouait la fin de sa petite excursion et montra du doigt un point aussi diffus que l'était l'étoile mystérieuse du vieillard :
— C'est ma nounou qu'est là. Ça craint rien.
—  Tes parents ne t'ont jamais dit de ne jamais adresser la parole à un inconnu, dans la rue ?
— Si le papillon t'aime bien, je t'aime bien, répondit-elle malicieusement.
Au moment précis où le bourgeois de la place Saint-Pierre allait lui dire qu'il était grand temps qu'elle rejoigne sa tutrice, un passant imbécile, sans même s'apercevoir de la scène ni s'émerveiller du papillon toujours bien en place sur l'épaule du vieil homme, sortit de sa routine et envisagea d'alléger sa conscience autant que sa petite monnaie. Par habitude, le vieux sortit :
— Non, merci, je suis bien plus riche que vous.
Pendant que le passant ahuri s'en retournait, la gamine rebondit aussitôt, entre l'affirmation et la question :
— Pfrrr ! N'importe quoi, t'es pas plus riche ?!
— Bien sûr que je le suis.
La gamine sembla tout à coup jauger le vieux et appréhender les vêtements, la barbe, puis, à demi-mots, elle lâcha :
— J'en ai vu, des gens très riches. Déjà, ils sont jamais assis par terre. Et puis, ils étaient tout beau, tout propre, les gens riches. Toi, euh...
Puisqu'elle n'osa pas finir sa phrase, il sourit gentiment.
— Je suis tellement riche que je n'ai plus besoin de tout ça.
— Alors pourquoi t'es riche, Monsieur ?
— Parce que je détiens le plus grand trésor du monde, dit-il très sérieusement.
La gamine fit la grande :
— N'importe quoi ! Ça n'existe pas, les trésors.
— Allons bon ! Tu es bien sûre de toi. Faut-il que je t'en amène une partie ?
Éberluée, la petite fit un petit oui de la tête, perdue entre l'envie d'y croire et la certitude d'être dupée. Le bourgeois de la place Saint-Pierre fit claquer ses mains l'une contre l'autre.
— Eh bien, soit ! Ne bouge pas : je m'en vais t'en chercher une pièce.
Sur ces mots, tandis que le papillon s'envolait, le vieux se leva difficilement, pivota sur lui-même tout en sortant de sa poche une vieille clef et déverrouilla difficilement la serrure usée pour rentrer chez lui. La gamine resta penaude quelques instants, se demandant si cet étrange bonhomme allait vraiment revenir avec une pièce sonnante et trébuchante d'un trésor formidable. Mais si le vieux ressortit bien de sa maison quelques instants plus tard, il n'avait aucune pièce dans les mains. En lieu et place de ce qu'espérait la gamine, il y avait un vieux livre impeccable. Le vieux se rassit.

— Comment t'appelles-tu, petite ?
— Je m'appelle Soline, répondit-elle laconiquement.
— Alors, Soline, je te le donne !

Dans son envie de comprendre ce que ce livre pouvait bien avoir de si éloquent, la gamine en oublia la politesse et resta plongée dans la contemplation de l'objet. Le livre était ancien, pourtant il était comme neuf ; il n'y avait pas d'image ni de titre, ni même de résumé et encore moins de nom d'auteur sur le grain rugueux de la couverture. Par un procédé que Soline n'avait jamais vu, les pages du livres étaient blanches, mais lorsqu'on le fermait, ses tranches scintillaient d'un rouge vénitien qui rappelait le papillon. Le papier bible était soyeux et le toucher relevait de la caresse. Un magnifique fil de tissu rouge et or venait servir de marque-page indissociable de l'oeuvre. Tout était brodé à la main, et sur l'énorme tranche de cuir pleine peau parcourue de superbes striures dorées à l'or, il y avait, au milieu, écrit très sobrement en lettres capitales écrasées, "FABLES DE LA FONTAINE". Les mots étaient écrits tout petit là-dedans et lorsqu'on tournait les pages rapidement, une odeur très discrète d'amande s'échappait du papier jauni par le temps.

Ravi de la chose, le papillon vint flirter autour de l'oeuvre. La gamine demanda :
— Mais, ce n'est pas une pièce ?
— Je vais te dire un grand secret, Soline : bien sûr que c'est une pièce. C'est même une des pièces du plus beau et du plus grand trésor au monde. Si tu lis ce livre entièrement, alors tu verras de tes propres yeux quelque chose de formidable. Si tu lis ce livre, ce qui t'arrivera sera magique !
Au loin, on entendit quelques cris affolés ; alors, par instinct, Soline se dressa tout à coup, inquiète. Elle continua malgré tout :
— Magique, vraiment ?
— Prodigieux, même ! Je t'en fais la promesse. Allez, file maintenant : ta nounou est au bord de la syncope.

La petite opina du chef d'un air entendu, heureuse qu'un adulte la mêle enfin à un secret important. D'un geste tout enfantin, elle empoigna fermement le livre, puis se retourna pour courir vers sa nounou qu'on entendit hurler de soulagement quelques instants plus tard. Le vieux, lui, resta pensif un long moment en remarquant que le papillon suivait joyeusement la gamine qui s'éloignait, puis il posa lentement son regard sur l'étoile mystérieuse au centre de la vieille place, avec, semblait-il, encore plus d'acuité et d'insistance qu'il ne le faisait avant que la jeune fille ne l'interrompe.

