C’est une journée d’été sur Paris, une journée que rien ne distingue d’une autre avec un anticyclone calé pour le mois et des températures qui atteignent des records pour la saison. Sur la chaussée, le bitume fond par endroits, les piétons s’engouffrent dans les salles climatisées du cinéma de la place Clichy et l’air semble chargé d’une poussière acre qui pénètre la plus fine alvéole pulmonaire, soulevée par la circulation incessante et bruyante, ainsi que par les grilles de ventilation de la bouche de métro de la ligne 2. Dans un monde parfait Maud aurait un système de climatisation chez elle, ou aurait même le temps d’aller piquer une tête à la piscine de la rue d’Amsterdam, mais Maude ne vit pas dans un monde parfait. Elle n’a pas le temps d’aller se rafraichir, un vieux ventilateur brasse de l’air chaud sur sa peau trempée et fait quand même l’affaire. Quand elle y pense, si elle devait donner une définition du monde dans lequel elle vit, elle dirait que c’est un sacré monde de merde.
Maud, 35 ans, célibataire et sans enfant.
Sur un plan purement anatomique elle est une très jolie femme. Elle a de long cheveux blonds qu’elle entretien avec une sorte de passion compulsive, elle est grande et fine ; un mètre quatre vingt, presque trop grande, ça lui donne un air nordique. Ses fesses rentrent dans un quarante moulant, sans être à l’étroit, tandis que sa poitrine déborde toujours légèrement d’un 90-E naturel. Elle a un visage anguleux, un peu dur, ça la rend distante, presque inatteignable. Ex-femme de banquier divorcée, ex-gardienne de la paix pour des raisons alimentaires – elle est sortie de son divorce sans un copeck - ex-tout un tas de petits boulots, pour finir ex-masseuse dans un salon spécialisé qui proposait des forfaits relaxation et des suppléments branlette pour les types qui avaient assez de blé pour raquer.
De tous ses jobs post-divorce, Maud n’avait jamais pu tirer plus de mille cinq cent euros maximum chaque mois, alors qu’à vingt ans elle avait du personnel de maison, une bonne philippine et un chauffeur tunisien. Elle se rappelle encore de l’appartement superbe, les vacances dans les îles de l’océan Indien, la facilité et un mari dont elle était amoureuse comme on peut l’être quand la vie se transforme en conte de fée. Malheureusement il était loin d’être un prince charmant. Banquier d’affaire, habitué à faire des déplacements dans quelques paradis fiscaux pour des clients en quête de discrétion absolue, il avait plongé le nez dans la poudre pour tenir le coup, se montrait en soirée avec quelques stars du showbiz sur le retour, et taquinait la fille facile comme d’autres le goujon.
Elle a fini par se plaindre et par ramasser ses premières mandales. C’est après les coups qu’elle s’est tirée et qu’elle s’est retrouvée sans un rond. C’est comme ça aussi à force d’aller déposer plainte qu’elle a mis l’uniforme, jusqu’à ce qu’un « collègue » lui mette la main au cul. Comme un enchainement de boulots de plus en plus minable, un jour donc, elle a décidé de devenir indépendante et de bosser à domicile. Une décision murement réfléchie, avec la certitude qu’elle aurait pu tout aussi bien se faire marquer « pute » au fer rouge sur l’omoplate droite. Dans ce métier, on sait comment ça commence, rarement comment ou quand ça fini.
Cela fait maintenant exactement cinq ans qu’elle travaille dans son petit appartement sous les combles, avec vue sur le grand rond point de la place Clichy et le début du boulevard des Batignolles.
