Une autre petit nouvelle qui se passe à Jérusalem, de nos jours. J'ai repris le personnage d'un roman dont je n'arrive à rien faire de bon...
Salim, un jeune Palestinien, est interrogé par le shin bet ( le service secret intérieur d'Israël)
Je ne suis pas très sure du titre, possible qu'il change.
Ne pleure pas
Je n’aurais pas dû lui cracher au visage.
Il insultait Nawal, dans un mauvais arabe, et se tenait si près de moi que j’ai saisi l’occasion, sans réfléchir. Je lui ai jeté un crachat à la face. Bien gluant.
Il a répondu par un coup de poing. Mon nez s’est brisé et j’ai poussé un cri, sans pouvoir me retenir.
Il a souri.
Les élancements d’une dent cariée qui aurait poussé entre mes yeux remontent vers mes sinus. Le sang dégouline, de mes narines à mes lèvres, mon menton et enfin ma chemise. Plus très blanche déjà. Elle sera bonne à jeter une fois que tout ça sera terminé.
Il s’essuie les doigts, les secoue un peu et grimace. Le geste lui a échappé, de la même façon que le crachat est sorti tout seul de ma gorge. Dans un réflexe. Comme moi, il fatigue. Il est livide, a les yeux cernés. Peut-être pas autant que les miens, et lui au moins a pu se raser, mais notre face à face s’éternise depuis un peu trop longtemps.
Je ne tiens plus le compte de ces longues séances d’interrogatoire qui se succèdent les unes aux autres. Je n’ai pas dormi depuis longtemps et je ne sais plus si c’est le jour ou la nuit. Ici, les claques m’ont tenu éveillé. En cellule, j’ai peut-être pu fermer les yeux de temps en temps, allongé sur une paillasse, à deux pas du trou dégoûtant dans lequel j’étais censé faire mes besoins, mais sans véritablement m’assoupir.
Les gardiens y ont veillé, à coups de pieds.
Les menottes me serrent un peu trop les poignets, ligotés dans mon dos aux barreaux de la chaise où je suis assis. Les liens de plastique coupent la circulation sanguine et j’ai mal aux doigts. Ils enflent. Ma position, cambrée contre le dossier, n’est pas très confortable. Mon dos proteste, mais c’est à mes phalanges gonflées de sang et à ce nez cassé que je pense. Personne ne me l’avait encore cassé. C’est une première. Et je découvre que cela fait atrocement mal.
Quelques larmes m’échappent et il sourit.
Je frotte mes chevilles contre les pieds de la chaise où elles sont attachées. L’impression qu’une colonie de puces remonte vers mes mollets. J’ai beau savoir que ce n’est qu’une illusion provoquée par la privation de sommeil, j’ai une furieuse envie de me gratter les pieds, le dos, le crâne. Comme un junkie en manque.
Et cet enquêteur qui sourit toujours.
Qui me demande inlassablement les noms de mes complices.
Qui me susurre mon prénom à l’oreille :
« Allez, Salim, tu es un gentil garçon, intelligent… »
Qui me caresse les cheveux, pourtant trempés de sueur, avec ce geste qu’avait ma mère.
Je ferme les yeux. Le seul moyen de m’extirper de cette pièce, d’échapper à cet enquêteur. Une gifle m’en empêche.
La première fois qu’un militaire israélien m’a frappé, je n’étais encore qu’un fœtus dans le ventre de ma mère. Lors d’une perquisition, en pleine nuit, un officier trop pressé l’a poussée dans l’escalier. Enceinte de six mois, les contractions l’ont contrainte à garder le lit durant plusieurs semaines.
Je suis né, un peu prématuré, la jambe gauche un peu cabossée.
Cela ne m’a jamais empêché de courir, ni de me livrer aux bêtises des gamins de mon âge : lancer des pierres sur les militaires en jeep, par exemple. Au lieu de devenir maçon, je suis juste devenu avocat.
