Rubicon, ou les déserts qui décident
Peu de véhicules ont eu une aura aussi importante que les Jeeps classiques. Austères et rustiques, elles semblent toutes pouvoir se démonter avec une clé à molette et un peu de mécanique. Symboles de sobriété efficace, ou au contraire sources de frustration, elles ne laissent jamais leurs propriétaires indifférents.
Cette Jeep-ci était particulièrement cagneuse, la plupart de ses pièces étaient cannibalisées d’autres Jeeps rachetées pour pièces, trouvées à la casse, ramassées dans les rallyes. Ce patchwork curieux de tôle et de vieilles roues donnait vraiment l’impression qu’elle ne tenait que par une vis rouillée quelque part sous la calandre. Le côté droit du capot, qui venait d’une ancienne voiture de rallye, portait en lettres sobres et puissantes “Rubicon”. Sandro ne savait pas si c’était le nom du modèle ou bien celui d’une équipe ou, pourquoi pas, du coureur. Tout ce qu’il savait, c’est que Rubicon était désormais le nom de la Jeep, sa Jeep.
Sandro adorait cette voiture. Elle faisait partie de sa vie depuis qu’il avait seize ans. Il avait d’abord joué avec les mécaniques rudimentaires sans trop d’espoir, avant de pouvoir la faire rouler, succès inespéré. Un après-midi de mai, cahotant sur un chemin de campagne, Rubicon reprenait vie après des années de silence, pétaradant sous la conduite exhalée d’un jeune mécano aux anges, sous le soleil gracieux qui inondait la plaine. Au fil des réparations et des remplacements, il se sentait fin prêt pour traverser ce qu’il appelait le “milieu naturel” de sa Jeep : les déserts.
Son premier voyage avait commencé après avoir présenté son projet de fin d’étude en architecture. Il avait conduit la voiture jusqu’en Espagne et avait visité les déserts d’Andalousie et de Castille. Il y avait rencontré Amina, qui avait grandi à Marrakech, aux portes du désert, et la fascination qu’ils partageaient pour les étendues arides les avait rapprochés. Avec elle, il reprit la route des déserts pour fêter ses premiers dessins pour des appels d’offres.
Le style architectural de Sandro pouvait être qualifié de minimaliste. Il aimait les lignes claires et libres, les formes géométriques, le monochrome. Ses bâtiments sont comme formés d’un seul bloc, et chaque surface est soigneusement lissée ou polie. Ses jardins sont de graviers bicolores de calibre 12 mm, étendus de façon homogène sur une surface de pente limitée. Pour éviter les meubles, les armoires, étagères, et mêmes les cadres de lits font déjà partie du gros-œuvre. Il poussait le minimalisme en tout point de sa vie : habits, objets, bibelots non-essentiels étaient systématiquement donnés lors de purges régulières. Une belle maison, disait-il, a beaucoup d’espace mais peu de vide.
L’exception flagrante, c’était Rubicon. Même si l’intérieur était propre et dépouillé — il avait modifié la console pour qu’elle soit nivelée, en se débarrassant de l’auto-radio et ne laissant que quelques boutons— il gardait le patchwork à l’extérieur, chaque pièce ayant une couleur, un état et un revêtement différent, veiné de marques de soudures, de renflements et de coups.
Après ses premiers voyages européens, il l’emmenait dans un nouveau désert de plus en plus éloigné. Il avait pris l’habitude de parcourir les sentiers et les bivouacs à chaque fois qu’il avait une décision importante à prendre ou une étape cruciale à franchir. Avant d’emménager avec Amina, avant d’acheter sa maison, avant de débuter avec un nouveau cabinet.
Il envoyait la voiture quelques semaines avant de partir, puis prenait l’avion, réceptionnait le véhicule là-bas et pouvait enfin commencer son pèlerinage.
Il aimait s’abreuver des rayons brûlants du Soleil, et goûter à la nudité impalpable des immensités. Il lui semblait — à tort, car Amina, biologiste, lui avait parlé extensivement des occupants des déserts — que l’absence hurlante de vie, et l’inhospitalité irrévocable de l’endroit, en faisait un lieu vide et sec, lisse et simple, comme un drap de poussière jeté sur la terre froide, l’établi parfait pour débuter vraiment une réflexion construite.
