Le défi date de juillet 2009... versez une larme, svp.
Verasoie, je te défie d'écrire un texte joyeux et non glauque :noange:
J'avais eu l'idée en sortant de partiels. Au début, je voulais faire une AG de lutins en grève, mais je me suis dit que ça ne ferait rire que moi, et comme c'était pour le swap de Noël, ç'aurait été dommage :mrgreen:
Ce n'est qu'après l'avoir fini que j'ai réalisé qu'il pouvait répondre à cet archaïque défi. (Une de mes résolutions 2011 est de répondre à tous mes défis, au fait. :mrgreen:)
Ne t'inquiète pas, Zeph, tu conserves bien entendu l'exclusivité de la version sans marges et écrite de travers !
***
Quand j'ai poussé la porte, la chaleur m'a sauté au visage. Elle m'a étreint comme une grand-mère un peu étouffante, toujours vigoureuse avec l'âge ; comme une promesse de chocolat chaud et de brioches. Pendant un moment je n'ai plus vu qu'une brume colorée ; c'était la vapeur de la pièce qui venait se coller à mes lunettes teintées. Je les avais trouvées dans un marché aux puces, une monture d'aviateur et des verres de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, plus kitsch, tu meurs, mais je m'étais dit que ça m'aiderait à passer outre la grande étendue de neige de la Laponie. J'avais bien fait de les prendre, je m'en étais rendu compte en revenant. Le blanc, il faudrait un moment avant que mes yeux s'y réhabituent.
J'avais presque été vexé, en ouvrant la porte, de constater que ma clé rentrait toujours dans la serrure. Depuis ce temps, je me disais que le verrou aurait pu changer trois fois au moins, être défoncé par des voleurs, soumis au danger pendant que je n'étais pas là pour le défendre ; j'aurais pu être vu comme un paria et on aurait tout fait pour empêcher mon retour. Mais non. Enfin, j'exagérais. Ça ne faisait que huit mois.
Liquéfié par la chaleur, je laissai tomber mon sac de toile et enlevai mes lunettes. Je clignai des yeux pour chasser les flocons de neige qui, en fondant, s'étaient agglutinés sur mes cils. Et puis je vis le jeune lutin qui, assis sur un fauteuil au coin de l'âtre, me regardait, presque effrayé. Dans le foyer ne restaient que des braises, il devait être tard. Pourtant ça ne m'étonna même pas de le voir encore debout.
« Micha ? », il demanda, hésitant, pourtant il me reconnaissait, assurément, jamais personne ne m'avait mieux connu que lui. Je finis de m'essuyer les yeux avec ma main toute rougie par le froid. Ils étaient peut-être un peu plus embués que ce que les flocons avaient accompli. Je souris largement. « Je suis rentré », fis-je. Enfin, il s'en était bien rendu compte. Moi, j'y croyais encore à peine.
Camille se laissa finalement glisser au bas de son fauteuil. Il était en pyjama, un grand pyjama rayé avec un châle passé au-dessus de ses épaules, et en chaussettes de laine tricotées. Mes pieds commençaient à dégeler et à me faire mal. Je le regardai tisonner les braises et ajouter deux bûches au foyer, puis il vint vers moi et enleva mon bonnet, mes gants, mon écharpe pour les étendre au dos d'une chaise. Il était toujours tellement prompt à s'occuper de tout que j'avais simplement envie de me laisser aller, et c'est ce que je fis ; avant même de songer à expliquer ma présence j'étais assis sur le fauteuil que Camille avait délaissé, une demi-douzaine de lainages empilés sur mes genoux et sur mes épaules, et les doigts repliés autour d'une timbale de vin chaud. Le feu reprenait joyeusement dans la cheminée, et Camille tira un autre fauteuil en face de moi pour s'y installer avec sa propre tasse.
« J'ai cru que tu ne reviendrais pas », lâcha-t-il finalement. Son regard était perçant. « J'ai cru que tu étais parti, comme Théo. »
Je reniflai le vin chaud pour me donner une contenance et grimaçai. « Vous n'en avez toujours pas marre, de la cannelle et du clou de girofle ? » Il sourit. De tous les lutins, j'avais été le seul qui ne se soit jamais fait au goût des épices. Mais là, ça avait une odeur de maison. Je bus une gorgée avant de répondre : « À vrai dire, je comptais rentrer beaucoup plus tôt. Après les fraises, mais il y a eu les cerises, et les abricots mais je voulais rentrer après les vendanges... »
Je m'interrompis quand je réalisai que Camille me regardait avec un air plutôt inexpressif, comme vaguement inquiet que j'aie de la fièvre. À vrai dire, j'en avais probablement. Je pris une autre gorgée de vin chaud en essayant d'ordonner mes pensées.