***

Lien vers le chap2 (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=39259.msg621819#msg621819)
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Basic le 27 Décembre 2021 à 19:26:02
Bonjour Kwak,
j'ai bien aimé ce texte. Mélancolique et soyeux.
Un personnage attachant et énigmatique, un décor bien évoqué ( peut être un bemol pour les immeubles et les arbres morts).  Un style d'écriture parfait pour la situation évoquée.
Merci pour cette lecture.
B
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 27 Décembre 2021 à 19:39:49
Salut, Basic ;)

Merci pour ton passage, j'ai la suite de prête mais je dois retoucher quelques trucs, dont justement le besoin de planter ce décor un peu artificiel au milieu de ces deux personnages, mais c'est ma principale difficulté sur ce texte : créer un paradoxe entre ce qui se passe et la façon dont le décor évolue au fur et à mesure de leur relation.

Ca arrive bientôt. Merci pour la bienveillance et le coup de motiv ;)
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: LOF le 28 Décembre 2021 à 11:55:13
j'ai pensé à un conte philosophique, avec poésie et fantastique.
Une petite remarque sur le style ; peut-être que des phrases plus légères et courtes donneraient
plus de rythme et de vie.
C'est une écriture classique et très élaborée.
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 28 Décembre 2021 à 13:10:15
Bonjour LOF ;)

Citer
j'ai pensé à un conte philosophique, avec poésie et fantastique.
C'est à peu près l'idée, conte moderne entre urbanisme et poésie ^^

Citer
Une petite remarque sur le style ; peut-être que des phrases plus légères et courtes donneraient
plus de rythme et de vie.
Je me doutais de cette remarque, et j'en suis conscient. Je sais qu'en notre époque il faut accrocher, il faut du bimbamboum, du pifpafpouf, mais j'apprécie beaucoup la littérature classique et je n'arrive plus trop à lire les romans modernes trop cinématographiques. J'aime l'idée d'une écriture contemplative, et bien que je ne leur arrive pas à la cheville, je suis plus Zweig et Hugo que Despentes, dans l'idée. J'ai conscience qu'il faut parfois un effort pour arriver au bout de mes phrases sans fin, et encore, tu verrais les premiers jets, c'est un vrai labyrinthe  :D

J'aime bien l'idée d'anachronisme (vous le verrez dans les prochains chapitres, si vous restez par là), peut-être est-ce pour cela que même mon style n'a rien de moderne. Ah, j'en ai fait, des textes plus bruts, adolescent, mais ça ne me parle plus trop. J'espère que ça ne freine pas trop, j'aurais du mal à changer la forme, de toute façon, maintenant, c'est un peu le cadre de cette histoire. Après, il va se passer plus de choses par la suite, il y a plus de péripéties, ça va s'accélérer, mais il fallait bien planter le décor ;)

Merci pour ton commentaire !
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Emma Rougegorge le 29 Décembre 2021 à 19:04:29

Citer
La place était ancienne, mais on l'avait rénové et par-là même vidé de toute son âme.

Je me permets de le remarquer, parce qu'une belle écriture, classique, certes, mais fluide et harmonieuse, ne peut s'accommoder de telles coquilles : on l'avait rénovée et vidée
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Rémi le 29 Décembre 2021 à 20:13:17
Salut Kwak :)

détails :
Citer
"— Non, merci, je suis bien plus riche que vous."
pas besoin du cadratin, je dirais

Citer
et l'oisiveté, or un regard
j'aurais mis un point-virgule, ici

Citer
et allait chercher la soupe populaire qu'on servait aux nécessiteux. Puis, revenant s'asseoir
je le vois revenir avec sa soupe... (allait manger ?)

Citer
dans cette médiation mystérieuse
méditation (le genre de coquille impossible à voir)

Citer
mais on l'avait rénové et par-là même vidé de toute son âme.
donc, oui ée ée

Citer
Les belles demeures d'antan furent remplacées par d'affreux commerces vitrés aux lumières putassières, on préféra les dalles modernes aux vieux pavés abîmés, on réfléchit à un meilleur sens de circulation des véhicules et l'on optimisa la taille des trottoirs.
pqp ?
avaient été remplacées / avait préféré / avait réfléchi / avait optimisé

Citer
Il en résultat une place
résulta (mais je mettrais un imparfait)

Citer
"— Non, merci, je suis bien plus riche que vous."
idem, pas de cadratin

Citer
Elle fit un petit "Oh!",
espace avant le !

Citer
Il se tint soigneusement hors de portée
Il la tint ?

Citer
ce méchant chien attaché à un poteau qui montrait les crocs à qui passait
"à qui passait" me semble de trop

Citer
Dans un enchainement rapide et illogique que seuls les enfants savent faire,
pas fan de "faire"

Citer
Le vieux sourit malicieusement, et songea en son for intérieur que les petites filles de dix ans disent des choses que les vieillards ne peuvent plus du tout comprendre.
:coeur: (j'en ai pas mis avant, mais y a des passages qui méritent ;))