À chaque fois il prenait trois jours de carburant, une semaine d’eau, un duvet chaud et sa question. Il préférait conduire la nuit, s’arrêter vers dix heures du matin avant que le moteur ne surchauffe, dormir dans la voiture, repartir quand le soleil était plus bas. Au coucher du soleil, Sandro s’adossait au marchepied, mangeait son repas au réchaud et méditait. Ensuite, il reprenait la route, dans un écrin d’étoiles.
Il ne roulait presque jamais en ligne droite. Comme si elle suivait ses pensées, Rubicon zig-zagait, tournait, s’enchevêtrait jusqu’à ce qu’il eût trouvé sa réponse ; alors, comme son esprit rendu droit et clair, Rubicon allait vers le port pour être emmenée à la maison.
Il l’avait emmenée dans les regs mauritaniens, tracé ses roues dans les chott asséchés, le désert de Namib, les steppes d’Orient, le quart vide d’Arabie, l’outback australien, un pré de savane, quelques étendues polaires.
Amina ne venait normalement pas dans ses retraites désertiques. Elle l’avait accompagné une fois dans la vallée de la Mort ; elle devait assister à une conférence dans la région la semaine suivante et s’était laissée séduire par l’appel du désert l’espace d’une journée. Ils avaient conduit dans un silence complet et serein, guidés par le GPS plutôt que les constellations.
Sandro appréciait Amina pour sa placidité et sa quiétude. Elle savait avoir des silences longs et calmes, pas les silences catastrophés qui prenaient toute la place. Avec Amina les choses devenaient simples et épurées ; elle savait lisser les incertitudes.
Les quinze ans de Rubicon se manifestèrent par l’interdiction de circuler en zones de basses émissions. Le vieux moteur n’était pas aux normes et, bien que les pièces soient soigneusement entretenues, la consommation du V6 de 3 litres était impressionnante. Un problème de fuites répétées garda Rubicon longuement immobilisée. Si le coût en temps, énergie et réparations devenait intenable pour Sandro, l’idée d’abandonner son drôle de char était au-delà de ses capacités.
Les jours et les semaines suivantes, il ne pouvait pas aller se coucher sans descendre dans le garage, s’installer sur le siège conducteur, mettre ses mains sur le volant et rester là pendant des heures. Il ne dormait pas, mangeait peu, et était irritable toute la journée. De plus en plus confus et perdu dans ses réflexions stériles, il se retrouvait paralysé par le choix impossible qui courait vers lui.
Un soir alors qu’il ruminait dans Rubicon, Amina entra dans la voiture, en robe de chambre. Elle ne dit rien, mais posa la main sur celle qu’il avait placée sur le levier de vitesse. Elle démarra la voiture sans rien dire. Rubicon sortit du garage et se mit à rôder dans les avenues désertes de la ville, dans un silence contemplatif.
“ Tu penses que je devrais la vendre ?, commença-t-il en brisant le silence.
— Avant, tu devrais décider ce qu’elle vaut vraiment.
— Je sais que je devrais m’en séparer. Mais…
— J’ai une idée, proposa-t-elle. Je me charge de tout. On va t’en éloigner un moment. “
Elle lui demanda. Quelques jours après elle lui annonçait une date ; le jour dit la voiture disparaissait.
Sandro reçut une voiture du cabinet, qui était ravi qu’il puisse enfin se présenter à ses clients dans un véhicule acceptable. Mais toute autre voiture lui semblait sans âme et sans vie. Il voulait voir Rubicon partout, quittant son champ de vision juste quand il tournait la tête. Ouvrir le capot et examiner le moteur ne lui donnait pas la même satisfaction, il ne pouvait pas changer les joints ou les écrous. Il n’avait pas la console de bord limpide et vide de toute distraction. Il ne pouvait pas prévoir d’escapade désertique et libératrice. Il était bloqué dans les limbes urbaines des routes déjà tracées, des choix déjà faits, de la réalité encombrée.
Ses pensées tournaient et revenaient toujours au même endroit. Le soir, il restait debout dans le garage à l’occupante étrangère, se demandant où était sa Rubicon.
Il prit des jours de congé. Il tenta de se mettre à la cuisine, de jouer des jeux de rallyes, regarder des documentaires, quoique ce soit qui pourrait le distraire. Mais le soir venu, après le dîner silencieux, il n’avait que des regrets pour son carrosse disparu.