« Salim ? J’attends ? »
Oui, je sais, il attend les noms. Il poursuit, sur le même ton, doucereux :
« Avec ta jambe folle, t’as pas pu faire ça tout seul, hein ? Qui était avec toi ? »
Depuis le début, il tient à sa version : celle où j’aurais bénéficié de l’aide de complices. Histoire de profiter de l’occasion pour mettre la main sur quelques garçons qu’ils surveillent depuis longtemps. Mon frère, mes amis, mes cousins. Pas difficile. Lorsque l’on a vingt ans, trente ans à Jérusalem-Est en 2010, on se politise vite. Je n’en connais pas un seul qui n’ait pas eu, un jour, affaire à la police. Proches du Hamas, du FDLP ou simples gamins, les poches pleines de cailloux sur l’esplanade des martyrs, ils sont déjà tous suspects.
Encore une claque.
De l’autre côté. Histoire d’équilibrer les comptes. J’avale de travers le sang qui coule dans ma trachée, et tousse.
J’avais trois ans lorsqu’un militaire m’a frappé, pour la deuxième fois. Lors d’un contrôle d’identité, il m’a arraché à la jambe de mon père où je m’étais accroché et m’a renvoyé dans les jupons de ma mère d’un coup de pied aux fesses. Je n’ai pas pu m’asseoir durant huit jours. L’un des tout premiers souvenirs que j’ai gardé de mon enfance. Je me souviens aussi, après cela, de ne pas avoir vu mon père durant quatre ans. En prison, il n’avait le droit qu’à une seule visite à la fois. Ma mère ne pouvait m’amener avec elle. Qu’est-ce que j’aurais donné pour réussir à me glisser sous sa jupe, m’y cacher et revoir cet homme qui me manquait…
Je n’ai reçu aucune visite depuis mon arrestation. Pas même celle d’un avocat. L’enquêteur a souri quand je lui ai demandé à en voir un.
« Tu l’es, non ? Avocat ? Tu peux te défendre tout seul ! Comme un grand ! »
De toute façon, il sait très bien qu’il a la loi de son côté. Et je le sais aussi. Je suis Palestinien, il peut me garder au secret un bon bout de temps. Le temps qu’il faudra pour que je lâche ces noms et que je signe un bout de papier. Alors, depuis, je me tais. Le silence reste mon unique défense.
Je me tais et je ravale mes larmes. Mon père m’a appris cela : à ne pas pleurer.
Je n’avais que douze ans le jour où il a été abattu, sous mes yeux. Une balle dans la tête, lors d’une énième perquisition. Mes parents étaient des militants politiques. Mon père surtout, un dirigeant communiste. Les accords d’Oslo avaient été signés quelques semaines plus tôt.
Cela ne les a pas empêchés de l’assassiner.
J’avais fêté mon anniversaire la veille. C’était l’été, la nuit était tiède, agréable. Je me souviens. D’habitude, je restais avec ma mère et ma sœur à l’intérieur de la maison quand les militaires déboulaient. Cette fois-ci, ils m’ont considéré comme assez grand pour rejoindre mon père dans la rue, les mains sur la tête, en slip, alignés contre un mur. Des fusils d’assaut pointés sur nous.
Et je tremblais. De peur.
L’un des soldats a achevé de me déshabiller et a ricané devant mon sexe de petit garçon imberbe.
« T’es pas encore un homme, toi ! »
J’ai commencé à pleurer. Humilié. Mon père a murmuré mon prénom, bien qu’il nous était interdit de nous parler. J’ai levé la tête. Il m’a fixé avec ce regard que je lui connaissais, tendre, mais exigeant.
« Ne pleure pas. Quoi qu’il se passe, ne pleure pas. »
J’ai trouvé la force de refouler mes sanglots. Nous avons attendu à nouveau. Un homme en civil, cagoulé, est arrivé. Grand, il parlait l’hébreu, que je ne comprenais pas encore, et une discussion s’est engagée. Mort de fatigue, je m’endormais debout lorsque la détonation a claqué. Dans un sursaut, j’ai remarqué le corps à mes pieds, le sang et le sourire de l’assassin.
Il m’a ébouriffé les cheveux.
Je n’ai pas pleuré.
« Ça devrait te rendre plus bavard ! »
L’enquêteur attache mes menottes au dernier barreau de la chaise. Mon dos, dessine un bel arc de cercle contre le dossier. J’ai déjà la jambe gauche bousillée, au tour de ma colonne vertébrale…
Il sourit.