Citer
une vieille clef à l'ancienne
me semble redondant

Citer
Au loin, on entendit quelques cris affolés, alors
j'aurais mis un point-virgule ou un point avant "alors"



au global :
Une bien belle écriture, pleine de charme. Merci Kwakou pour cette lecture. Le petit côté fantastique du papillon fonctionne à merveille ; comme un lien magique qui surgit de nulle part pour éclairer les personnages - un lien plein de littérature.
À bientôt,
Rémi
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 29 Décembre 2021 à 20:37:40
Bonjour Emma,
J'ai toujours du mal avec cette forme de conjugaison, on m'a déjà donné la règle cent fois mais y'a le sale môme qui ressort d'un coup et je me prends à douter, et pafc'estledrame. Merci pour la notion d'harmonie, en tant que mauvais musicien je me retrouve à la chercher dans mes phrases alambiquées, alors ça fait plaisir :)


Rha, mon cher Rémi, je ne sais qui de votre acuité ou de votre personne m'a manqué le plus, mais ce que je sais, c'est que je suis heureux de vous retrouver  :D Vois les boulettes ! Pour médiation, t'as eu l'oeil, je te laisse imaginer le facepalm que je me suis infligé. L'arshouma ! J'espère que tu vas bien, merci pour les corrections, je modifie.

juste :

    Dans un enchainement rapide et illogique que seuls les enfants savent faire,

Dont seuls les enfants sont capables ?

Et

Concernant le plus que parfait/passé simple, c'est sûrement une boursouflure de l'égo mais j'aime pas le son et le style des "avaient x4"(ça fait trop empereur romain  ;D), je trouve la répétition de avait moins musicale que les jeux de verbe, c'est faux, foncièrement, si je reste à "les demeures furent", etc ? Problème de concordance des temps, c'est ça ? En vrai j'aimerais bien pouvoir le laisser. C'est possible ? :D


Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Rémi le 29 Décembre 2021 à 22:59:10
Ton retour m'a fait plaisir. Oui, je vais bien : toujours de l'écriture, de la zic, de l'art plastique et plein d'amour dans la petite famille :)

Sur les deux points que tu soulèves :

Citer
Dont seuls les enfants sont capables ?
me semble bien mieux :)

Citer
Concernant le plus que parfait/passé simple, c'est sûrement une boursouflure de l'égo mais j'aime pas le son et le style des "avaient x4"(ça fait trop empereur romain  ;D), je trouve la répétition de avait moins musicale que les jeux de verbe, c'est faux, foncièrement, si je reste à "les demeures furent", etc ? Problème de concordance des temps, c'est ça ? En vrai j'aimerais bien pouvoir le laisser. C'est possible ? :D
:D pour l'empereur romain !

Pour les plus-que-parfait, tu en as déjà mis un :
Citer
mais on l'avait rénovée

Citer
Quiconque passant par là eut remarqué le vieux zigue, tant il se démarquait du paysage. La place était ancienne, mais on l'avait rénovée et par-là même vidée de toute son âme. Les belles demeures d'antan furent remplacées par d'affreux commerces vitrés aux lumières blafardes, on préféra les dalles modernes aux vieux pavés abîmés, on réfléchit à un meilleur sens de circulation des véhicules et l'on optimisa la taille des trottoirs. Il en résulta une place moderne déshumanisée, avec d'énormes écrans publicitaires aguicheurs, quelques arbres artificiels éparpillés sur un béton grisâtre, et, au beau milieu de tout ça, seules l'église du village et la vieille bâtisse du bourgeois de la place Saint-Pierre résistaient aux exigences du modernisme, face-à-face.
si la succession des pqp t'embête, tu peux en virer quelques uns (je me permets de proposer, y a pas un mot qui n'est pas de toi, c'est juste de l'agencement) :

... par-là même vidée de toute son âme : les belles demeures d'antan remplacées par d'affreux commerces vitrés aux lumières blafardes, les dalles modernes préférées aux vieux pavés abîmés ; on avait réfléchi à un meilleur sens de circulation des véhicules et optimisé la taille des trottoirs. Il en résultait une place moderne déshumanisée, avec d'énormes écrans publicitaires aguicheurs, quelques arbres artificiels éparpillés sur un béton grisâtre, et, au beau milieu de tout ça, seules l'église du village et la vieille bâtisse du bourgeois de la place Saint-Pierre résistaient aux exigences du modernisme, face-à-face.

(le "résultait", je le mettrais à l'imparfait, comme le "résistaient" qui suit)

Et techniquement, le pqp est un peu obligé ici, tu relates le passé dans le passé... ton récit est au passé et la rénovation de la place a eu lieu des années avant  :/

Je suis curieux de lire la suite  :bonpublic:
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 29 Décembre 2021 à 23:08:05
Le mec a tué le game de la concordoonatisation des verbes  8). Merci !

Et puis si la technique l'oblige, j'ai donc repiqué précisément ta suggestion.

Allez, je retourne triturer le chap.2.

Fais tourner c'que t'écris, si c'est lisible par là, au passage ;)
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Meilhac le 30 Décembre 2021 à 05:23:50
salut !
j'ai lu le début je trouve ça excellent !
ambiance bien plantée, intrigue d'entrée de jeu, on a envie de savoir la suite, un côté moitié social moitié fantas(ti)que
y a deux trois trucs qui surprennent ("bâtisse", "demeure", c'est des drôles de mots je trouve pour un gars qu'on "soupçonne" d'être fauché. et le "il ne faisait même plus attention au fait que ses chaussettes étaient dépareillées j'ai trouvé ça bizarre aussi (au "pire", on y fait gaffe en les mettant, qu'elles sont dépareillées, mais si on a l'habitude de porter des chaussettes dépareillées, c'est qu'on s'en fout, donc évidemment et encore heureux qu'on n'y pense pas pendant la journée)

je viendrai lire la suite ! merci beaucoup pour ce texte ! :)
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Emma Rougegorge le 30 Décembre 2021 à 12:55:24
Citer
Il habitait une vieille bâtisse sans le moindre prestige, et son accoutrement n'impressionnait guère que par l'horreur qu'il inspirait. Que l'on en juge aux deux pantalons usés qu'il alternait selon les semaines, qu'on jauge les chaussettes dépareillées auxquelles il ne prêtait même plus attention, ou qu'on déplore la barbe hirsute qu'il n'envisageait même plus de tailler, il y avait une certitude : le bourgeois de la place Saint-Pierre paraissait au mieux misérable, clochard au pire, mais jamais il n'avait l'air d'un riche.

