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Cauchemars de couleur
Une longue trace sur le parquet pistache, une trace noire de souliers vernis, résidus caoutchouteux filant vers l’insondable. La trainée sinueuse offre au regard le dernier signe d’une présence disparue. Les lames visent un point de fuite dissimulé dans le vert. Je m’agite, serre les poings, frappe en tout sens. Rien ne bouge. Je hurle et aucun son ne sort de ma bouche. À côté de moi, tout à coup, apparaît la silhouette gigantesque d’un inconnu. Je suis minuscule et son corps s’élève jusqu’au-delà du ciel. Aucun plafond ne saurait l’arrêter. À nouveau je m’époumone, sans succès. Les rideaux émeraude claquent dans le vent, une odeur de soufre agresse mes narines. L’homme lève un pied immense et fracasse le sol. Les lattes de bois volent en éclats, je décolle avant de tomber dans le gouffre béant. Je chute vers l’abyme, je tournoie, bras écartés et, tout autour, des falaises de souvenirs miroitent et clignotent. Au milieu de reflets opalescents, un kaléidoscope de couleurs : je vois ma mère, un ami d’enfance, ma première amoureuse, une chute de cheval et mon bras cassé… Vais-je m’écraser au fond du ravin ? Autour de moi, les larges brosses d’un peintre invisible crachent des boules de feu orangées et des blocs de glace qui éclatent en une myriade de variations de bleus. Les cristaux et les flammes se mélangent, prennent des teintes violettes, rampent vers moi sur le parquet vert qu’elles avalent en formant un magma gris. Il s’étale, s’approche et m’engloutit. Je pousse un long cri aigu, qui résonne cette fois fort et clair. Une onde de couleur se déploie comme sur une palette dont je serais le centre et puis tout disparait. J’ouvre les yeux et me redresse. Mes draps sont trempés.
Je n’ai pas toujours broyé des cauchemars de couleur. Il fût un temps où je chérissais les aquarelles, les pastels et l’huile, bien sûr. Je rêvais d’en faire mon métier depuis mon plus jeune âge, lorsque les Impressionnistes avaient commencé à libérer la peinture. Pour tout dire, après des années de labeur solitaire, j’y étais presque parvenu : j’avais vendu mes premières toiles et déjà quelques élèves avaient rejoint mon atelier. Deux jeunes hommes se chamaillaient pour obtenir mes compliments. Et Lucie, cette chère Lucie… elle restait silencieuse, ne réclamait jamais de conseils ou de gratifications. Toujours, elle patientait respectueusement jusqu’à ce que j’examine son travail. Du reste, son don ne faisait aucun doute. Ses compositions abstraites s’appuyaient sur des équilibres singuliers, des variations de formes et de couleurs jamais vues. J’avais exprimé mon enthousiasme dès l’achèvement de ses premières toiles. Ensuite, j’étais resté réservé, ne voulant pas, par des compliments trop prononcés, brûler les ailes de son art en plein envol. Sans doute souhaitait-elle me séduire à nouveau ; pour cela, elle peignait sans ménager ses efforts. Dans chacun de ses tableaux, je ressentais à la fois l’énergie d’un premier jet et le soin le plus attentif. Sa virtuosité était telle que les deux garçons abandonnèrent bien vite mon atelier. Ils prétextèrent une divergence de point de vue, une envie de trouver d’autres influences ; mais en vérité, ils ne pouvaient s’épanouir à l’ombre des œuvres magnifiques que Lucie enchaînait. La dernière fois que je vis ces deux apprentis, ils comparaient leurs productions respectives : sur la base d’une étude de fleurs, ils avaient composé chacun une nature morte abstraite. Leurs tableaux n’étaient pas mauvais, ils avaient même de la qualité, même si les lignes de force étaient trop voyantes, l’utilisation des couleurs complémentaires un peu trop forcée, les points et contre-points eux aussi légèrement caricaturaux. Bref, ils se querellaient en regardant leurs toiles et puis ils firent le tour du chevalet de Lucie. Et là, pendant un très court laps de temps, ils restèrent subjugués. Cela ne dura que quelques secondes. Bouche bée, abasourdis, ils contemplaient. Une courbe ondulante surgissait dans le tableau à partir d’un coin, en bas à gauche. Épaisse, elle s’affinait en se tordant, escaladant la toile et se ramifiant jusqu’au bord supérieur droit où quelques radicelles disparaissaient hors du cadre. À chacun de ses virages, la ligne puissante faisait naître des explosions de couleur circulaires qui se déployaient, se chevauchaient en harmoniques de bleus, de verts, de jaune et de rouge. Dans les profondeurs des aplats vibrants, des formes arrondies et sourdes équilibraient la composition par leurs masses floues parfaitement placées là où l’œil les attendait. Nous n’avions jamais vu les œuvres de Klee, Kandinsky ou Sonia Delaunay, le talent de Lucie était leur contemporain. Les deux jeunes hommes restèrent face à la composition, bouche entrouverte, et puis la fierté leur fit secouer la tête, reprendre leurs esprits : ils embarquèrent toiles et matériel avant de disparaître. Jamais plus ils ne revinrent.