Le sang continue à couler dans ma gorge. Je m’étrangle avec. Je me retenais jusque-là, mais je n’en peux plus et j’urine dans mon pantalon.
Il ricane.
Cette petite humiliation fait partie du jeu. Une fois qu’on a compris ça, c’est moins difficile à supporter, même si cela reste embêtant. Je vais devoir garder mes vêtements sales et humides encore un bout de temps.
La première fois que cela m’est arrivé, j’avais tout juste trois poils au menton. J’avais été pris à lancer des pierres sur un véhicule militaire qui sillonnait le quartier. Mauvaise idée, surtout lorsque, comme moi, on ne court pas très vite. Mais j’ai cru que le keffieh que je portais autour du visage me protégerait.
Cela n’a pas été le cas. Ils m’ont arrêté à la maison, de nuit.
J’avais quinze ans, mais je me souviens d’avoir eu très peur. Les gosses d’aujourd’hui connaissent cela, eux aussi. Mais ils ont neuf ans, dix ans. Il ne se passe pas une semaine sans que je n’aie à défendre l’un deux…
La police m’a gardé vingt-quatre heures au commissariat, dont la moitié passée à être interrogé. Et j’ai pissé dans mon pantalon. Mohammed, un vieil ami de mon père, qui avait combattu auprès de Yasser Arafat, est venu me chercher. Il m’a trouvé en cellule, sans chaussure, sans ceinture, le pantalon humide et la chemise déchirée. Je grelottais. Nous étions en hiver et j’avais froid dans cette pièce non chauffée.
J’ai eu un réflexe de peur lorsqu’il a tendu une main. Je m’attendais à recevoir une claque, mais sa paume, large et calleuse, s’est contentée de se poser sur ma nuque et il m’a attiré contre lui. J’ai lâché un sanglot et il a murmuré :
« Ne pleure pas devant eux. »
Les larmes, je les ai réservées pour plus tard, dans la voiture, alors qu’il me ramenait chez ma mère. Je tremblais. Je pleurais comme un enfant et jurais qu’on ne m’y reprendrait plus. Mohammed n’a pas répondu aussitôt. Il a allumé une cigarette et soupiré :
« Je ne vais pas te dire que c’est intelligent ce que tu as fait. Mais si, ça t’arrivera à nouveau. Parce que t’es arabe, parce qu’un jour tu ne présenteras pas assez vite tes papiers ou que tu n’auras pas semblé assez poli à un militaire. Tu leur as dit quoi ? »
Rien. Je ne leur avais rien dit. Mohammed a hoché la tête.
« C’est bien. C’est ce qu’il faut faire. »
J’ai retenu la leçon.
Ne rien dire, se taire.
Parler, même pour des choses anodines, c’est leur permettre de s’immiscer un petit peu plus dans ta cervelle. D’appuyer là où ça fait mal : la famille, les enfants… ma femme.
Je n’aurais pas dû cracher à la figure de cet enquêteur lorsqu’il m’a promis de se la taper le soir même. Avec force détails obscènes.
Il sait qu’il a trouvé un bouton et il l’utilise.
« Je suis sûr qu'elle ira se faire sauter par tous les mecs possibles quand tu seras en tôle. »
Je me tais.
J’avale mon sang et je me tais. De petites fleurs noires éclatent devant mes yeux. L’impression que mon dos se transforme en arc dont on aurait trop bandé la corde. Qu’il va craquer.
« Tu l’imagines en train de sucer un autre ? Je suis sûr qu’elle aime bien sucer, cette salope. »
Il s’approche à nouveau et frotte sa braguette contre mon visage.
Cette fois-ci, je ne peux plus cracher. Il le sait et ça l’amuse.
C’est ta queue que je vais mordre si tu me la remets sous le nez !
Un coup de poing dans le ventre ; je hurle. Pas tant à cause de la douleur dans mon estomac que de la décharge qui traverse mes vertèbres. Quelque chose s’y est déchiré. Je tente de me redresser. N’y parviens pas. Les fleurs noires s’agrandissent. Je ne sais plus trop ce que je fais sur cette chaise, sauf que tout ce sang passe du mauvais côté dans ma gorge, et que ma toux aggrave la situation.