Pour moi, la concordance des temps est effectivement un problème. Les deux choses que je me suis dites en commençant la lecture (avant d'avoir été inscrite, d'ailleurs, lorsque j'étais seulement invitée) c'est 1) Bien écrit et l'on a envie de connaître la suite, oui, oui, l'incipit est très réussi, mais également 2) Oups, bizarre ! Cela commence comme un roman du XIXe siècle, dans un langage très châtié, donc on attend forcément... l'imparfait du subjonctif et tout le tremblement : que l'on en jugeât au pantalon, qu'on jaugeât les chaussettes, qu'on déplorât la barbe... Donc, c'est un peu comme un anachronisme, mais il n'empêche que ton texte, Kwak, est celui qui m'a convaincue de venir car il est vraiment littéraire, même si un peu suranné à mon goût.

Enfin, autre remarque grammaticale de vieille bique, pas de virgule systématique avant les conjonctions de coordination (ou et mais, par exemple), sauf effet de style ou lorsque la virgule ne fait que suivre le mot qui la la précède, comme à la fin d'une incise, j'espère que c'est limpide :-) Il habitait une vieille bâtisse sans le moindre prestige et son accoutrement n'impressionnait guère. Qu'on jugeât ou qu'on déplorât, etc. En revanche, paraissait au mieux misérable, clochard au pire, mais..., ça va, parce que la virgule n'est en fait pas avant le "mais", mais après l'incise "clochard au pire".

Très bonne journée,
Emma
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 30 Décembre 2021 à 13:05:38
Etbien tu as bien fait de venir, car en plus d'être très sympathique, tu commentes très justement !

Citer
Pour moi, la concordance des temps est effectivement un problème.
C'est même mon problème principal dans l'écriture, je travaille beaucoup dessus, mais je n'y suis pas encore (même pas du tout). Le problème étant qu'à trop me prendre la tête sur les réécritures des chapitres déjà finis, je m'embourbe, me décourage, et je perds la foi en mon histoire. Tout ce que tu dis est très juste, que ce soit la concordance entre le style un peu ampoulé et les temps trop modernes, ou les virgules maladives avant les CDC, j'ai conscience de ça, et à chaque relecture, j'élague, je vire. Une fois arrivé au bout de la première écriture, j'en ferai une seconde afin de lisser vraiment tout ceci. C'est vrai qu'en te lisant " Il habitait une vieille bâtisse sans le moindre prestige et son accoutrement n'impressionnait guère..." sonne beaucoup plus fluide.

Vous pointez exactement les passages qui m'ont posé problème en réalité, et je n'en suis pas content. A voir si la seconde réécriture permettra de lisser tout ça.

J'ai déjà lu un de tes textes sans le commenter, emma, je m'y attarde ce soir dès la débauche. merci encore de ton passage et de ton acuité (et non, sans blague, je n'accepte pas que tu t'auto-affubles de "vieille bique" alors que ce que tu dis est très juste et important pour moi :) )

A vite !
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Emma Rougegorge le 30 Décembre 2021 à 13:14:43
 :) Pendant que tu me répondais, j'ai un peu complété mon texte, notamment le topo sur les virgules, c'est mon péché mignon. ;D
 A bientôt !

Edit : et bien, c'est une faute que je faisais tout le temps mais on me l'a signalée un jour : eh bien !
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 30 Décembre 2021 à 18:32:56
Concernant le "eh bien", il me semble qu'il y a un cas de figure où le 'et" se justifie, et du coup, comme pour l'accord que tu as signalé plus haut, à chaque fois c'est le doute, et puis le vertige  :D

Je préfère "eh", cela dit, toi aussi ?

Meilhac, pardon, je t'ai lu attentivement mais j'ai oublié de te répondre  :facepalm:

Citer
y a deux trois trucs qui surprennent ("bâtisse", "demeure", c'est des drôles de mots je trouve
Bâtisse, ça tient du vieux bâtiment sommaire, pour moi. Demeure, le lieu où l'on vit. Si tu entends que pour un gars fauché il est étrange qu'il ait une demeure, la suite va revenir sur ça :)
Sinon j'aime bien les drôles de mots en vrai. Dans le texte mon préféré c'est "mirobolantes". J'ai explosé de rire quand il est venu à la place de "splendides" ou "magnifiques". Mirobolantes, c'est un drôle de mot. A chaque fois j'ai l'impression de faire du toboggan.  :D

pour les chaussettes dépareillées, tu pointes aussi un passage du texte qui m'embête. Il y avait d'autres choses mais j'ai élagué, ça arrive un peu de nulle part. En même temps je veux que le conte reste accessible à ma nièce de six ans pour son enfance plus tard, donc je veux pas le faire trop clochard, le bonhomme. D'où l'espèce d'humour des chaussettes pour expliquer la désocialisation.