Lucie partagea l’atelier, seule avec moi. Seule avec moi… une façon nette et tranchée de dire la vérité : je la voulais pour moi seul. Pas tant sa personne, non ; mais son art. Son art était chatoyant, toujours renouvelé. Elle, je ne la regardais que rarement, ébloui par son travail. À vrai dire, je ne saurais la décrire et encore moins la peindre. D’abord, je suis mauvais portraitiste et ensuite, ce sont ses tableaux qui importaient. Pendant tout l’été, nous peignîmes sans relâche. Nous ne posions nos brosses que pour broyer les pigments. Même lorsqu’elle maniait le pilon, versait l’huile de lin, la flamme de la création ne la quittait pas. Lucie avait toujours en tête de futurs tableaux, la volonté de faire parler la couleur sans répit. Sa palette aussi était un objet d’expérimentation et souvent devenait une source d’inspiration pour une nouvelle esquisse. Je me souviens d’un jour où, se lavant les mains dans la cuvette émaillée, elle s’émerveilla des spirales de couleur qui naissaient autour de ses doigts. Sa façon évoluait et la mienne aussi à son contact. Il ne nous fallait que quelques jours pour achever des toiles qui auraient demandé à d’autres un mois de travail acharné. Nous inventions un nouveau monde, défrichions de nouveaux continents. Lucie ne s’arrêtait que pour me regarder et moi de même je ne cessais de peindre que pour admirer ses compositions merveilleuses ou nous préparer de quoi manger. Nous discutions alors durant chaque repas parfumé à l’essence de térébenthine. Lucie dormait à l’atelier, évidemment. Elle s’était installée sur le sofa, sous la fenêtre. Quant à moi, j’occupais la mezzanine. Quelques mois s’écoulèrent ainsi, où je crus que nous étions heureux tous les deux.
Quand vint le mois de novembre, elle commença à se plaindre du froid. La grande verrière qui offrait une lumière zénithale laissait passer le souffle hivernal par ses interstices. Je tentai sans grand succès de boucher les fissures avec du papier journal et offris à Lucie une de mes couvertures. Dans notre frénésie créatrice, nous n’avions guère le temps d’essayer de vendre nos toiles et l’argent manquait cruellement. Si nous trouvions encore de quoi nous nourrir, je n’avais plus d’argent pour acheter du charbon, ni même du bois. Nous brûlions dans le poêle quelques boules de papier inutilisables, de vieux torchons irrécupérables. De quoi nous réchauffer les mains un instant. Les jours se firent plus courts et plus glaciaux. La peinture de Lucie s’assombrit et sa palette devint plus froide. J’y voyais toujours la même lumière, où dominaient maintenant des bleus et des outremers profonds. Un soir, je crus voir un navire vermeil s’enfoncer dans le gris de Payne. Je m’enthousiasmai comme aux premiers jours, elle ne répondit pas, fixant de ses yeux cernés un point invisible sur le parquet. Je lui répétai que sa toile était magnifique, qu’elle me donnait la chair de poule, l’envie de pleurer… Une larme coula sur sa joue. Attristé de la voir ainsi, je voulus la réconforter et lui touchai l’épaule, pour la première fois. Ses sanglots redoublèrent et elle vint se blottir entre mes bras. Ne sachant que faire de son corps tremblant, je lui tapotai la tête, lui promettant des jours meilleurs. Ce fut l’unique occasion que j’eus de tenir Lucie contre moi. Le soir, je la couchai sur le sofa et la bordai de près pour tenter de la réchauffer. Demain, nous peindrions à nouveau.
Dès l’aube, Lucie commença à tousser. Une toux rugueuse, âpre. Je lui préparai un bouillon et sacrifiai mes derniers sous pour faire venir un médecin. Il préconisa un séjour dans un lieu mieux chauffé, mais elle refusa : elle voulait rester auprès de moi, ne pas tarir le flot de ses créations. Elle se remit au travail en grelotant. Une semaine plus tard, la fièvre la rongeait malgré le traitement ordonné. Elle n’avait cessé de peindre et si tout son corps tremblait, sa main restait ferme chaque fois qu’elle traçait une courbe, une ligne, une esquisse. À la fin, lorsque nous n’eûmes plus rien à brûler et que le givre dessinait des arabesques sur les vitres, je lui ordonnai de quitter l’atelier, de retourner chez ses parents afin de soigner son rhume. Elle refusa. J’insistai et elle me frappa au visage lorsque je la forçai à sortir de chez moi. Elle s’enfuit en me criant « ne comprends-tu pas que je t’aime ? » Non, je ne l’avais pas compris, je ne pouvais le comprendre, je ne pouvais ressentir de l’amour pour elle, ses toiles prenaient toute la place. Terrorisé, incapable de lui courir après, je la regardai disparaître, sous les rafales de neige.
Deux semaines plus tard, n’ayant toujours pas reçu de ses nouvelles, mes lettres étant restées sans suite, je me rendis chez ses parents. Une étoffe de soie noire barrait la porte. Je restai là, longtemps, sous le grésil, n’osant faire un pas de plus. La soie dansait dans le vent, les larmes mouillaient mes joues. Je m’écroulai à genoux au seuil de sa maison. La pneumonie l’avait emportée. Sa mère ne voulut pas me recevoir. Son père me gifla et m’insulta avant de m’avouer qu’il ne lui avait pas donné mes courriers, qu’elle m’avait réclamé jusqu’à la fin. Pendant tout l’hiver, je restai prostré dans mon atelier, au milieu des tableaux merveilleux de Lucie. Au printemps, ses parents vinrent me rendre visite. Ils pleurèrent silencieusement en regardant ses toiles puis décidèrent que jamais ils ne pourraient les voir à nouveau. Alors, elles sont restées là, tout autour de moi.
Depuis, mes cauchemars en couleur me dévorent toutes les nuits.