« Et avec un clebs ? J’suis sûr qu’elle adorerait ça ! »
Arrête de parler de ma femme, comme ça !
Je me suis marié avec Nawal, il y a deux ans. À mon retour de Londres où j’avais suivi des études de droit. Ma mère était morte d’un cancer du sein foudroyant quelques mois plus tôt.
À vingt-trois ans, j’étais orphelin.
J’ai eu la chance de rencontrer ma future épouse peu de temps après. Étudiante, intelligente, jolie. Je ne suis pas bien sûr de moi avec les filles. Timide, complexé par ma jambe tordue. Elle a pris les devants. Nous avons flirté en secret de sa famille. En secret de ses frères surtout. J’ai attendu d’avoir du travail pour la demander en mariage.
Trois jours de fête qui m’ont permis d'oublier un peu mon chagrin.
Et puis l’annonce, magique, de sa première grossesse.
J’étais fou de joie, comme un gosse.
Certains disent qu’ils sont devenus homme la première fois que leur sexe s’est durci et qu’ils ont trouvé agréable de jouer avec, d’autres la première fois où ils se sont retrouvés nus entre les cuisses d’une femme ou même le jour de leur mariage.
Je me souviens de ma mère, scandalisée, lorsque j’ai tenté de lui parler, à six ans, de mon zizi tout dur. Je me souviens de ma première fois, dans le lit d’une jeune Anglaise : à moitié saoul et pas très fier. Je garde un heureux souvenir de ma nuit de noces. Mais je ne me suis jamais plus senti un homme que le jour où je suis devenu un père. Ce jour, où ma sœur m’a tendu un paquet tout blanc avec une petite chose rose au milieu.
Mon fils. Hani.
J’étais responsable de cette petite vie. Ad aeternam.
« Et ton gamin, le pauvre… grandir tout seul. Sans père… »
L’enquêteur susurre, d’une voix très douce.
J’ai dû m’évanouir. Je me tiens penché en avant sur la chaise. Mes poignets ne sont plus menottés aux barreaux du dossier et je reprends mon souffle.
Je me souviens d’un second coup de poing dans le ventre.
Et puis le black-out.
Il peut me frapper tant qu’il veut. Quand je suis arrivé dans ce centre de détention, les yeux bandés, j’étais déjà couvert de bleus. J’avais déjà plusieurs côtes de cassées.
J’ai cru mourir lorsqu’ils ont commencé à me lyncher sur le chantier. Des soldats les en ont empêchés. C’est bien la première fois que je peux les remercier de quelque chose, ceux-là.
Il me caresse les cheveux.
Il murmure des mots réconfortants à mon oreille qui ne l’entend plus qu’à moitié. Il me demande si j’ai envie de laisser ma femme enceinte seule, de ne pas être là pour la naissance de notre deuxième enfant.
L’évènement est prévu pour la fin de l’année, aux environs de Noël.
J’espère que ce sera une fille. Nawal voudrait encore un fils.
Je serre les dents et m’efforce de retenir ma réponse. Je sais que, quoi que je dise, quoi que je fasse, Nawal accouchera seule cette fois-ci. Cet homme ment. J’aimerais le croire. Je voudrais le croire. Je suis fatigué, le dos démoli, j’ai besoin de dormir, mais je sais qu’il ment.
Il y a eu un mort.
Je vomis de la bile, teintée de rouge, entre mes genoux.
Et je serre les dents.
Avec Nawal, après le mariage, nous avons vécu chez ma sœur et son mari. Pas l’idéal pour un jeune couple, mais un mois après la mort de ma mère, la municipalité avait décidé de détruire la maison de mes parents. Permis de construire invalide. Nous aurions pu nous charger de la démolition. Je n’en avais pas eu le cœur. J’avais laissé les bulldozers entrer en action et j’avais payé la facture. Salée. Au goût des larmes.
Les terrains sont rares à Jérusalem-Est. Mais, grâce à des amis, nous en avons trouvé un dans le quartier de Silwan, tout près de la vieille ville. Un bout de terre convoité par des colons qui se sont installés dans la même rue, peu de temps après que j’obtienne ce précieux permis de construire…
Mohammed m’a mis en garde lorsque j’ai décidé, malgré tout, de lancer le chantier. Il m’a répété que je me livrais là à une imprudence inutile. Je ne l’ai pas écouté. J’aurais dû. Mais… ils m’avaient déjà abîmé la jambe, avaient tué mon père, avaient détruit notre maison. Je n’allais pas en plus leur laisser ce bout de terrain chèrement acquis.
