La nuit de la Saint-Jean
Si aujourd'hui je prends la plume, longtemps, bien longtemps après les faits, c'est que je suis le seul à pouvoir rendre compte de cet événement qui, jadis, stupéfia tout le petit village de Villiers. Je suis l'un des rares à savoir écrire, ici, et, sans doute, nul autre ne se souvient des détails de ce que je qualifierais volontiers de mystère. Les années ont passé, et je tiens à coucher ces lignes à présent, sans pouvoir augurer un seul instant de qui les lira, mais peu importe. Le temps presse, car bientôt je ne verrai plus assez, mes mains roides ne me répondront plus et ma mémoire me fera défaut, c'est ainsi.
Mais laissons-là ce préambule, et venons-en à cette aventure irrationnelle, qui me fera brûler quelques chandelles cette nuit, elle mérite ce modeste sacrifice.
J'étais encore novice à l'époque dont je parle. J'avais pour charge d'entretenir la chapelle Sainte-Gertrude édifiée sur les lieux de la haute-cour, à deux pas du donjon et des vestiges du château. Je m'y rendais presque chaque jour, pour en soigner les abords, veiller à l'étanchéité des lauzes du saint édifice, balayer la pierre plate du perron, tailler les rosiers et chasser les araignées qui la colonisaient sans répit. Je m'y essayais aussi à de modestes oraisons solitaires, remerciant sans trêve notre patronne d'avoir protégé notre petit moutier du désastre qui avait vu la ruine de la seigneurie dissoute. Ma foi juvénile et enthousiaste me rapprochait parfois d'une réelle exaltation lorsque, agenouillé à l'entrée de la chapelle, baigné du parfum des roses et des buis sauvages, le soleil venait caresser ma nuque rase au moment même de mon action de grâce passionnée.
Un jour que je venais de gravir les marches écornées qui menaient à la première enceinte, none sonnant au clocher, je fus pris d'un sentiment d'étrangeté que je n'identifiai pas tout de suite. Ce n'est qu'une fois traversée la basse-cour aux quelques poules éparpillées et que je la contemplai du haut du second rempart, que je découvris ce qui avait changé. Un vaste espace en avait été dégagé, débarrassé de ses broussailles, de ses pierres de tailles dispersées et de ses branches emmêlées. La volaille clairsemée m'avait distrait, mais vu de haut il n'y avait aucun doute, un ménage important avait été accompli à cet endroit que plus personne ne fréquentait par une sorte de superstition.
Au cours des jours qui suivirent, je pus constater un réel changement à l'ombre des murailles. Quelqu'un avait ménagé une vaste aire lisse et nette et avait commencé à y apporter des poutres noircies qui provenaient vraisemblablement du château et des dépendances en ruine qui ceignaient les deux niveaux de terrasses. Les madriers s’amoncelèrent les jours suivants, rangés par taille, bien proprement, tout autour d'une surface assez conséquente laissée libre.
Bien que je passasse chaque après-midi un moment non négligeable aux abords de la haute-cour, oncques ne vis personne en contrebas s'affairer à ce modeste chantier naissant. L'ombre du donjon s'allongeait quand je traversais l'esplanade, escorté par les poules et les oies, mais je ne rencontrais jamais l'auteur de ces curieux préparatifs.
Ce ne fut qu'à la fin de septembre que j'eus finalement l'occasion de faire sa connaissance. C'est cependant une manière de parler, car le responsable de ces changements, je le connaissais assez bien. Le jeune Geoffroy avait été recueilli au monastère pendant quelques temps quand on l'avait trouvé errant dans la campagne. Il n'avait alors guère plus d'une douzaine d'années. Puis un charpentier avait proposé de lui apprendre son métier, bien qu'il fût muet et puisse sembler quelque peu simplet. Depuis il était devenu un colosse de presque vingt ans qui ne manquait jamais de revenir voir les frères qui l'avaient accueilli et les aider en divers travaux qui pouvaient requérir sa force. C'est comme cela que je l'avais rencontré de temps à autre, me sentant à chaque fois emprunté devant son mutisme et cette impression persistante d'échouer à communiquer avec lui.
Ce fameux matin d'automne, je m'étais hâté vers la chapelle dès le jour levé parce qu'il avait fort venté pendant la nuit et que je craignais des dégâts au niveau de sa toiture.
Grimpant les degrés gagnés par les liserons, je tombai nez à nez avec lui qui s'apprêtait à quitter les lieux, les bras chargés de divers outils. Nous fûmes aussi surpris l'un que l'autre, mais nous reconnûmes sur-le-champ. Après quelques instants de gêne réciproque, il dévala l'escalier et moi je gagnai la chapelle.
Avant que l'hiver et ses rigueurs n'arrivent, Geoffroy avait achevé la première phase de ses préparatifs. Il avait non seulement collecté de nombreux madriers et planches, mais les avait taillés à la forme qui lui convenait, en avait écarté certains, et déjà assujettis entre eux quelques autres. Sur l'aire de la première terrasse commençaient à apparaître les prémisses d'une construction qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. Ou bien peut-être une cabane de curieuse facture...