Merci pour ton commentaire :)
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Emma Rougegorge le 30 Décembre 2021 à 19:07:12
J'en avais laissé trois, de et bien, dans un des textes que j'ai publiés :-[ J'ai aussi vu quelque part un hé bien, mais je crois qu'on n'a pas le choix, c'est eh ! :)
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 30 Décembre 2021 à 19:23:46
Et beh, alors, faisons comme ça ! (non je déconne).
Hé beh ! (non plus ?)
Eh beh ! (du coup ?)

Quel bordel  :D
Titre: Re : Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Meilhac le 21 Janvier 2022 à 10:45:09
En même temps je veux que le conte reste accessible à ma nièce de six ans pour son enfance plus tard, donc je veux pas le faire trop clochard, le bonhomme.

fais confiance aux gamins cher kwak

ils sont moins cons que nous

et bâtisse et demeure, disons que c'est des mots qui font un peu précieux, et que tu les mets pile à un moment où tu expliques que l'idée que ce gars est fauché semble fondée. donc ouais ça fait bizarre. bâtisse, c'est connoté moyenâgeux, mais aussi pas franchement petit. si tu veux un truc moyenâgeux mais qui fait pauvre, des mots comme masure ou chaumière ça ira mieux je pense. bâtisse, c'est des trucs de riche d'il y a longtemps, il me semble vraiment (et si je me trompe euh déso :--)) 8)
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 21 Janvier 2022 à 18:54:18
Citer
fais confiance aux gamins cher kwak

ils sont moins cons que nous
Tout a fait, surtout que je le glisse dans le texte. :)

Concernant bâtisse, je pense que tu as une définition trop personnelle, je l'ai lu dans des cas similaires à celui où je l'utilise.

Mes différents dicos donnent :

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C'est le caractère péjoratif et ancien que je cherche, j'entends une vieille maison en pierre fatiguée ^^

Bon je vais essayer a nouveau ce soir de réussir le chapitre deux, dans le week end (sûrement dimanche le temps de laisser mûrir) la suite sera là ;)

Édit : tu as raison, d'autres références parlent de grands bâtiments sans âme ni harmonie. Je vais peut être m'en servir pour la suite, ça me donne une idée qui concorde avec le plan ; peut être qu'il habite une grande maison avec des trucs de fou à l'intérieur ;p
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Cruiiik_Cruiiik le 26 Janvier 2022 à 19:06:22
Bonsoir,

joli conte. Écriture fluide et maîtrisée qui donne envie de continuer (mon premier critère de lecture...). J'ai bien aimé ce texte bien écrit. S'il fallait trouver quelque chose à redire, peut être la tournure "vieux livre impeccable" mériterait une autre approche: Je n'ai pas très bien compris ce que tu voulais lire là. Mais bon, c'est détail.

A bientôt.
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 27 Janvier 2022 à 09:36:38
Bonjour Cruiiik_Cruiiik !

Merci pour ton retour. Je suis content si l'écriture un peu ampoulée fonctionne. Par "vieux livre impeccable", je tente de faire passer l'idée que malgré son ancienneté, le livre a été conservé avec un grand soin. Mais la formulation n'est pas bonne, tu as raison. Je verrai ça à la dernière réécriture.

Et désolé pour le chapitre 2 qui met du temps à arriver ; il se passe quelque chose d'important que je tiens à écrire convenablement, et je me fais sans cesse alpaguer à l'apéro par les voisins lors des soirées que je voulais écriture... j'ai l'après-midi et la soirée d'aujourd'hui pour m'y coller, alors j'ai bon espoir d'enfin vous raconter la suite et de voir ce que vous en dites, car elle est plus complexe à écrire et me semble encore bancale.

A bientôt ;)
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 17 Février 2022 à 19:35:15
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2


Quelques temps après, Soline termina sa lecture des fables de La Fontaine dans le désarroi le plus complet. À tout avouer, elle avait dû se forcer à lire la majeure partie du temps et sans la promesse de la magie prodigieuse qui émanerait du livre une fois celui-ci achevé, elle l’aurait refermé depuis bien longtemps déjà. À ses yeux de petite fille, le livre tenait plus du charabia que de l'enchantement. Il y avait tant de mots compliqués ! Si elle avait bien compris que le lion avait besoin du rat, que la tortue pouvait aller plus vite que le lièvre et que le cheval aurait mieux fait de secourir l'âne, elle n’avait pas la moindre idée de qui pouvait bien être Ésope dont il était si souvent question, ni même Jupiter, qui ne pouvait être la planète, et qui conversaient tout deux avec des cohortes d’animaux comme si de rien n’était !

La gamine se sentit dupée, alors par un de ces mercredi où l’école laisse les enfants libres et puisqu'on l'avait dispensée de gouvernante, elle décida d’aller trouver le bourgeois de la place Saint Pierre afin de lui demander des explications. Il faut dire, simplement : il ne s'était rien passé de prodigieux ! Ainsi parcourut-elle les petits trottoirs qui longeaient les immeubles noircis par la pollution d'un pas pressé avec la ferme intention de comprendre si le vieil homme s'était moqué d'elle et l'envie de lui faire savoir qu'on ne se joue pas d'une petite fille si aisément, fut-ce en lui promettant de la magie.