“ Je suis trop mal, dit-il précipitamment. Je ne peux pas. Il faut que je la voie. “
Amina ne dit rien. Là encore, son silence n’était pas catastrophé, c’était juste un silence doux et assuré. Elle mit la télévision en pause et déposa sur la table basse un petit dossier fermé par un trombone. Il l’ouvrit : une photo de Rubicon, dans une rue inconnue. Il était écrit, sur l’envers “Le désert décidera. Uyuni, Bolivia”. Sandro leva un œil interrogateur vers Amina avant de découvrir des documents de transfert, des factures de fret, des homologations et deux billets d’avion pour la Bolivie.
“ Je t’ai dit que je m’occuperais de tout. Eau, nourriture, carburant, équipement, téléphones satellites, j’ai tout prévu. Tu n’as plus qu’à y aller. Demander au désert.
— Demander au désert, répéta Sandro, abasourdi. “
C’était le premier désert de sel que Sandro faisait. Il n’avait jamais exploré ces régions car elles étaient rarement réellement abandonnées. Il n’y avait pas de véritable éloignement, de disjonction suprême avec toute présence, cette certitude qu’à cinquante kilomètres dans chaque direction il n’y ait que du sol et aucun être vivant. On trouvait souvent des villes établies près des exploitations de sel, des bâtiments touristiques.
La région était assez peu occupée quand ils arrivèrent, du fait d’une grosse période de pluie qui avait fait fuir les touristes. Il restait encore un film d’eau sur l’immense croûte, qui luisait et reflétait tout à perte de vue. Il donnait l’impression de rouler sur un miroir éclatant, sur l’émail luisant de la dent d’un monstre chthonien. Le jour était éblouissant et malgré les vitres et les lunettes polarisées, Sandro et Amina furent vite aveuglés par la lumière qui venait de toute direction.
Ils dormaient autour de minuit et autour de midi, sous un tarp. Ils conduisaient chacun à leur tour, toujours à tourner en rond jusqu’à ce qu’il arrivât à une décision. Sandro eut la réflexion en conduisant qu’en vérité, c’était une fausse décision ; c’était l’acceptation d’un fait quasi accompli : Rubicon devait quitter leur vie.
La voiture fut vaillante malgré le soleil qui cognait. Les mécaniques s’échauffaient vite et Sandro n’osait pas laisser le moteur tourner trop longtemps. Les seules périodes de très longs tracts de route étaient la nuit, tous feux éteints, à la lumière des étoiles diffractées par le terrain. Quand la fatigue était trop pesante pour la personne qui conduisait, ils s’arrêtaient et montaient un camp rapide, mangeaient des raviolis en boîte, et dormaient presque immédiatement.
Amina réveilla Sandro avant l’aube. Elle le secoua doucement, murmurant “Réveille-toi… dans une heure il fera jour.”
Une fois bottés, ils s’aventurèrent en dehors de leur abri. Sous le ciel qui blêmissait, ils attendirent le lever du soleil au milieu des étoiles, avec aucune autre lumière, à perte de vue. C’était le moment que Sandro préférait : le froid mordant du désert, la pureté du matin qui se ressentait jusqu’à son odeur. L’élévation lente et patiente du soleil, comme une promesse complice de la chaleur à venir. Il serra Amina dans ses bras, l’étreinte rassurante fut d’autant plus agréable. Il eut là la certitude que quoiqu’il ferait, tout allait s’arranger, tout irait bien.
Sandro aborda le nouveau jour avec plein de détermination, même s’il n’était pas encore psychologiquement prêt à laisser Rubicon.
La tergiversation continua, la dialectique se poursuivant entre Sandro, Amina et Rubicon pendant deux jours et une nuit. À la fin de la troisième nuit, toujours embaumé par les étoiles, dans un écrin de constellations australes, alors que le Soleil allait commencer son rugissement silencieux, il accepta. Il allait rentrer chez lui en laissant Rubicon derrière, et il serait en paix.
Il décida de ne pas ménager les mécaniques, pour s’assurer que la voiture s’éteigne dans son “milieu naturel”. Il fit gronder le moteur sous les rayons ardents, tournant et se retournant pour rester le plus proche possible de la ville. Une frénésie cathartique le prit et il poussa la voiture jusqu’à ces derniers retranchements, alors qu’Amina gloussait d’excitation.