« Où est-ce que tu es allé après Pâques ? » demanda Camille. Oui, c'était un bon endroit pour commencer. Tous les ans le vieux quittait la Laponie aux alentours de Pâques pour prendre ses vacances, comme il disait. Il proposait aux lutins qui le voulaient de profiter du traîneau ; à cette époque il y avait de l'embauche un peu partout pour aider à la distribution des chocolats, selon le pays on nous affublait de déguisements de cloches ou de lapins, on nous demandait de lancer les œufs d'en l'air ou de les cacher. Il y avait des avantages en nature, comme le buffet de Schokobons de fin de saison. C'était une bonne semaine entre lutins. Et puis comme le vieux ne revenait qu'en septembre, il nous avait toujours laissé le choix de revenir au chalet ou de passer des vacances à l'extérieur. La plupart d'entre nous rentraient sagement, une semaine dans le monde coloré suffisait, et puis à cette époque c'était le jour perpétuel en Laponie, et le soleil de minuit.
« Tu te souviens que les embaucheurs de Pâques parlaient d'autres jobs ? », commençai-je. « Pas des travaux de lutin, mais avec tout le monde, et n'importe qui. Je me suis dit que j'avais envie d'essayer. J'ai cueilli des fruits, surtout, et puis des fleurs. Des fraises en mai. Des cerises en juin. En juillet et en août, c'étaient le jasmin, les pêches et les abricots. Il y avait cette fille, Marla. Je voulais rentrer en septembre, en même temps que le vieux pour le début de la saison, mais elle m'a convaincu de rester pour les vendanges. Tu sais, je n'avais jamais goûté de raisin ailleurs que dans le vin chaud. J'avais envie de rentrer mais...
- Mais la jeune fille t'a lutiné et dès lors tu n'as plus su la quitter. »
J'avais peur que ce soit un reproche mais il disait ça avec autant d'amusement que de jalousie et d'attendrissement. Je lui rendis son sourire avec gratitude.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? » Je soupirai.
« En octobre elle est rentrée chez elle pour l'université. Au début elle m'admirait, même si je ne lui avais pas bien expliqué ce que je faisais. Elle croyait que j'étais une sorte d'artiste. Mais quand je lui ai dit que j'avais un peu quitté mon travail pour elle, elle a commencé à me prendre pour un parasite, je pense. Tu comprends, elle avait un appartement et je restais avec elle, parce que je ne sais pas comment ça marche, là-bas. Je ne me souvenais pas avoir vécu ailleurs qu'au chalet. J'essayais bien de me rendre utile, mais tout ce que je sais faire c'est ramasser des fruits. Je ramassais des châtaignes sur le trottoir et les faisais chauffer et on les mangeait avec du lait. Le jour où elle en a eu assez de marcher sur des pelures de marron à longueur de journée, d'en renverser des jattes pleines qui se mettaient à rouler par terre, elle m'a mis à la porte. »
La chaleur en ayant fait fondre la glace, mes cheveux commencèrent à me démanger. J'y portai la main. Je les avais laissés pousser pendant l'été pour cacher mes oreilles pointues, mais il me tardait de leur redonner une taille convenable, une dizaine de centimètres, comme ceux de Camille. Je grattai consciencieusement ma tignasse, et j'allais ajouter quelque chose mais j'oubliai quand un petit « ploc » monopolisa mon attention. Je baissai les yeux et vis une araignée morte flotter dans mon vin. Camille l'avait vue tomber de mes cheveux, et il fixait ma timbale d'un air incrédule. Nos regards se croisèrent et nous eûmes un fou rire si violent que je manquai renverser le cadavre sur mes genoux.
« Viens », fit Camille en essuyant des larmes hystériques, « on va couper ça, ça vaut mieux... »
Je m'assis à la table au milieu de la petite pièce et m'en remis à ses soins. Avec des ciseaux à bout rond, il débroussailla, imperturbable, les dreadlocks, atebas et sacs de nœuds que je cumulais depuis des mois.
« Qu'est-ce que tu fais debout aussi tard, en fait ?
- Je finis le travail... Tu sais quel jour on est ?
- Non.
- Le 23 décembre.
- Oh.
- Comme tu dis. Oh. »
Je sentis quelque chose de moite et chaud dans ma nuque et mis un instant à comprendre que Camille essayait laborieusement de me laver les cheveux à l'aide d'un gant de toilette.
