Surprise au poulailler
Jeudi soir. Épuisé par sa journée au centre d’appels à répondre aux sollicitations diverses et variées, parfois tragiques, d’assurés désemparés, Stéphane retrouve enfin son petit havre de paix. Sa maisonnette en pierres apparentes nichée au milieu des prés emplis de moutons est son sas de décompression absolu. Une fois le portail fermé, il oublie tout et peut vaquer à ses occupations ancrées dans la réalité : son jardinet fleuri, son potager prêt à lui rendre les fruits de ses bons soins et son poulailler où s’égaillent cinq poules pondeuses.
Il vérifie que ses potées de géraniums lierre ne souffrent pas trop du temps sec et chaud de ces derniers jours, esquisse une petite moue en contemplant son coin de pelouse qui commence à jaunir, fait un petit tour au milieu de ses pieds de tomates et haricots qu’il faudra bientôt de nouveau récolter, puis rejoint ses gallinacées qui accourent vers le grillage en le voyant.
– Bonjour, Josette. Bonjour, Nicole. Bonjour, Félicie. Bonjour, Charlotte.
Il s’arrête un moment, penche la tête sur le côté et parcourt du regard le reste de l’enclos.
– Mais où est Sylvie ?
Il ouvre le portillon, donne une caresse à chacune et se penche pour réussir à faire passer son mètre quatre-vingts sous la toiture recouverte de petites tuiles canal. Sylvie s’affaire en grattant le sol dans un coin de la maisonnette.
– Ah, te voilà. J’ai eu peur à un moment qu’un renard t’ait fait ta fête. Ouf !
Il attrape délicatement la poule noire, la cale sur son avant-bras gauche et la caresse doucement.
– Tu n’as rien, c’est le principal.
Il la relâche à l’entrée puis farfouille dans les nids en soupirant. Pas un seul œuf. Cela fait plusieurs jours qu’aucune poule n’a pondu. Sylvie ne pond plus depuis un an, c’est la plus âgée, c’est normal, mais les autres sont jeunes, c’est bizarre… Il ressort, s’accroupit puis lance quelques grains de blé devant lui, dubitatif. Les poulettes viennent aussitôt picorer le sol.
– Bah alors, les filles ! Qu’est-ce qu’il se passe ? Vous avez trop chaud ? Vous êtes stressées ? Vous avez l’air en bonne santé pourtant avec vos crêtes bien rouges et vos plumes brillantes, et d’habitude votre nourriture vous convient. Je vous ai vermifugées, donné des coquilles d’huîtres pilées et vous avez même toute l’herbe du monde pour trouver des vers ! Je ne vois pas ce que je peux faire de plus.
Les poules l’entourent maintenant en gloussant gentiment et en donnant des petits coups de bec sur sa main pour l’inciter à lâcher le blé qui lui reste.
Il s’exécute puis se relève, les poings sur les hanches.
– Mince alors, j’aimerais bien comprendre. Si ça continue, je vais être obligé d’appeler le vétérinaire.
Stéphane se gratte le menton puis a soudain une petite idée pour les rafraîchir. Il va chercher le tuyau d’arrosage, vérifie que le pommeau est bien clipsé, allume l’eau et déverse une pluie fine sur l’herbe de l’enclos en prenant soin d’éviter les poules qui ne tardent pas à aller se réfugier dans la maisonnette.
Il finit par remplir l’abreuvoir avec de l’eau bien fraîche, éteint, range le tuyau puis rejoint sa maison, soucieux. Cette absence d’œuf ne lui dit rien qui vaille. Ou alors… y aurait-il un voleur ? Mais comment serait-il entré ? De toute façon, il est grand temps de préparer le dîner, il verra ça ce week-end et trouvera la réponse, quitte à surveiller le poulailler toute la journée.
Les poules ressortent et se mettent à gambader dans l’herbe humide.