Le moment où les cylindres rendirent enfin l’âme, il eut comme une jubilation. Il resta longtemps au volant de la voiture fumante, indolent alors qu’Amina se précipitait sur l’extincteur. Il resta toujours immobile quand elle appela une dépanneuse de la ville proche. De sa cérémonie intérieure, il ne montra aucun mouvement et aucune parole.
Ils rentrèrent, comme ils étaient partis, les mains dans les poches et le cœur léger. Du drôle d’objet ne restait qu’une photo, avec comme commentaire “Le désert décidera (au milieu des étoiles). Uyuni, Bolivia”
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En règle générale, les Jeep sont assez suspicieuses. Elles semblent toutes pouvoir se démonter entièrement avec une clé à molette et un peu de mécanique ; mais celle-ci était vraiment bancale, la plupart de ses pièces étaient cannibalisées d’autres Jeeps. Ce patchwork curieux de tôle et de vieilles roues donnait vraiment l’impression qu’elle ne tenait que par une vis rouillée quelque part sous la calandre. Le côté droit du capot, qui venait d’une ancienne voiture de rallye, portait en lettres sobres et puissantes "Rubicon". À bien des égards, la voiture était un drôle d’objet.
Sandro ne savait pas si c’était le nom du modèle de voiture ou bien celui de l’équipe de rallye ou, pourquoi pas, celui du coureur du rallye. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il avait appelé la voiture Rubicon.
Sandro adorait cette voiture. Elle faisait partie de sa vie depuis ses seize ans. Il avait d’abord joué avec les mécaniques sans trop d’espoir, avant de pouvoir la faire rouler, succès inespéré. Au fil des réparations et des remplacements, il avait assez confiance pour traverser ce qu’il appelait le milieu naturel de sa Jeep : les déserts.
Il faisait ça à chaque fois qu’il avait une décision importante à prendre. Il avait commencé avant de monter son projet de fin d’étude en architecture, et puis ses premiers dessins pour des appels d’offres.
Les projets architecturaux de Sandro pouvaient être qualifiés de minimalistes. Il aimait les lignes claires et libres, les formes géométriques, le monochrome. Ses bâtiments sont comme formés d’un seul bloc, et chaque surface est soigneusement lissée ou polie. Il poussait le minimalisme en tout point de sa vie : habits, objets, bibelots non essentiels étaient systématiquement donnés. Une belle maison, disait-il, a beaucoup d’espace mais peu de vide. L’exception flagrante à cela, c’était Rubicon. Même si l’intérieur était propre et dépouillé, il gardait le patchwork à l’extérieur, chaque pièce cannibalisée ayant une couleur, un état et un revêtement différent.
Il envoyait la voiture par bateau quelques semaines avant de partir, puis prenait l’avion pour l’aéroport le plus proche du désert, réceptionnait le véhicule là-bas et pouvait enfin commencer son tour.
Il l’avait emmenée dans les regs mauritaniens, tracé ses roues dans les chott asséchés, le désert de Nanib, les steppes d’Orient, la vallée de la Mort, l’outback australien, un peu de savane, quelques étendues polaires.
À chaque fois il prenait trois jours de carburant, une semaine d’eau, un duvet chaud et sa question. Il préférait conduire la nuit, s’arrêter vers dix heures du matin avant que le moteur ne surchauffe, dormir dans la voiture, repartir quand le soleil était plus bas. Au coucher du soleil, Sandro s’adossait au marchepied, mangeait son repas au réchaut et pensait à sa question. Ensuite, il reprenait la route, guidé par les étoiles.
Il ne roulait presque jamais en ligne droite. Comme si elle suivait ses pensées, la voiture zig-zagait, tournait, s’enchevêtrait jusqu’à ce qu’il eût trouvé sa réponse ; alors, comme son esprit rendu droit et clair, Rubicon allait vers l’aéroport pour être emmenée à la maison.