Mais arrivée place Saint-Pierre, elle s'arrêta net. Comme pour la saluer, un superbe papillon venait d'exécuter deux trois incartades devant-elle, heureux d'avoir enfin trouvé une distraction digne de son intérêt, puis il s'était posé sur son épaule avec la plus grande assurance. Ravie devant les grandes ailes oranges veinées de noir et bien qu'elle se voulut plus grande et plus sérieuse qu'elle ne l'était en réalité, la gamine ouvrit de grands yeux candides et contempla à s'en rompre le cou la merveilleuse créature qui venait lui accorder pareille confiance. Elle rêvassa si bien et si longtemps que le papillon eut à plaquer ses ailes l'une contre l'autre pour en minimiser la splendeur, mais le stratagème ne produisit pas le moindre résultat ; aussi les remua t-il vigoureusement d'un air impatient pour la sortir de sa torpeur. Lorsqu'il constata avec délice qu'enfin elle reprenait sa route ainsi que ses esprits, il déplia discrètement ses ailes au fur et à mesure qu'ils avançaient sur les dalles ternes, si bien qu'au bout d'une centaine de mètres les deux compères avaient retrouvé le plus formidable éclat qu'il leur fut possible d'avoir.

L'éclat dont il est question eut un tel impact qu'il fut remarqué par bien des badauds ; partout où ils passèrent, les passants se retournèrent, l'on sourit, l'on rit, même. Un gros commerçant se sentit obligé de frapper son employé du coude et de lui indiquer d'un menton flasque la direction de la petite et du papillon, et avec l'effet d'un arc-en-ciel ambulant, le manège traversa la place devant d'innombrables yeux amusés. Seul le bourgeois de la place Saint-Pierre ne daigna pas accorder la moindre attention à cet improbable spectacle, et bien que Soline arrivât enfin à son niveau, il s'obstina à garder les deux yeux rivés sur l'étoile mystérieuse du centre de la place. Alors, un peu timidement malgré les promesses de maturité qu'elle s'était adressée, la gamine balbutia :
— Bonjour, Monsieur.

En une fraction de seconde, le vieil homme tourna la tête et fixa la petite dans les yeux. Soline s'aperçut non sans malaise que son regard était si profond qu'il en était effrayant : les contours de l'iris était d'un jaune ocre et régulier, la pupille très large, et elle pensa brièvement qu'un tel oeil était capable de percevoir des mondes où elle restait aveugle. Le vieux inclina la tête d'un coté, puis de l'autre, et enfin :
— Bonjour, Soline.
Pour masquer sa peur grandissante, elle ne lui laissa pas de répit :
— Vous m'avez menti. 
— Diantre, c'est qu'on m'accuse ! répondit-il théâtralement.
La petite se justifia comme elle put :
— Y'a rien de magique là-dedans.
Il détourna un moment son regard vers le livre, puis pencha la tête à gauche.
— Décidément, tu es bien sûre de toi !
Ne sachant que répondre, elle haussa les épaules. Il y eut un silence.
— N'y a t-il donc rien que tu retiennes ?
— J'ai bien aimé "le cheval et l'âne", dit-elle en se grattant le menton. Sinon, ce ne sont que de vieilles histoires.
Le vieux leva rapidement les yeux vers le ciel et inclina la tête à droite.
— Tu as très certainement raison. Des histoires inutiles, voilà tout !
La gamine resta sans répondre comme si elle attendait autre chose. Il appuya, vexé :
— Rien à voir, je vous dis ! Circulez, jeune fille !
Les deux personnages se dévisagèrent à nouveau un long moment.
— Qu'attends-tu, s'il n'y a rien ? Allez, fiche donc le camp !
— Vous m'avez promis !
— Allons bon, voilà que c'est ma faute !
— Vous m'avez juré qu'il se passerait quelque chose de prodigieux !
— Mais cela devrait, petite, cela devrait !
Soline croisa les bras en faisant la moue. Attendri, il corrigea :
— Peut-être que le problème n'est pas de savoir si tu as lu ce livre, mais de savoir comment ! Dans quelle condition as-tu lu cette oeuvre, jeune fille ?
— Je l'ai lue dans ma chambre, calmement.
Le bourgeois de la place Saint-Pierre se frappa le front avec force du plat de la main.
— Nous y sommes ! Elle l'a lue dans sa chambre ! Quelle idée, quelle idée ! Que pourrait-il y avoir de pire ! Si je pouvais, diantre, je lirais en marchant ! Oui, en marchant ! Mais la dernière fois, au détour d'une superbe phrase, voilà que j'ai heurté un arbre !
Voyant que la petite n'avait pas ri le moins du monde, il ajouta :
— C'est une grave erreur : j'ai oublié l'essentiel ! Je vais te dire : pour que la magie opère, il faut lire ce livre d'une certaine façon. Comment diable une magie prodigieuse pourrait-elle se passer dans une chambre, voyons ! Je vais remédier à cela de suite, oui, rien de moins que tout de suite ! Pour cela, il faut que tu me donnes ce livre. Je vais t'en faire la lecture, et alors, peut-être que...
La gamine n'ayant toujours pas bougé d'un pouce ni même décroisé les bras, il ajouta :
— Et tu comptes rester à m'écouter lire, là, debout en plein soleil ?
Et puisque le papillon s'empressa de rejoindre le vieil homme, Soline fit de même, s'assit en tailleur à leurs côtés et tendit le livre au bourgeois de la place Saint-Pierre d'un air peu convaincu.