Ce n’est pas grand, juste une chambre et un petit salon qui ouvre sur une petite cuisine. A l’origine il n’y avait pas de toilettes individuelles dans son immeuble, juste une pièce d’eau sur chaque palier. Les travaux de mise en conformité et de modernisation des années soixante avaient débarquées un jour avec les antennes télé et un chiotte pour chacun des locataires. C’est ainsi que fut aménagé un minuscule espace, dans un coin de la cuisine, derrière une cloison en bois. Un petit lavabo, une petite douche et un vieux chiotte au fond calcaire, comme tartiné d’une antédiluvienne couche de merde impossible à faire partir. Aurait-elle eue une amie ou quelqu’un à recevoir qu’elle en aurait eu honte. Pour le job, elle ne reçoit que dans la chambre, le reste est privé. D’ailleurs, c’est dans le salon qu’elle dort, la chambre n’est plus que son espace professionnel dans lequel elle ne passe que le strict temps nécessaire, pièce rouge et velours, une vague tendance claque de la grande époque mélangé à un style chinois scandinave, grande copie de portrait de femme nue et lascive sur le mur, la Maja dévêtue de Goya, grand vase transparent remplit de capotes au gout « fraise » - il n’y a que ceux-là qu’elle supporte- miroir au plafond, pièce pute par excellence.
Le salon, par contre, est son cocon, un canapé pliant confortable, une étagère Conforama remplie de romans, de livres d’art et d’albums de voyage, une pile de CDs entassés sur une mini-chaîne Hi-fi à coté d’un ordinateur portable plus très jeune avec lequel elle met régulièrement à jours ses disponibilités sur internet et un vieux poste de télé noir et carré à tube cathodique. Il y avait à l’origine un mur entre la cuisine et le salon qu’elle a fait abattre avec l’accord de son proprio, ça lui a donné l’illusion de gagner de l’espace avec vue sur les toilettes, les toits des immeubles de la place et la grande enseigne du Pathé Wepler.
Pour l’état civil elle s’appelle Nicole, c’est le prénom qui est inscrit sur sa boite à lettre, au rez-de-chaussée, Nicole Thalman, pour ses parents qu’elle ne voit plus, pour le proprio et pour les impôts. En vrai, elle ne connaît plus personne, elle a coupé les ponts avec son ancienne vie, la résidence de la rue des Graviers et ses anciennes relations, femmes de banquier ou d’hommes d’affaires comme elle, du coté de Neuilly parce que c’est le meilleur moyen d’éviter les embrouilles, et puis de toute façon elle préfère Maud, c’est rétro, très connoté années 70, ça fait pute aussi mais elle kiffe ce prénom. Parfois elle se demande simplement si un jour elle n’aurait pas un rencard avec un de ces types qu’elle connaissait bien, relation de son ex, au hasard d’un coup de téléphone. Elle imagine bien leurs têtes se liquéfier à l’idée qu’un jour leurs bonne-femmes puissent également tapiner pour trois fois rien, juste leur indépendance.
Elle est à genou dans la salle de bain à faire le ménage. La sono du salon joue Glory Box.
“I'm so tired of playing
Playing with this bow and arrow…”
Il fait une chaleur d’enfer, le soleil tape sur le toit en zinc, juste au dessus de sa tête, elle transpire et se sent moite de partout. Elle suit lentement la goute de transpiration qui coule le long de sa colonne vertébrale, qui grossit et prend de la vitesse pour atteindre le bas des reins et tomber dans la raie des fesses. Ses seins lourds dansent au rythme des coups de chiffon sur le lino usé, elle est nue. C’est plus pratique pour nettoyer tous ce merdier. Elle aurait ruiné ses fringues si elle avait été habillée, et puis de toute façon elle s’en tape, elle est chez elle, seule, enfin…
Elle frotte le sol avec sa dernière serviette, son dernier drap. Tout y est passé. C’est la première fois qu’elle le fait. A vrai dire, elle y a souvent pensé, de manière fugace pour commencer. C’est venu comme le dégout se transforme en envie de gerber, lentement mais surement, dès les premiers mois en fait jusqu’à devenir une obsession.
