Pablo et le mystère de la basse-cour
Pablo rentrait de l’école. Les mains dans les poches, il parcourait un chemin de terre entouré de prés verdoyants. Des tilleuls et des châtaigniers le protégeaient de l’ardent soleil de ce mois de juin et des vaches rousses paissaient paisiblement non loin. Le garçon se dirigea vers elles et les salua gaîment :
— Coucou les filles ! Comment ça va ?
Quelques bovins relevèrent la tête et le regardèrent, intrigués.
— Vous n’avez pas trop chaud ? L’herbe est bonne aujourd’hui ? continua Pablo.
Au bout de quelques minutes, tout le troupeau s’était arrêté de brouter et considérait le petit bonhomme rose avec curiosité. Le garçon se mit à rire. Il adorait faire ça : croiser le regard tendre et apaisant des vaches, c’était un de ses petits plaisirs.
Un autre de ses rituels consistait à trouver des cailloux pour donner de grands coups de pied dedans. Le regard au sol, il cherchait des candidats de la bonne taille : ni trop gros pour ne pas se blesser le pied, ni trop petits car cela n’allait jamais bien loin. Quand il eut enfin trouvé le spécimen adapté, il tira fort dedans en visant les poteaux électriques.
— Bing ! chanta l’un.
— Pang ! fit un autre.
— Touché ! s’exclama Pablo fièrement, en levant les bras au ciel.
Tout en poursuivant sa route, il chercha un autre caillou. Il finit par en trouver un parfait. Sombre comme de la roche volcanique, il avait la forme d’un noyau de pêche, en plus massif. Les yeux pétillants de joie, le garçonnet se mit en position et balança sa jambe en arrière afin de shooter le plus fort possible. À sa grande surprise, l’objet partit juste avant qu’il ne l’ait effleuré de sa basket. Devant les yeux ébahis de Pablo, le projectile fila jusqu’à la ferme de M. Dupain.
« Qu’est-ce que c’est que ce truc ? » se demanda le garçon, interloqué.
Poussé par la curiosité, il franchit le portail de la ferme. M. Dupain se trouvait dans la basse-cour, en train de nourrir ses volailles. Quand il aperçut le petit garçon, le fermier le salua et lui demanda de ses nouvelles. Puis, comme souvent, il se mit à râler.
— Eh bien, moi, ça ne va pas ! Pas un seul œuf en trois jours ! T’y crois, toi ?
— Euh… fit le garçon, ne sachant quoi répondre.
— Et dire que je viens de réformer les anciennes ! Quel malheur ! Tu diras à tes parents que je ne pourrai pas leur fournir leurs œufs jeudi...
Pablo hocha la tête. Il écoutait M. Dupain d’une oreille distraite car son esprit était ailleurs : dans un recoin de la basse-cour, près d’une mangeoire, son caillou dansait dans l’air comme pour le narguer.
— Ça va, fiston ? s’enquit le fermier, intrigué.
— Oh euh… oui, oui !
— Allez, rentre chez toi, il se fait tard. Bonsoir mon p’tit gars, bien le bonjour à tes parents, fit le fermier en ébouriffant affectueusement la tignasse brune du garçon.
— Bonsoir, M’sieur Dupain ! répondit-il, jetant un dernier regard à l’objet mystérieux.
« Attends un peu, toi ! se dit Pablo en plissant les yeux. Je reviendrai te chercher ! »
Le garçonnet quitta la ferme, les mains dans les poches, espérant pouvoir y fourrer bientôt un caillou magique.
Après le dîner, Pablo souhaita bonne nuit à ses parents et monta se coucher. Il enfila son pyjama, se lava les dents et eut une idée en reposant sa brosse dans le verre. Il but goulûment jusqu’à sentir son ventre gonflé de liquide. À chacun de ses mouvements, il entendait un glou-glou joyeux venant de son estomac. Il avait lu cela dans un magazine pour enfants : les Indiens d’Amérique buvaient énormément d’eau la veille d’une bataille, afin de se lever tôt. Il espéra que cela marcherait aussi pour les petits garçons qui avaient décidé de faire le mur.
