Le Monde de L'Écriture
Salon littéraire => Salle de lecture => Romans, nouvelles => Discussion démarrée par: Meilhac le 30 Septembre 2021 à 17:39:26
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Seksik, Laurent, Le cas Eduard Einstein, Flammarion, 2013, 300 p.
Laurent Seksik est romancier. Son livre le plus connu, traduit en quinze langues, s’appelle Les derniers jours de Stefan Zweig.
Le cas Eduard Einstein est une évocation de la vie d’Eduard Einstein, l’un des deux fils d’Albert Einstein. Il y est question des autres membres de la famille Einstein (le père, la mère, le frère de Eduard). Il y a des allusions aux travaux et à la célébrité d’Albert Einstein, ainsi qu’au contexte historique (montée du nazisme). Un chapitre sur deux, la vie des Einstein est racontée à la troisième personne du singulier. un chapitre sur deux, c’est Eduard, atteint de schizophrénie, qui parle.
On sent rapidement que l’histoire est tout à fait romanesque : Albert Einstein, père comblé de l’une des théories les plus importantes de l’histoire de l’humanité, et père malheureux et en échec d’un fils délaissé et malade. Eduard Einstein, fan de Freud, et se sentant délaissé par son père, et sombrant dans la folie. Il y a la Paternité, la Folie, l’Atome, l’Energie, la Gloire, l’Echec, la Supersuissance et l’Impatience : de quoi faire un livre intense et plein de souffle.
Mais ça n’est pas le cas. Si la littérature sert seulement à nous faire connaître des histoires, l’ouvrage remplit au moins ce but : à la fin du livre, on a appris certains faits sur la vie d’Einstein et de sa progéniture. Mais si la littérature sert à nous proposer (et à nous permettre de connaître et d’essayer) des manières singulières de voir le monde et donc de parler, alors ce livre n’est pas une grande réussite. Le ton de Seksik peine à nous donner à sentir les grands sentiments (Désarroi, Désespoir, Remords) et grandes caractéristiques (Folie, Génie) des principaux personnages. La langue n’accroche pas. Quand c’est Eduard qui parle, on ne retrouve que rarement quelque chose, dans le ton, qui nous donne l’impression d’entrer de mieux sentir ce que ça peut être d’être schizophrène, et enfermé, et abandonné. On aimerait que le ton aie quelque chose de singulier, mais ça reste étonnamment plat.
N’importe quelle phrase des meilleurs romans qui font parler des fous, des solitaires ou de grands mélancoliques (de Molloy (Beckett) à L’Etranger (Camus)) est beaucoup plus forte que les phrases assez banales que Laurent Sesnik met dans la bouche de Eduard Einstein. Ça donne envie de lire d’autres choses sur les Einstein, ou peut-être plus encore d’imaginer un écrivain au ton ou au style plus singulier aux prises avec ce sujet.
A aucun moment on a l’impression que l’auteur nous montre des choses que nous n'aurions pas vues sans lui. Or c’est quand même à ça que ça sert, un écrivain.
On ne rentre pas dans la tête des personnages. Laurent Sesnik nous laisse à la porte. Sans doute parce que lui même n’a pas vraiment trouvé la clé - à moins qu’il n'ait pas trouvé le ton pour nous donner à sentir ce qu’il y aurait à sentir.
extrait :
« Il tente de taire ses angoisses et ses craintes. Il rassemble ses idées. C’est son fils, là, en face de lui, son fils méconnaissable, endurci par l’épreuve. Pendant le temps qu’ils jouaient Brahms, il avait vécu dans l’illusion d’avoir retrouvé son garçon. Une forme de grâce familière émanait d’Eduard quand ses mains virevoltaient au dessus du piano. L’harmonie régnait entre eux. Désormais, une touche d’orgueil déforme ce visage. »
édité pour clarifier le nom de l’auteur dans le titre