“Give me a reason to love you
Give me a reason to be a woman
I just wanna be a woman”
Quand elle bossait au salon ça ne lui était jamais venu à l’esprit. Elle massait la plupart du temps et ça s’arrêtait là. Elle massait en blouse, parfois en sous-vêtements, elle gérait les clients qui bandaient comme elle le pouvait, les faisait se mettre sur le ventre, c’était plus amusant qu’autre chose. Parfois, une main tentait de remonter le long de sa jambe, elle claquait le mec direct, les contacts étaient proscrits de manière très strict, c’était la règle. Quelle que soit la formule, le client touchait avec les yeux et rien d’autre. Les branlettes du supplément, elle en faisait une ou deux par jour, pas plus, et même dans ce cas, le client ne touchait à rien, elle contrôlait tout de ses mains gantées de latex en ayant l’impression de les traire. En général, les mecs de la classe moyenne préfèrent aller se farcir une pute sur les Maréchaux dans la soirée, c’est dans leur budget, les autres, les plus riches font appel aux services d’escortes, ils en ont pour leur blé, payent au forfait horaire ou à la soirée et bénéficient de la formule « top classe » avec une gamine super tankée à qui ils font la totale. La branlette c’était vraiment pour les pauvres.
C’est d’ailleurs ce qui lui a fait quitter le salon miteux pour bosser en indépendante. Elle n’a eu besoin que d’une annonce sur internet et dans les gratuits. Pour le reste, quoi d’autre que de quelques bougies d’ambiance et d’un dessus de lit étanche et de capotes par boites entières…
“…Through this new frame of mind
A thousand flowers could bloom
Move over and give us some room”
Son plus gros problème avait été de se laisser toucher, de laisser un parfait inconnu lui mettre ses doigts dans la chatte ou de lui toucher le cul. Avec le temps elle avait mit au point une technique de détachement mental « Maud – Nicole » pour passer le cap, elle s’était inventé son personnage qui lui permettait de transférer ses angoisses et ses répulsions. Et puis le fric est rentré rapidement. Avec deux passes par jour, une le matin et une l’après-midi pour éviter les files d’attente, jamais plus, deux à trois cents euros l’heure - parce que faut pas déconner, ça le vaut largement, elle est quand même bien roulée - ça fait en moyenne huit à neuf mille euros le mois et au black le plus total, sans compter que ça aide aussi à s’asseoir sur les problèmes de conscience et à se payer des vacances l’été et l’hiver. Quoique, tout bien réfléchi, ses tournées à Cannes ou à Courchevel, ça n’est pas vraiment des vacances, juste des migrations professionnelles saisonnières, des tournées estivales chez les milliardaires Russes ou des capitaines d’industries qui laissent bobonne à Neuilly.
Son proprio ne lui demande aucun justificatif, ses voisins ne soupçonnent rien et les impôts lui foutent la paix. Du coup, elle planque toujours l’essentiel dans un coin et fait de temps en temps un petit tour au Luxembourg pour mettre le gros des économies dans une banque pas regardante. Sur son compte du crédit lyonnais elle verse mille balles tous les mois, histoire de dire qu’il y a quand même quelque chose là-dedans. Une somme suffisante pour assurer le virement mensuel du loyer, les charges de l’appartement et quelques courses. Les rencards, elle les prend sur un téléphone portable à carte prépayée. Pour préserver son anonymat, elle le change régulièrement.
Quand même, travailler à domicile lui a rapidement posé un problème.
Quand elle finit sa journée, elle a prit l’habitude de tout laver, malgré ça elle a l’impression que l’air sent le foutre à plein nez. Elle a beau aérer, l’odeur est persistante. Une fois ou deux elle a demandé à des habitués s’ils ne sentaient pas comme une odeur, mais ils ne sentaient rien d’autre que l’odeur de l’encens qui brule partout autour d’eux, parfum d’ambiance, de toute façon ils n’en avaient rien à…foutre, enfin, si.
Le projet a muri lentement, comme une curiosité, en commençant d’abord comme des flashes en baisant, qui sont arrivés de temps en temps, des éclairs rouges sang qui se sont imposés au fil du temps, des hurlements soudains et une douleur vive dans le crane.
Des visages fugaces de types en panique totale, des visions cauchemardesques, des rêves de snuff movies à domicile et des envies soudaines de saisir le gros couteau de cuisine qu’elle planque sous le matelas en cas de coup dur.