« Enfin, il n'y avait plus grand-chose à faire. J'ai envoyé les autres se coucher depuis longtemps. Les nouveaux ont des ampoules aux pouces à force de faire friser le ruban des cadeaux... C'est amusant. Là, je finissais le tien. »
Je jetai un coup d'œil involontaire vers la cheminée mais une main recouverte d'un gant savonneux remit ma tête dans l'axe.
« Tu n'imagines pas que je vais te le laisser voir.
- Pardon. »
Je me sentais un peu piteux d'avoir abandonné tout le monde pendant le coup de speed de l'année, la préparation des cadeaux de Noël. Camille sembla avoir deviné mes pensées.
« Ce n'est pas grave, hein. Parce que tu restes, maintenant, oui ?
- Oui. Le chalet m'a manqué.
- Je me demande ce qu'est devenu Théo, des fois.
- Oh, mais je l'ai vu ! »
Ça s'était passé au début de mon périple, pendant les fraises. Je l'avais complètement oublié et ne pus retenir mon enthousiasme. Le gant de toilette m'enjoignit, d'un coup mouillé sur la tête, de ne pas m'agiter comme ça sur ma chaise. Théo-les-dents-cariées, l'appelait le vieux, parce que son sourire ressemblait au clavier d'un piano. C'était une des sbires de la petite souris qui l'avait envoyé là. Ça se passait comme ça, des fois, le recrutement des lutins. Je n'avais jamais compris comment, mais on disait aussi que les enfants qui fuguaient d'un orphelinat avaient une chance sur deux d'atterrir sur notre chalet. Moi je me souvenais être passé à travers la glace en voulant faire du patinage sur un lac pas trop gelé, et avoir suivi une sirène. Enfin, tout ça, c'était le vieux qui s'en occupait, après tout.
« Il a toujours le même sourire. Je ne comprends pas comment ça ne lui fait pas mal.
- L'habitude, sûrement.
- Il a dit qu'il aimait bien voyager. Il vit dans une sorte de carriole. Au début c'était un renne sauvage qui la tirait, puis il est retourné en Laponie et c'est Théo qui a tiré, jusqu'à ce qu'il achète une vache. Comme ça, il dit qu'il a toujours du lait chaud. L'été il cueille les fruits et l'hiver il fait des figurines en bois qu'il vend sur des marchés.
- Je me demande ce que le vieux dirait de ça... »
Je me mis à glousser pendant que Camille séchait mes cheveux courts en les ébouriffant avec une serviette rêche.
« Tu sais ce qu'il fait, le vieux, l'été ?
- J'ai toujours plus ou moins supposé qu'il allait se dorer la pilule quelque part en attendant la saison.
- Perdu. Il vend des cartes postales sur la place du marché, à Helsinki. Je l'ai vu, avec Marla. Elle m'a dit qu'il lui paraissait familier, mais je ne pouvais pas lui avouer... Enfin, il m'a reconnu, puisqu'il m'a fait un clin d'œil. Il fait semblant de ne parler qu'allemand, il mange des petits poissons frits, et de temps en temps il en lance aux mouettes. Il y en a beaucoup pour croire qu'il est fou. Ils font des blagues sur lui. S'ils savaient...
- Et voilà. Tu es tout propre. »
Je passai ma main dans mes cheveux humides ; ça faisait bizarre de les sentir s'arrêter si tôt. Comme Camille commençait à bâiller, c'est moi qui m'occupai de ramasser les cheveux par terre, remettre les chaises en place et laver les timbales de vin chaud. Je le regardai poser mon cadeau emballé sous le sapin ; il me le désigna en murmurant « je savais bien que ça te ferait revenir ». Ça me rappela que j'avais oublié une chose.
« Moi aussi je t'ai ramené un cadeau ».
Je fouillai dans mon sac et en sortis un sachet de papier kraft en – très – piteux état.
« Je voulais te ramener des fruits, mais ils ont pourri en chemin. J'avais pas mal de marrons aussi mais j'avais tellement faim que... Enfin, ce sont des amandes effilées. Mh. De la poudre d'amandes effilées, maintenant, peut-être. »
J'ouvris le papier mais, par miracle, elles semblaient encore en assez gros morceaux.
« Il n'y en a pas ici, hein ? Il n'en fait pas importer, le vieux. Rien que des épices. Je me suis dit qu'on pourrait retourner pêcher sous la glace ensemble, comme avant. Je suis sûr que ça ira très bien avec les truites polaires. Truites polaires aux amandes. »
J'avais l'air ridicule avec mon cadeau, réalisai-je. Mais, au sourire de Camille, s'il partageait mon opinion, du moins ne s'en formalisait-il pas.
« Allons dormir », fit-il. « Je suis content que tu sois revenu. »
« Moi aussi. »
« Joyeux Noël. »