Sa vessie le réveilla comme prévu. Il dut courir aux toilettes pour se soulager avant de regarder l’heure. Il était 2h30 du matin, c’était parfait pour une petite escapade.
L’enfant s’habilla, s’équipa de sa vieille lampe de poche « Youki, l’ami des petits » et ouvrit la fenêtre de sa chambre. Il dormait au premier étage, mais sa fenêtre donnait sur le toit de l’abri à bois.
Il sortit, les jambes les premières et se rétablit. Il n’eut plus qu’à se laisser choir au sol, après s’être pendu par les bras à l’appentis. Pablo jeta un dernier coup d’œil à sa maison pour s’assurer qu’il pouvait partir sans s’attirer de problème. Puis, il se mit à courir vers la ferme de M. Dupain.
À l’approche de celle-ci, le garçon éteignit sa lampe. Il ne souhaitait pas se faire remarquer. Ni par M. Dupain, ni par ce maudit caillou. Il regarda le bâtiment et ses alentours en passant la tête par-dessus le portail. Les occupants de la ferme dormaient paisiblement, y compris les poules et les cochons.
Parfois, un bruissement d’aile ou un grognement assoupi rompait le silence de la cour. Pablo ouvrit doucement le portail et entra pour inspecter les environs. La petite cour était déserte et derrière les grilles, où les volailles reposaient pour la nuit, tout semblait calme. Quelque chose lui frôla soudain la jambe. Il sursauta et se plaqua les mains sur la bouche pour ne pas crier. C’était Rade, le chat des Dupain, qui s’enfuit lestement, apeuré par la réaction du garçon.
« Rhaaa, le chat ! » se dit-il, une main sur sa poitrine, comme pour calmer son cœur qui battait à tout rompre.
Une fois remis, Pablo partit à la recherche du caillou. Il hésita à rallumer sa lampe, mais se dit qu’il était plus sage de laisser la lune faire le travail.
Des bruits légers ressemblant à des grésillements se firent entendre. Cela lui rappela la fois où il avait joué avec le vieux poste radio de sa maman. Cela venait de la basse-cour, non loin de l’endroit où il avait vu l’étrange objet pour la dernière fois. Il se rapprocha et aperçut son caillou, suspendu dans l’air, illuminé de petites lumières colorées qui pulsaient au rythme des grésillements. Les poules étaient rassemblées tout autour.
« Mais… elles ne dorment pas ! On dirait qu’elles… qu’elles écoutent le caillou ! Oh là là, mais c’est quoi cette histoire de fou ? » pensa Pablo, décontenancé.
Immobile, il continua d’observer la scène. Quand l’objet mystérieux ne grésillait pas, une poule prenait la parole en gloussant, puis une autre lui répondait… Le garçon avait l’impression d’assister à une discussion générale entre les volailles et le caillou. Il aurait trouvé cela hilarant si la situation n’avait pas été réelle.
Soudain, toutes les poules tournèrent la tête dans sa direction et le fixèrent de leurs petits yeux plissés.
Il frissonna et eut brusquement envie de rentrer chez lui et de se cacher sous les draps jusqu’au matin.
Mais il en était incapable. Ses pieds semblaient fixés au sol. Il hésita à crier mais renonça car cela réveillerait M. Dupain. Et M. Dupain irait tout raconter à ses parents. Pablo était paniqué.
Le caillou s’avança doucement vers lui et se posta devant son visage. Terrorisé, le garçon le scruta sans bouger. L’objet émit alors une douce lumière bleue qui lui caressa la figure.
— Tu me comprends, maintenant ? fit une voix métallique.
Pablo, apeuré, regarda partout autour de lui pour savoir d’où venait cette question. Il revint au caillou.
— C’est toi ? C’est toi qui me parles ? demanda Pablo.
— Oui, qui veux-tu que ce soit ?
— Ben… tu en as de bonnes, un caillou, ça ne parle pas !
Un sursaut brusque anima l’objet.
— Un cail…. Sérieusement ? répondit-il, indigné.
— Qu’est-ce que tu es alors ?