Son plateau dans les mains, Stéphane s’installe sur la terrasse. Tomates farcies du jardin, riz sauvage, un verre de rosé et son pichet d’eau : il pose le tout sur la table de jardin en fer forgé, s’assoit et étend ses longues jambes qui viennent buter sur la chaise vide, celle de Camille. Il la regarde un moment, chasse le coup de blues qui commence à l’assaillir et entame son dîner. Il prend son temps, boit son rosé à petites gorgées, finit son repas par une crème aux œufs et une pêche bien mûre puis débarrasse avant de s’asseoir de nouveau dehors. Les poules sont allées se coucher, les grillons commencent à chanter et les étoiles, à se dévoiler. La fraîcheur tant attendue l’enveloppe progressivement.
Il allume une cigarette, renverse la tête en arrière et contemple les constellations qui apparaissent petit à petit. La Grande Ourse, facile à trouver, Hercule à sa gauche et le Scorpion plus bas sur l’horizon. Antarès est particulièrement brillante ce soir. À l’ouest, le Lion est tronqué. C’est vrai que depuis quelque temps, il ne se sent pas entier, à l’image de son signe astrologique, une part de lui étant comme morte. Il jette de nouveau un œil au Scorpion, le signe de Camille. Il aimerait monter là-haut et tirer de toutes ses forces sur les étoiles pour mettre côte à côte leurs deux constellations, que Lion et Scorpion soient enfin réunis. Il se redresse, secoue la tête, se dit qu’il devrait arrêter de rêver et écrase son mégot. La nostalgie, ce n’est bon pour personne, il va bien falloir qu’il réussisse à tourner la page. Il bâille et s’étire longuement : il est temps de rentrer. Demain, même si ce n’est pas l’envie de rester ici qui lui manque, il faudra aller travailler.
Vendredi soir, le week-end, enfin. Stéphane va pouvoir s’occuper plus consciencieusement de son potager et essayer de résoudre ce mystère d’absence d’œuf. Avant de rejoindre ses précieuses amies, il consulte ses messages sur son portable. Un SMS de sa sœur, un appel manqué de sa mère. Tiens, elle a pensé à lui sous le soleil de Bali ! Et un message de sa grande fille. Il sourit en visualisant la carte jointe musicale et colorée. Qu’est-ce qu’elle lui manque ! Mais cette place au Canada, c’était une opportunité à ne pas laisser filer. Il attend avec impatience le mois prochain car elle profitera de ses vacances en France pour venir voir son papa.
Ces marques d’affection lui réchauffent le cœur et le font se sentir un peu moins seul. Il aimerait juste pouvoir serrer tout ce monde dans ses bras.
Stéphane soupire en rangeant son téléphone dans sa poche et s’approche du poulailler.
– Bonjour, Josette. Bonjour…
Il s’arrête de parler et avise, circonspect, le sol herbeux en écarquillant les yeux. Il se les frotte, les ouvre de nouveau, non, il n’a pas la berlue.
– Mais, qu’est-ce que… D’où ça sort, ça ?
Il va pour pénétrer dans l’enclos quand son geste est interrompu par le tintement de la cloche du portail.
Il jette de nouveau un œil à ses poules qui le fixent de leurs regards immobiles et les quitte à contrecœur.
– Bon, je reviens, ne bougez pas. Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?
Deuxième coup de cloche. Ça doit être son voisin, monsieur Michel, qui a besoin de son aide pour déplacer sa tonne à eau. C’est vrai qu’il lui avait promis.
– Oui, oui, j’arrive.
Stéphane presse le pas, tourne la clef restée dans la serrure et ouvre la porte.
– Oui, c’est pour q…
Sa parole meurt immédiatement au bout de ses lèvres.
– Bonsoir.
La bouche entre-ouverte, le regard certainement bovin, Stéphane reste figé sur place. Ah non, ce n’est pas monsieur Michel.
– Je peux entrer ?
Stéphane s’efface et reste sans voix. Il doit rêver, ce n’est pas possible autrement. Et pourtant… il n’y a pas de doute à avoir. Même le pendentif du Scorpion qu’il lui avait offert est bien là. A-t-il finalement réussi à déplacer les étoiles pendant son sommeil ? Stéphane reste là, les bras ballants, incapable de réagir.
– Je… je te dérange apparemment. Je n’aurais pas dû.
Stéphane lui attrape le bras.
– Non, reste. C’est juste que… après tout ce temps, je ne pensais pas te revoir un jour.
– Eh bien, tu vois, je suis bien là, en chair et en os.
– Tu as maigri.