À la maison, Amina l’accueillait. Elle était l’une des seules décisions importantes qu’il avait prises tout de suite, sans rien demander aux immensités. Ils s’étaient rencontrés par des amis communs ; après trois mois de relation ils emménageaient, six mois ensuite ils se fiançaient. Elle était sa lumière et son roc. Elle avait grandi à Marrakech, aux portes du désert, et comprenait sans le partager cette fascination qu’il avait pour les étendues arides. Elle l’avait accompagné une fois dans la vallée de la Mort ; elle devait assister à une conférence dans la région la semaine suivante et s’était laissée séduire par l’appel du désert l’espace d’une journée.
Sandro appréciait aussi parler avec elle. Elle savait écouter, et surtout lui porter secours en cas de besoin. Elle savait avoir des silences longs et calmes, pas comme ces silences catastrophés qui prenaient toute la place. Avec Amina les choses devenaient simples et épurées ; elle savait même lisser les incertitudes.
La pression de se débarasser de Rubicon venait de partout. Ses supérieurs au cabinet d’architecture ne voulaient pas que Sandro visite des clients dans ce sac à écrous ; sa famille trouvait qu’il se ruinait pour une lubie ; des amis l’admonestaient de vouloir profaner des espaces vierges. Mais l’idée d’abandonner son drôle de char était au-delà de ses capacités.
C’était une période difficile, où il ne pouvait pas aller se coucher sans descendre dans le garage, s’installer sur le siège conducteur, mettre ses mains sur le guidon et tenter de trouver des raisons de la garder. Il ne dormait pas, mangeait peu, et était irritable toute la journée jusqu’à ce qu’il entre dans Rubicon, dans laquelle il groyait du noir.
Un soir alors qu’il ruminait dans Rubicon, Amina entra dans la voiture, en robe de chambre. Elle ne dit rien, mais posa la main sur celle qu’il avait posée sur le levier de vitesse.
« Tu penses que je devrais m’en débarrasser ?, commença-t-il.
— Tu peux t’en séparer sans la considérer comme indésirable.
— Je sais que je devrais m’en séparer, et si je pouvais le faire je la vendrais. Mais… je ne peux pas.
— Alors laisse-moi le faire, proposa-t-elle. Je me charge de tout. Je confierai Rubicon à quelqu’un qui connaîtra sa valeur.
— Je pourrai la voir ? »
Il hésita après avoir posé sa question, comme pour se raviser : peut-être qu’il ne devrait pas tenter de la revoir après l’avoir vendue. L’option lui sembla la moins douloureuse et il accepta. Le lendemain elle lui annonçait une date de vente ; le jour prévu la voiture disparaissait pendant qu’il travaillait.
Le deuil de Rubicon fut particulièrement éprouvant. Les voitures qu’il conduisait lui semblaient sans âme et sans vie. Il croyait la voir partout, quittant son champ de vision juste quand il tournait la tête. Le sentiment d’avoir fait une énorme erreur lui pesait horriblement. Le soir il restait sans comprendre, debout dans le garage, se demandant où était Rubicon.
Il prit des jours de congé pour encaisser le coup. Il tenta de se changer les idées, de se mettre à la cuisine, de jouer des jeux de rallyes, regarder des documentaires, quoique ce soit qui pourrait le distraire. Mais le soir venu, après le dîner silencieux, il n’avait que des remords d’avoir vendu la bête.
« Je regrette d’avoir vendu la voiture, dit-il subitement et rapidement comme pour s’empêcher de se raviser. Je suis trop mal, je ne peux pas. Il faut que je la voie. »
Amina ne dit rien. Là encore, son silence n’était pas catastrophé, c’était juste un silence doux. Elle se mit la télévision en pause, se leva, et déposa sur la table basse un dossier. Il l’ouvrir : c’était une photo Rubicon, dans une rue non familière. Il était écrit, sur l’envers "Le désert décidera. Uyuni, Bolivia". Sandro leva un œil interrogateur vers Amina, qui l’enjoignit de regarder les autres documents du dossier. Il découvrit alors des documents de transfert, des factures de fret, des homologations et deux billets d’avion pour la Bolivie.
« Je t’ai dit que je m’occuperais de tout. Eau, nourriture, carburant, équipement, téléphones satellites, j’ai tout prévu. Tu n’as plus qu’à y aller, les mains dans les poches, et prendre ta décision. Demander au désert.