Assis de cette façon en contrebas de la place, le monde lui était méconnaissable. D'ici-bas, l'on se sentait si petit que l'église paraissait gigantesque, les immeubles immenses, les arbres grandis. En observant qu'en cet instant précis tant de choses allaient et venaient autour d'elle à une vitesse folle, Soline constata qu'elle était très rarement restée immobile durant sa petite existence. L'effet fut saisissant : elle se sentit minuscule tant ces immeubles vitrés dupaient sa perception de l'espace, tant ce flot incessant de véhicules s'affolait comme une rivière en crue, tant ce défilé d'innombrables humains paraissait irréel. Tous ces gens semblaient si différents ! Elle vit tant de profils passer en si peu de temps qu'elle en resta bouche bée : il y avait là un groupe de jeunes gens aux capuches larges et à l'allure fière, de grandes dames aux jambes élancées faisant claquer leurs talons sur les dalles ternes, des hommes obscurs rabougris sur leurs petites mallettes noires. Elle n'avait jamais eu la réelle opportunité d'observer les gens à loisir sans qu'ils ne lui rendent son regard, aussi s'arrêta t-elle autant que possible sur les différentes apparences des uns et des autres avant que le reste de la foule ne les engouffre. Si l'instant avait duré des heures, la petite fascinée n'aurait pas bougé d'un pouce : elle voyait pour la première fois la multiplicité du genre humain défiler devant elle avec la rue pour grande scène fantasque. Il y avait tant de personnages ! Elle dût rester interdite quelques instants, bouche-bée, puisque le bourgeois de la place Saint-Pierre se vit obligé de la sortir gentiment de sa contemplation :
— Tu es à ton aise ? Si tu ouvres ton âme, crois-moi, la magie opérera, foi du bourgeois !
Soline sursauta et ne trouva rien à répondre, aussi ferma t-elle naïvement les yeux pour mieux s'imprégner de la fabuleuse lecture promise.

Un Âne accompagnait un Cheval peu courtois
Celui-ci ne portant que son simple harnois...


Soline n'avait jamais entendu pareille voix. Le bourgeois de la place Saint-Pierre ne lisait pas comme il parlait : son intonation s'était faite plus grave et plus profonde. Il prononçait les phrases avec tant d'aisance et de fluidité que la gamine en resta saisie. Aucun de ses professeurs ne narrait avec une telle justesse.

Il pria le Cheval de l'aider quelque peu
Autrement il mourrait devant qu'être à la ville...

Les mots résonnaient si bien que les ondulations de la voix parvenaient à faire vibrer Soline malgré le tumulte de la rue et le brouhaha des passants. Elle frissonna, sensible aux sonorités mélodieuse du texte ; elle imaginait maintenant et l'âne et le cheval ; les mots difficiles de la fable passant comme des nuages devant le soleil issu de la bouche du vieil homme : ils habillaient le ciel mais ne le gâchaient pas. Soline se laissa emporter complètement, jusqu'à ce que le bruit environnant disparaisse et qu'il ne reste que la voix du vieil homme. Le vieux termina la première fable et laissa passer quelques secondes emplies de silence durant lesquelles la gamine oscilla ça et là entre son âme et le monde extérieur, captivée. L'instant sembla durer des heures. Puis, tout à coup, le bourgeois de la place Saint-Pierre reprit :

Entre les pattes d’un Lion...
Sans pouvoir dire s'il venait de l'intérieur ou de l'extérieur d'elle-même, Soline sentit un mouvement d'air qui lui fit instinctivement ouvrir les yeux sans qu'elle ne puisse se contrôler.
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie..

C'est alors qu'elle vit. Au-devant d'elle, les passants de la place Saint-Pierre s'étaient métamorphosés : leurs visages avaient pris le trait de ceux des animaux. Et devant ses yeux ébahis défilèrent alors des humains à têtes d'âne, de boeuf, de grenouille, de corbeau, de mouton ; les grandes jambes des dames devenant celles des cigognes, les silhouettes rabougries se faisant rats, les capuches fières des jeunes gens de félines crinières ! Et des visages de lièvres pour les enfants qui couraient ; de véritables coqs à crêtes, des cochons à cheveux, aux nez rougis et au ventre gras ! S'il n'y avait eu le papillon volant, dansant et virevoltant des uns aux autres dans une joie immense, la petite aurait certainement pris peur, mais elle parvint à se contrôler et bientôt à apprécier ce défilé délirant comme le fantastique carnaval qu'il était. L'illusion continua un long moment sans que Soline ne puisse dire combien de fables avaient été lues, puis subitement, une phrase résonna nettement à ses oreilles :

Je me sers des animaux pour instruire les hommes.


Soline réalisa tout à coup que le livre qu'elle avait lu sans penser le comprendre l'avait en réalité bien plus imprégnée qu'elle ne le pensait, et que son cerveau projetait une synthèse de tout ce qu'elle avait absorbé. Une simple lecture du bourgeois de la place Saint-Pierre avait suffit à faire rentrer l'oeuvre dans les rouages de son imagination et à la transporter entre rêve et réalité avec l'aide du théâtre urbain qui se déployait devant elle. Finalement, elle parvint à reprendre ses esprits, mais lorsqu'elle voulut se tourner vers le vieil homme afin de lui faire part de ses impressions quand bien même sa voix fut coupée par la stupéfaction, ce fut le coup de grâce.