– Oui, un peu.
Ah là là, ce sourire…
Après le coup des poules, cette visite l’achève pour de bon. Il a l’impression que la perplexité suinte de tout son être. Il se racle un peu la gorge.
– Et tu es là pour… ?
– C’est juste que j’ai beaucoup réfléchi et je pense que j’ai fait une connerie en partant.
Son cœur se met à tambouriner, la chaleur lui semble soudain plus intense, l’air plus sec. Il sent quelques gouttes de sueur perler sur son front. Ne pas s’emballer, ne pas s’emballer.
– Et ?
– J’aimerais qu’on refasse un essai. Si tu veux bien. Et… je t’ai apporté des fleurs. C’est bien aujourd’hui, non ?
Un magnifique bouquet champêtre comme il les aime.
– Je les ai trouvées le long du chemin. À chaque fois que je voyais une fleur, je pensais à toi et je m’arrêtais pour la cueillir. Ça te fait plaisir ?
– Tu parles que ça me fait plaisir…
Stéphane attrape le bouquet, le pose sans ménagement sur l’appui de fenêtre tout proche et enlace étroitement Camille. Au diable, les fleurs.
– Oh, qu’est-ce que tu m’as manqué, quelle connerie de s’être séparés…
– Excuse-moi, j’aurais pas dû…
– Je m’en fous, je m’en fous, tu es là, c’est tout ce qui compte.
Stéphane lui prend le visage à deux mains et lui caresse la joue.
– Tu es là pour de bon ?
– Oui. Si tu veux bien.
– Et comment ! Je ne pouvais pas souhaiter un meilleur cadeau pour mon anniversaire. Tu l’as fait exprès ?
Sourire et battement de cils.
– Un peu. Je sais qu’il te faudra du temps, mais… s’il te plaît…
Une larme commence à perler dans ses yeux bleus.
– J’aimerais une deuxième chance.
– Je te la donne, là, tout de suite, sans réfléchir. Ma maison, mon cœur, mon lit, ma vie, je veux tout partager de nouveau avec toi. Et d’ailleurs, je suis pas tout blanc dans l’histoire. On efface tout et on recommence depuis le début, ça te va ?
Léger hochement de tête et sourire timide.
Stéphane se perd dans le regard si profond de son amour et l’embrasse d’un baiser léger comme un souffle d’air, identique à ceux de leurs débuts ensemble. L’envie de lui donner un baiser langoureux lui brûle les sens, mais pas trop vite, il faut se reconstruire avant, leur séparation a été tellement douloureuse… Camille est là, rien d’autre n’a d’importance, tout est maintenant possible.
– Tu as des affaires ?
– Oui. Dans la voiture. Je n’ai qu’un petit sac… pour l’instant.
– Je le prendrai tout à l’heure. On a tout notre temps maintenant.
Stéphane passe son bras autour des frêles épaules. Toucher, respirer, regarder… toucher surtout, il ne veut pas perdre ce contact enfin retrouvé.
– J’ai vu ta surprise. Merci vraiment, j’ai été bluffé. Je me demande juste comment tu as fait.
– Comment j’ai fait quoi ?
– Ben, pour le cœur ?
Camille le regarde en haussant un sourcil.
– Quel cœur ?
– Dans la basse-cour.
– De quoi tu parles ?
– Tu me fais marcher. Viens !
Stéphane lui attrape la main, cette main fine et chaude qui lui manquait tant, et l’emmène face à l’enclos.
– Ça.
Camille contemple le tableau puis tourne son visage vers son compagnon.
– Mais c’est pas moi. D’ailleurs, comment j’aurais fait pour pénétrer dans le jardin ? Je t’ai laissé les clefs en partant.
– Alors, c’est qui ?
Camille hausse les épaules. Tous deux se retournent et contemplent le cœur dessiné avec une vingtaine d’œufs posés au milieu de l’herbe. Josette, Nicole, Félicie, Charlotte et Sylvie n’ont jamais eu l’air plus épanouies qu’en ce jour du cinquantième anniversaire de leur éleveur et protecteur. Elles n’ont qu’un regret, ne pas avoir assez d’œufs pour en dessiner un deuxième. Elles non plus n’étaient pas au courant du retour de Camille.
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