Pablo avait posé la question le plus naturellement possible, comme s’il parlait à une vieille connaissance. Étrangement, sa peur s’était envolée, laissant place à sa curiosité enfantine. Toute la soirée, il s’était questionné sur cet objet singulier.
— Un astronef provenant de la galaxie Zoltar. Nous sommes venus remettre un peu d’ordre chez vous.
— Zoltar ? C’est où ?
— Troisième galaxie à gauche à partir de la Voie Lactée.
Le garçon leva la tête et contempla la voûte étoilée au-dessus de lui. La Voie Lactée, il pouvait la voir certains soirs quand le ciel était clair. Il la trouvait drôle cette trace, comme si des géants célestes avaient renversé leur verre de lait dans l’espace. Pablo considéra l’astronef face à lui et se prit le menton dans une main, en fronçant les sourcils.
— Et c’est quoi « remettre de l’ordre » ? interrogea Pablo.
— Eh bien, c’est simple ! Régulièrement, nous scannons les esprits des animaux vivants sur Terre et nous recevons des alertes quand ceux-ci ne vont pas bien. Notre chef de projet nous envoie alors un ordre de mission et nous nous déplaçons pour régler le problème. Par exemple, en ce moment, nous sommes en mission pour aider les poules à se libérer de l’oppresseur. Elles en ont assez de n’être que des pondeuses et de partir à l’abattoir dès que cela ne leur est plus possible… Beaucoup voudraient chanter le blues, peindre des toiles, apprendre le macramé… Hein les filles ?
Comme une seule poule, toutes les volailles levèrent une aile en émettant un gloussement guerrier.
— Oh, fit le garçon, les sourcils froncés. Et comment vous faites ça ?
— Nous avons réalisé une assemblée générale au poulailler à notre arrivée. Nous avons suggéré aux poules de voter la grève. Elles ont cessé de pondre et pourront sans doute ouvrir des négociations sous peu.
La bouche de Pablo s’ouvrit toute grande et ses petits yeux bruns s’écarquillèrent.
— Mais M’sieur Dupain va les réformer si elles ne pondent plus et elles risquent de se retrouver à l’abattoir plus tôt ! Ça fait longtemps que vous « remettez de l’ordre » ? Parce que votre plan, là, il ne va pas marcher… fit Pablo, catastrophé.
— Cela fait un moment. Il y a peu, nous avons appris le karaté aux visons. Pour qu’ils se défendent avant qu’on les électrocute.
— Le kara… mais c’est une blague ? Ouais, c’est une blague ! M’sieur Dupain, vous pouvez sortir, j’ai compris la leç… clama le garçon, ses mains formant un porte-voix autour de sa bouche.
— Chut ! fit fermement le caillou. Mais ça va pas, non ?
L’astronef prit de la hauteur et tournoya un moment sur lui-même, projetant de larges faisceaux de lumière bleue sur la ferme et sa cour. Après s'être assuré que tout demeurait calme, il revint à hauteur du garçon.
— Je ne vais pas gober cette histoire de karaté », indiqua fermement Pablo en croisant les bras sur la poitrine et en fronçant ses sourcils bruns.
Après tout, il les connaissait à peine ces extra-terrestres.
— Tu as bien vu les poules, non ? reprit l’astronef.
— Oui… C’est vrai, admit-il. Vous avez essayé d’aider les humains ?
— Oh oui ! On souhaitait commencer par ton espèce parce que, comment dire poliment… il y a du travail !
— Et alors ? Comment ça s’est passé ?
— Et bien, la première chose qu’ont fait les gens de la région où nous sommes intervenus, c’est de se diviser en deux clans, ceux qui croyaient en nous et ceux qui criaient au canular, et de se battre. Alors, nous sommes partis.
— Ouais, je vois. Ben, en fait, ça ne m’étonne pas… fit le garçon en haussant les épaules, les mains dans les poches.
— Bon, on papote, on papote, mais il faut agir !
L’astronef s’agita dans l’air, pirouettant nerveusement.
— En faisant quoi ?
— Puisque la grève ne marche pas, tu dois délivrer les poules. Tu ne seras pas venu là pour rien, comme ça !
— Quoi ! s’époumona Pablo.
— Chut !