Ça lui est venu à force de se taper des sales types sur le vinyle du lit. Pourtant, Maud n’en a pas spécialement après le genre masculin, il y a parmi ses clients des types gentils, mêmes des beaux mecs sympas, mais il faut toujours que dans le tas il y ait fatalement un gros connard, un porc sans aucun respect, un type persuadé que son fric lui donne tous les droits et que forcément il en faut pour son argent. Il y a des mecs bien foutus, soucieux de leur personne, rasés de près, sentant le parfum qui coute un bras mais aussi les dégueux, les poisseux du gland et les velus insupportables. Il y a les clients en manque d’amour qui se contentent parfois de simplement se coller à elle, comme si elle était leur amoureuse et elle sait bien que le rythme de la ville ajouté à celui du boulot ne favorise plus les rencontres comme avant, elle leur trouve des circonstances atténuantes dans sa propre expérience, toute incapable qu’elle a été elle-même à se trouver un type bien. D’ailleurs, il arrive qu’elle se dise auprès d’un mec gentil que ça serait formidable si... Elle ne définit pas très bien le « ça serait formidable » ça pourrait bien être la possibilité de tomber amoureuse et d’avoir envie de quitter le métier, mais qui tombe amoureux d’une escorte ? Il lui arrive parfois d’avoir des envies de môme, surtout quand elle passe devant la crèche à deux pas de chez elle. Elle voit les mamans et quelques papas déposer des bébés pas très bien réveillés le matin et les récupérer tout fripés de leurs siestes en fin de journée. Ils sont beaux, blonds ou noirs, ils sentent encore le lait de leurs mères… La vérité c’est que Maud est une handicapée sociale et qu’elle en est parfaitement consciente, faire un môme ne fait plus partie de ses plans, elle se l’interdit, alors elle les regarde par la fenêtre, parfois, il lui arrive même de laisser filer une larme.
Mais pour trois mecs corrects il y a toujours un porc qui exige la totale, qui se met à gueuler quand elle lui précise calmement qu’elle ne fait pas la sodo, qu’elle ne suce pas sans capote et qu’en plus elle exige qu’il crache sa purée sous latex. Elle sait qu’il y a des filles qui acceptent l’éjaculation dans le gosier, qui recrachent, mais que certaines avalent. Elle se dit qu’elles sont dingues, que chaque fois c’est une dose de mort. C’est peut être ça leur truc, comme une roulette russe, parce que dans le métier il faut être un peu dingue…
“So don't you stop being a man
…
No matter if you cry”
Elle a fini par noter ses clients dans un carnet pour repérer les bons coups et rayer les mauvais plans. Pourtant la clientèle se renouvelle sans cesse, il y a toujours un risque de se retrouver avec un gros con. Au fil du temps, bon an mal an, elle s’est constitué une clientèle de fidèles qui ne manquent pas de payer un peu plus que le tarif, ou de laisser un cadeau du genre dessous de soie, fleurs, bouteilles de champ’ ou des invitations à diner. Elle a même une fois accepté un week-end sur la côte d’azur chez un particulier, un type particulièrement friqué, pas russe ni capitaine d’industrie, juste un type qui l’avait mise en confiance parce qu’il était devenu ici un de ses réguliers. Elle avait fait la pute à poil au bord de la piscine et s’était fait prendre par un groupe de mecs, des potes du client parmi lesquels elle avait reconnu une ou deux « stars » de la télé et qui avaient organisé un week-end partouze en ramenant chacun une escorte ou leurs bonnes femmes. Les types avaient été supers mignons et supers généreux, ils avaient le sexe joyeux et libertin, il y avait un grand buffet commandé chez un traiteur de luxe et les autres filles avaient été sympas. Elle avait juste refusé le plan gouine et de se faire filmer.
Maud préfère rester chez elle. La pute mondaine c’est pas vraiment son taff, elle préfère le coté artisan de la chose, bosser en solo, sans associée, sans mac et sans protection. Un soir d’été, l’an dernier, une fille du coté de Bastille avait été retrouvée égorgée chez elle par un client ou un petit ami, personne n’avait jamais su. Cet épisode de la vie à puteland ne lui avait pas donné l’envie d’arrêter, mais ça lui avait fait une boule aux tripes pendant quelques jours sans qu’elle cesse son taff, fataliste. L’idée a fait son chemin.