Avec l’aide d’amis, de cousins, j’ai donc commencé à poser les premiers parpaings. J’ai peut-être une mauvaise jambe, mais je sais construire une maison, en plus d’être avocat. J’évite juste de porter les sacs de ciment.
Ils ont tenté quelques intimidations, ces cinglés, avec leurs chapeaux noirs et leurs petites nattes, mais nous étions à chaque fois assez nombreux pour les dissuader d’aller plus loin.
Le jour de l’accident, j’étais venu seul sur le chantier. J’avais emprunté l’échelle pour grimper sur le toit tout neuf. Ma jambe ne m’empêche pas de négocier les barreaux. Je suis moins rapide qu’un autre, c’est tout.
Il était là. Avec son chapeau noir et ses nattes. Une pioche à la main, occupé à détruire ce que nous avions terminé la veille.
« Fous le camp de chez moi ! »
Il s’est retourné.
« C’est pas chez toi, ici, le macaque ! »
Nous nous sommes fait face durant une longue minute. Sans bouger. Il était jeune, grand, bien plus que moi. Seul, je n’ai pas pu employer la force pour l'obliger à partir. J’ai tourné autour de lui et ai ramassé un pied de biche. Ses tempes luisaient un peu sous le chapeau.
« Fous le camp avant que je me fâche. »
Je bluffais. Je ne faisais pas le poids avec mon bout de ferraille et mes soixante kilos tout mouillé. Et il le savait.
Il a ricané.
« Tu vas faire quoi, l’estropié ? »
L’estropié. J’ai traîné cette insulte durant toute ma vie, comme je me traîne cette jambe mal foutue. Mais je l’ai acculé à la corniche sans qu’il ne se rende compte de rien.
J’ai souri et il a compris sa position délicate. Il a sorti un pistolet de derrière son dos. Dans un réflexe – je suis bon à ce petit jeu, de celui qui sera le plus rapide – j’ai frappé au poignet.
Le tir est parti. En l’air. Et l’homme, déséquilibré, est tombé. En bas.
Je suis resté un instant pétrifié. Je suis redescendu en catastrophe, au risque de tomber à mon tour, dans l’espoir vain de lui porter secours. Mais je n’ai découvert qu’un corps démantibulé, le crâne explosé sur un parpaing.
J’étais occupé à vomir non loin de sa cervelle étalée sur le béton quand ils sont arrivés. J’ai tenté de m’échapper, mais ils m’ont rattrapé dans la rue. Je me souviens juste d’une mêlée de chapeaux noirs et de nattes. Je me souviens des cris et de m’être évanoui sous les coups.
Il a sorti son flingue.
Le canon s’appuie sur mon front, juste entre les yeux. Sans bouger, je louche sur ce vieux joujou. Un de ceux qu’on voit au cinéma, avec leur barillet à six coups. Moi qui croyais que les agents du Shin Bet étaient équipés des derniers modèles à la pointe du progrès…
En tout cas, je peux contempler les balles qui y scintillent.
Il ne fait pas semblant.
Il a dégagé la sécurité. Son index caresse la détente.
Je n’ai pas compris sa dernière question, mais je l’entends murmurer. Me menacer. Il en a assez. Il est fatigué. Il veut rentrer à la maison, manger, dire bonjour à sa femme, ne plus avoir à s’occuper de cas dans mon genre.
Je crois qu’il pète un plomb.
Moi aussi, je suis fatigué. Moi aussi, je veux rentrer chez moi, voir ma femme, embrasser mon fils. Mais je ne signerai pas ce bout de papier.
La pression sur mon crâne s’accentue un peu plus. Je ne cherche pas y échapper. J’y résiste même.
Nos regards se croisent. Je me tais et le fixe dans les yeux.
Son doigt tremble sur la détente.
Derrière moi, il y a une porte. Fermée. Il serait temps que quelqu’un vienne l’ouvrir. Grand temps…