— Demander au désert, répéta Sandro, abasourdi. »
Tout à coup c’était devenu une évidence : le prétexte de la vente n’était là que pour cacher le trajet de la voiture vers le désert de sel bolivien, et Amina avait en effet tout prévu, jusqu’à une liste de courses qu’il n’avait qu’à confirmer. Il demanda à Amina de l’accompagner, ce qu’elle accepta. Il attendirent alors la date du départ avec impatience, puis entrèrent dans l’avion "les mains dans les poches".
C’était le premier désert de sel que Sandro faisait. Il n’avait jamais exploré ces régions car elles étaient rarement réellement abandonnées. Le sel était exploité, on trouvait souvent des villes établies près du champ de sel, des bâtiments touristiques. Il n’y avait pas de véritable éloignement, de disjonction suprême avec toute présence, cette certitude qu’à cinquante kilomètres dans chaque direction il n’y ait que du sol et presque aucun être vivant.
La région était assez peu occupée quand ils arrivèrent, du fait d’une grosse période de pluie qui avait fait fuir les touristes. Il restait encore un film d’eau sur l’immense étendue de sel, qui luisait et reflétait tout à perte de vue. Il donnait l’impression de rouler sur un miroir éclatant, sur l’émail luisant d’un esprit chtonien. Le jour était éblouissant et malgré les vitres et les lunettes polarisées, Sandro et Amina furent vite brûlés par le soleil qui se reflétait sous leurs pieds.
Puisqu’Amina était là, l’organisation fut adaptée. Ils dormiraient un peu autour de minuit et autour de midi, dehors sous un tarp. Ils conduiraient chacun à leur tour, toujours à tourner en rond jusqu’à ce qu’ils arrivent à une décision. C’était en vérité une fausse décision ; c’était l’acceptation d’un fait quasi accompli : Rubicon devait partir, disparaître. C’est l’une des premières choses qui fut posée.
Rubicon fut vaillante malgré le soleil qui cogne. Les mécaniques s’échauffaient vite et Sandro n’osait pas laisser le moteur tourner trop longtemps. Les seules périodes de très longs tracts de route étaient la nuit, tous feux éteints, à la lumière des étoiles diffractées par le terrain. Quand la radio bolivienne cessa de les stimuler, ils s’arrêtèrent et montèrent un camp rapide, mangèrent des raviolis en boîte, et dormirent presque immédiatement.
Amina réveilla Sandro avant l’aube. Elle le secoua doucement, murmurant "Réveille-toi… dans une heure il fera jour."
Une fois bottés, ils s’aventurèrent en dehors de leur abri. Sous le ciel qui blêmissait, ils attendirent le lever du soleil au milieu des étoiles, avec aucune autre lumière, à perte de vue. C’était le moment que Sandro préférait : le froid mordant du désert, la pureté du matin qui se ressentait jusqu’à son odeur. L’érection lente et patiente du soleil, comme une promesse complice de la chaleur à venir. Il serra Amina dans ses bras, l’étreinte chaude et rassurante fut d’autant plus agréable. Il eut là la certitude que quoiqu’il ferait, tout allait s’arranger, tout irait bien.
Sandro aborda le nouveau jour avec plein de détermination. Il avait un sentiment largement positif de la situation, même s’il n’était pas encore moralement prêt à laisser là Rubicon.
La tergiversation continua, la dialectique se poursuivant entre Sandro et Amina pendant deux jours et une nuit. À la fin de la troisième nuit, toujours embaumé par les étoiles, dans un écrin de constellations étrangères, alors que le Soleil allait commencer son rugissement silencieux, il accepta. Il allait rentrer chez lui en laissant Rubicon derrière, et il sera en paix.
Il se décida même à ne pas ménager les mécaniques, pour s’assurer que la voiture s’éteigne dans son élément. Il fit gronder le moteur sous les rayons ardents, tournant et se retournant pour rester à quelques kilomètres de la ville la plus proche. Une frénésie cathartique le prit et il poussa la voiture jusqu’à ces derniers retranchements, alors qu’Amina gloussait d’excitation. Le moment où les cylindres rendirent enfin l’âme, il eut comme une jubilation. Il rit, pleura et se sentit enfin serein.
Ils rentrèrent, comme ils étaient partis, les mains dans les poches et le cœur léger. Du drôle d’objet ne resta qu’une photo, avec comme commentaire "Le désert décidera (au milieu des étoiles). Uyuni, Bolivia".