Elle s’est mise à étudier les polars et les séries policières, le soir, couchée dans son canapé. La meilleure façon de tuer, de se débarrasser d’un corps et surtout de ne pas se faire gauler. Elle s’est intéressée à l’anatomie sur internet. Elle a dressé une liste des outils nécessaires, couteaux, scie, marteau ; une liste de procédures pour ne pas avoir d’ennui avec les flics, comme balancer le portable du type dans le sac d’un touriste en partance vers l’Italie à la gare de Lyon, tant il semble possible aux keufs de tracer l’itinéraire d’un pékin avec les signaux, même passifs de son téléphone. Autant qu’ils le croient à l’étranger un moment. Ne pas laisser de traces, tout nettoyer, ne rien négliger qui puisse la relier à la disparition du type.
“Give me a reason to love you
Give me a reason to be a woman
I just wanna be a woman”
Ce matin c’est venu à l’improviste, comme ça, tout seul et sans prévenir. C’était lui.
Le type avait réservé un créneau trois jours avant. Il avait eu une voix normale au téléphone l’air respectueux comme les autres, rien qui ne laisse deviner le connard qu’il était. En vrai c’est un pourri, une ordure. Il a lâché les billets sur la tablette, près du lit, lui a demandé de se mettre à genoux pour le sucer, direct, sans attendre, le pantalon sur les mollets en trois secondes, il bandait en arrivant, sentant méchamment l’urine et le stress.
Maud, le cœur au bord des lèvres, lui a fait comprendre qu’il lui fallait se détendre, que c’est elle qui mène le jeu.
Elle lui a demandé de se déshabiller, de s’allonger, de mettre une capote, elle lui a proposé de l’attacher aux barreaux du lit avec deux paires de menottes en velours rose, pour jouer. Il a trouvé la proposition absurde, mais il a accepté, pour voir, pour faire l’affranchi. Maud s’est lentement déshabillée devant lui pendant qu’il grognait comme un goret en rut, puis elle l’a bâillonné en lui enfonçant sa culotte dans le gosier avant de lui planter le gros couteau de cuisine dans le cœur, lentement et le plus naturellement du monde, entre deux côtes. C’était mou, la lame était rentrée comme dans du beurre. Il n’a pas eu le temps de crier, juste écarquillé les yeux très grands et secoué le lit de tous ses membres comme un fou avant de crever d’un coup. Le sang a peu coulé, vraiment très peu. Alors elle l’a suriné sur le coté et lui a collé un drain dans la plaie pour récupérer les fluides. De l’eau et du sang, vite évacués dans les chiottes.
Pendant qu’il finissait de se vider dans une grande bassine, elle n’a pas filé à la gare avec le téléphone portable comme prévu dans son plan. Il lui a suffit de se balader mécaniquement cinq minutes sur le boulevard, en direction du métro Blanche, le téléphone à la main. Un jeune type l’a bousculée et lui a arraché l’objet des mains. S’il se faisait choper, il ne se souviendrait même pas du visage de la femme à qui il l’avait tiré. Le portefeuille, elle l’a jeté dans une poubelle, sur le terre-plein, en face du Moulin Rouge, après s’être attardée sur l’identité du mec et avalé un sandwich à la terrasse du Palmier. Dans l’étui de cuir il y avait une photo de sa femme et de ses gosses, l’air vaguement heureux, des sourires forcés, tristes, sa carte de visite disait qu’il était agent de recouvrement du coté de Rouen, il y avait un billet de train retour, ça expliquait son choix d’un rencart près de saint Lazare. Au début de l’après midi, le rencard de seize heures a appelé pour confirmer, elle a décommandé et annoncé que pour ce qui la concernait, elle se retirait du marché, ensuite, elle est rentrée chez elle.
En passant la porte elle a senti l’odeur, quelque chose de lourd, chaud et salé, une odeur infecte, elle s’est dit que le plus gros du boulot était devant elle et qu’il ne fallait pas trainer.
Il lui a fallu deux heures pour le découper et le ranger dans des sacs, ses chaires nues collaient au sol comme de vieux steaks sur un plan de travail, coagulation. Elle avait prévu des sacs étanches de congélation, elle en avait acheté une dizaine à monoprix un jour où ça la travaillait, des sacs costauds qu’elle avait casés dans des sacs de sports en doublure.