A ses côtés, il n'y avait plus de bourgeois de la place Saint-Pierre. En lieu et place, en équilibre tranquille sur ses deux pattes, il y avait un vieil hibou magnifique. L'animal s'était tourné pour la regarder de face, ce qui augmentait de sa superbe. Lui s'était complètement transformé et n'avait plus rien d'humain : la couleur de ses plumes était en tout point semblable à celle qu'avait la barbe du vieil homme, le bec était fort et imposant, son oeil ne détonnait plus comme auparavant. Sur l'apparence du hibou, l'énorme pupille et le contour ocre de l'iris paraissait d'une logique évidente et d'un éclat flamboyant. L'animal tourna la tête à gauche, puis à droite, en fixant la petite droit dans les yeux, puis il plissa les siens avec tendresse. Au-delà des mots, Soline ressentit une telle bienveillance qu'elle resta bouche bée de longs instants, perdue entre sa stupéfaction, la rue fantastique et ce vieux zigue qui lui avait appris à lire.

La lecture étant finie, l'hypnose s'atténua peu à peu, si doucement que Soline fut incapable de dire à quel moment le vieil hibou perdit ses plumes, quand est-ce que les grenouilles redevinrent des vieilles et les rats de sordides silhouettes, mais tout revint finalement à la normale, et ce jusqu'au silence absolu du bourgeois de la place Saint-Pierre qui ne parlait jamais tant qu'on ne lui adressait pas la parole.

Et tandis qu'elle oeuvrait à retrouver sa voix dans le but de dire quelque chose d'intelligible suite à ce qu'elle venait de vivre, Soline aperçut un homme qui s'arrêta tout à coup à leur niveau. Sa soudaine irruption la sortit complètement de sa rêverie ; le bonhomme avait des gestes gauches et une mâchoire proéminente ; de toute évidence, ce ne pouvait être qu'un âne. Et alors que ce dernier mettait la main à la poche et devançant le bourgeois de la Place Saint-Pierre par sa vivacité, Soline retrouva sa voix sans s'en rendre compte et s'entendit dire malicieusement :
—Non, merci : il est bien plus riche que vous !

C'est ainsi que les deux protagonistes de cette histoire devinrent amis.
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Basic le 18 Février 2022 à 08:54:40
Bonjour Kwak,

j'apprécie beaucoup ce texte, son ambiance, sa forme, ses personnages.

Un commentaire sur ton 2
bleu forme
vert fond et interrogations
orange ortho

B

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Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 19 Février 2022 à 14:24:30
Bonjour Basic, et merci beaucoup pour ta venue et tes retours. J'ai corrigé la majorité de tes remarques, qui sont très justes. Il y en a en revanche que je ne comprends pas trop, ou que je ne suis pas dans l'attente d'autres commentaires (incartades, par exemple, dans le sens de l'équitation, pas dans le sens de l'écart de conduite).

J'ai viré le déjà, changé "tout un chacun" en "bien des badauds", etc.

Merci encore et content si l'histoire te parle. Chapitre trois à venir d'ici un petit moment :)

Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Basic le 19 Février 2022 à 16:36:47
Bonjour Kwak... ça y est j'ai compris pour incartade.

B
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Rémi le 19 Février 2022 à 18:55:10
Salut !

Je reprends le chapitre 1 pour commencer ;)

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Très chouette ce hibou ^^
J'aime bien ce texte, certains passages sont vraiment entraînants. Le papillon apporte indéniablement un mystère très intéressant et embarque vers le fantastique. L'écriture me plait, un peu forcée peut-être à de rares moments, mais c'est magique qu'une écriture classique nous embarque vers le fantastique du classicisme de La Fontaine (suis-je clair ?).
Bref, un moment de lecture très agréable :)

A+
Rémi
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: HELLIAN le 13 Mars 2022 à 12:30:58
J'ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce texte. J'en ai aimé la précision et cette recherche acérée dans la peinture des décors et des personnages, une application presque  balzacienne. Et puis, il y a ce je-ne-sais-quoi de merveilleux qui, sans vraiment toucher au fantastique parcours le récit comme un rayon de poésie.

Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Delnatja le 14 Mars 2022 à 10:00:13
Bonjour Kwak', J'ai bien aimé ces textes, j'y ai trouvé de la poésie.
Bonne journée.
Titre: Re : Le bourgeois de la place Saint-Pierre
Posté par: Kwak' le 18 Mars 2022 à 14:49:51
bonjour à vous ;)

J'ai bien pris note de vos remarques, merci Rémi pour la justesse de ta lecture, j'ai corrigé la majorité des choses qui posaient problème. Je n'ai pas encore retouché les descriptions de la place, de la ville et du modernisme qui sont encore trop clichées, ça se passera à la réécriture. Hellian, descriptions presque balzaciennes ça me touche beaucoup mais reste du taff pour arriver à son orteil haha. Enfin on vise la lune on finira dans les étoiles ;)

Content si la poésie passe (enfin un peu au moins), et surtout si vous avez du plaisir et de l'émotion a la lecture, c'est ce que je cherche : sortir un peu des facilités du pathos et du dramatique Je suis sur le chapitre trois et qu'on se le dise : ça va se gâter car les méchants arrivent ^^

Merci pour votre temps et gentillesse :)