— Quoi ? reprit le garçon, en murmurant. Si je fais ça, je vais me faire tuer par M’sieur Dupain et par mes parents ! se plaignit le garçon.
— Ah ? Les humains sont encore plus dangereux que ce que je pensais !
— Enfin, non, c’est une expression, mais… je ne peux pas faire ça !
— Si, tu peux. Regarde-les, elles comptent sur toi !
Pablo regarda les poules. Leurs ailes esquissaient un mouvement de prière et leurs yeux le regardaient d’un air suppliant.
— Rhooo, bon... soupira le garçon.
Alors, Pablo ouvrit les portes du poulailler et fit sortir les volailles de la ferme. Le caillou fermait la marche.
Tout se déroula avec la plus grande discrétion.
— Vous êtes libres, partez vivre votre vie, les filles ! s’exclama joyeusement Pablo, levant les bras au ciel.
Les poules n’avaient pas l’air rassuré. Elles échangeaient des regards inquiets, troublées de ne pas voir de murs autour d’elles, se demandant où aller dans cette immensité, quel animal menaçant pouvait bien être en train de hurler « Hou Hou ! » dans les bois et comment elles allaient pouvoir se nourrir.
— Vous êtes libres, poules de la ferme Dupain ! reprit l’astronef, sentant l’hésitation des oiseaux. Allez où bon vous semble !
Une petite poule rousse se lança courageusement et partit vers le bois. Les autres gallinacés l’observaient attentivement, suivant ses moindres mouvements avec un respect solennel. Soudain, un éclair vif et roux s’empara d’elle et se volatilisa dans les fourrés. Les volailles restèrent immobiles un instant, surveillant nerveusement l’endroit où avait disparu leur camarade. Elles échangèrent ensuite des regards affolés, semblant se questionner sur la situation.
Les poules finirent par lancer un regard désolé à Pablo et regagnèrent hâtivement la ferme pour finalement s’allonger dans leur poulailler.
Pablo, incrédule, tenta de les rattraper mais le caillou l’en dissuada.
— Laisse… Elles ne sont pas prêtes. Comme les visons pour le karaté… dit-il, sincèrement navré. Quelle est cette chose sortie des bois, jeune humain ?
— Ben c’est un renard… Vous n’aviez pas prévu les renards ? s’enquit Pablo, déconcerté.
— Si, si ! Bien évidemment ! Hum… Mais pourquoi la poule ne s’est-elle pas envolée pour échapper à l’animal ?
Le garçon ouvrit des yeux grands comme des soucoupes et considéra l’astronef avec un froncement de sourcil.
— Vous êtes sérieux, là ?
— Pardon ? fit le caillou.
— Mais… ça ne vole pas, les poules ! Vous voulez les aider mais vous ne saviez pas tout ça ?
L’astronef ne lui répondit pas mais se mit à râler.
— Ah, je le retiens, X-48 ! Il faut le virer, oui ! La prochaine fois qu’on me fait un rapport de terrain aussi approximatif avant une intervention, je démissionne ! Marre !
— Quoi ? demanda Pablo, s’interrogeant sur le sens des propos du caillou.
— Oh, rien, rien… Bon, veux-tu venir avec moi pour ma prochaine mission ? On voudrait apprendre aux arbres à se défendre contre les tronçonneuses.
Le garçon soupira. Il y avait cru à ce soulèvement de poules, il avait été heureux de les délivrer et au final… Et puis, il était fatigué. Il se frotta les yeux et répondit :
— Euh… Ça a l’air bien, mais non merci...
— Alors, à bientôt, jeune humain. Nos chemins se recroiseront sans doute un jour...
— Avec plaisir. Au revoir, astronef de Zoltar !
Le vaisseau fit clignoter ses lumières multicolores, comme pour saluer son ami terrien et fila vers les étoiles.
Pablo regarda longtemps le ciel en se demandant la signification de tout ce qu’il avait vécu ce soir.
Devait-il en parler à ses copains ? Personne ne le croirait jamais !
Alors, le garçon prit le chemin du retour, marchant sur le chemin de terre, les mains dans ses poches vides et un soupir dans le cœur.