C’est le tronc, plus volumineux, qui lui a causé le plus de soucis, à cause du poids et de l’encombrement, mais pour tout ça elle a un plan, elle a prévu de partir en forêt la nuit, loin de Paris, Fontainebleau ou Compiègne avec sa petite voiture et d’enterrer le tout dans un grand trou, suffisamment profond pour ne pas être déterré par le gibier. Il y a déjà une petite pelle pliante dans le coffre depuis plusieurs semaines.
En attendant, elle essuie le bordel qu’elle a causé au découpage, nue, ses seins lourds se ballotant toujours au rythme des coups de chiffons sur le lino rouge, ses doigts brulés par l’eau de Javel.
Il reste encore un peu de sang et de matière, elle constate son amateurisme dans le domaine de la boucherie, mais bon dieu que ça lui a fait du bien de découper ce porc, d’insister sur les jointures et les tendons, le bruit de la scie de boucher sur les os blancs. Seule, la tête lui a posé un problème de conscience avec les yeux grands ouverts, il a suffit de simplement poser une serviette dessus pour rendre l’opération plus impersonnelle.
L’agent de recouvrement paye pour tout un tas de raisons qu’elle ne sait pas très bien détailler, mais il paye, c’est sûr. Il paye pour tous les porcs, tous les connards. Pour la bêtise ambiante, la violence palpable en ville et tous les petits cons qui ont eu l’idée un jour de vouloir la rouler ou la mettre au tapin à leur compte, il paye aussi pour tous ceux qu’il a fait chier avec son boulot de minable.
Maud n’a pas peur, même pas inquiète. Elle est presque amusé de constater à quel point ce n’est, au fond, pas si difficile que ça. Elle dispose d’un bon magot, de quoi refaire sa vie ailleurs après cinq années à voir défiler des bataillons de queues. Elle se dit que le type ne manquera certainement à personne et qu’il n’a pas dû raconter qu’il venait la voir. Sur ce sujet, les clients sont toujours discrets. Au pire, sans mobile, il n’y a même aucune raison qu’on l’inquiète.
La sueur coule toujours, sur son front, dans le dos, l’après midi touche à sa fin et une légère brise venant de l’ouest rentre dans la chambre. Les lampadaires de la place Clichy s’allument, les sacs sont bien alignés près de la porte.
Ses mains tremblent un peu en signe de fatigue plutôt que de nervosité. Elle s’assoit sur le lit refait, jette un coup d’œil autour d’elle, satisfaite et se roule un spliff comme elle peut. Maud se sent vidée, elle est prête à redevenir Nicole. Avec son Amex Gold toute neuve elle changera de pays, Le Chili ça la tente bien, quitter Paris et son bourdonnement incessant et crasseux pour Valparaiso ou Viña del Mar, le soleil du Pacifique à l’autre bout du monde où elle est sur que personne n’ira la chercher. Sa valise est prête, à coté des sacs de sport, elle n’emporte pas grand-chose, elle se lève et s’habille avec soin.
Le sol semble impeccable, le lit tiré sans un pli, comme à l’hôtel et Maude est globalement satisfaite. Rien ne laisse deviner du carnage qui s’est joué ici, à ses pieds alors machinalement pour faire un dernier tour d’horizon, pour veiller à ce que tout soit parfait, elle se retourne et le miroir de la coiffeuse lui renvoi son image, sans artifice, sans maquillage, elle est Nicole.
Les flashes lui reviennent soudainement, rouge sang, des bruits de scie, le craquement des os, les sacs dans l’entrée. Là, un homme en morceau, une monstruosité commise naturellement, méthodiquement et avec application. Son estomac se soulève, un spasme la contracte et lui fait perdre l’équilibre. Elle tombe à genoux, les mains sur le lit, tandis qu’un flot de bile jailli sur le matelas. Un jet, puis un autre, puis une contraction du gosier qui brule, à vide, un filet de bave pend jusqu’au sol, la tête prête à exploser, les larmes coulent le long de ses joues, ses yeux aimeraient sortir et aller voir ailleurs, c’est Nicole qui devient folle.
“For this is the beginning of forever and ever
It's time to move over...”