Il me fallut attendre la fin de l'hiver pour en savoir plus. La froide saison fut rigoureuse, cette année-là, nous gratifiant de neige abondante puis d'un gel à pierre fendre. Je fus dispensé de mes soins à la chapelle vénérable, mes frères estimant que dans son cocon de glace elle n'avait besoin de rien, alors que mes services auprès des villageois, mon aide au dispensaire seraient plus pertinents. Puis enfin, un jour d'avril, la débâcle de notre rivière Argente fut le signal tant attendu de la reprise de bien des activités extérieures, après un hivernage qui n'avait que trop duré. Moult vieillards et nourrissons avaient péri cette hiver-là, nous pûmes bientôt les porter en terre.
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C'est le menuisier qui m'apprit plus tard quelques détails que je peux relater ici, bien que même lui en ait été réduit à des suppositions, étant donné l'impossibilité de recueillir de Geoffroy la moindre explication. L'apprenti s'était semble-t-il endormi un soir plutôt doux du printemps précédent, dehors, devant la grange qui lui servait de logis. Il avait roulé du banc de pierre où le sommeil l'avait pris, puis sans doute réveillé dans la nuit, une idée, une vision, un rêve, l'avait visité et laissé totalement hagard au matin. Ensuite, pris d'une sorte d'obsession, il avait accoutumé de s'éveiller dès le lever du jour, emportant des outils vers la basse-cour du château en ruine, et revenant toujours précisément à l'heure de prendre son labeur, rapportant les outils empruntés. Pendant cet hiver si rigoureux, il s'était occupé en façonnant des dizaines de chevilles de hêtre, et tressant des cordelettes avec les orties qu'il avait récoltées en été au bord de l'Argente.
Nul ne peut savoir ce qui se passait dans la tête de ce garçon, mais il était en proie à une fièvre qui ne fit que croître au long des mois, poursuivant un but connu de lui seul, son esprit fruste habité par une sorte de mission urgente et essentielle. Lui que l'on connaissait jusqu'alors surtout pour sa force et sa promptitude à scier ou raboter des planches révéla cette année-là des talents insoupçonnés.
Son empressement auprès de sa construction devint bientôt frénétique. Les jours s'allongeant, il y passait des heures entières dès l'aube, puis y retournait le soir, jusqu'au couchant. Je le croisai fréquemment pendant cette période, ayant eu moi-même l'autorisation d'aménager un jardin de simples à proximité de la chapelle, car l'exposition au soleil y était idéale. Je dois confesser que parfois, voire souvent, Dieu me pardonne, les mains cuisantes de tresser mes fascines de coudrier, je m'octroyais de menues pauses, assis sur le rempart et contemplant l'avancée de l'assemblage qui prenait forme en contre-bas. Quand je rencontrais Geoffroy, ce printemps-là, c'est à peine s'il semblait me voir. Son regard fixe, tourné sans doute sur sa vision intérieure, me faisait un peu peur, je dois l'avouer. Il était curieusement accoutré, s'étant confectionné des petits sacs de toile qu'il avait ficelés à sa taille, et qui étaient emplis de ces tourillons de hêtre qui lui servaient à assembler les éléments de ce drôle d'objet qui croissait sur l'aire de la basse-cour.
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Je me souviens très précisément de ce 24 juin. Nous fêtions Jean le Baptiste et notre monastère était parcouru par une excitation bien peu canonique, que notre père prieur dans sa grande bienveillance tolérait, ne doutant pas de son caractère exceptionnel et éphémère. Excitation non dénuée d'une grande ferveur, il le savait bien. À la nuit noire, tardive, le solstice étant si proche, nous avions accompli une procession à travers le bourg, tentant par nos cierges d'évangéliser un peu cette incurable cérémonie païenne des villageois qui s'entêtaient à allumer des feux aux croisements des chemins pour éloigner sorcières et magiciennes à l'endroit-même où des calvaires étaient pourtant placés. Après cette cérémonie, alors que les frères s'apprêtaient à rentrer au moutier et que les paysans, munis de brandons, se dirigeaient vers le feu de la Grand Place pour y boire, danser et regarder les jeunes sauter ensuite par-dessus les braises, un mouvement de foule se fit soudain. Geoffroy avait jailli dans le cortège, gesticulant, attrapant ci un bras, çà une épaule, poussant, tirant, et parvenant finalement à entraîner à sa suite toute la population du village, moines compris. Car il était connu de tous, jugé inoffensif et somme toute bonhomme, son mutisme provoquant plus le respect que le rejet, à l'ordinaire, chez nos simples mais sages paysans. Nous crûmes tout d'abord à une catastrophe, un drame quelconque, n'ayant guère été épargnés ces dernières années. Mais lorsque nous eûmes compris que notre destination était la basse-cour, il devint manifeste que nous allions enfin savoir ce qu'était cette construction érigée sur la première terrasse.
Celle-ci s'emplit alors lentement, dans un curieux silence intrigué, coupé encore de temps en temps par quelques rires qui cessèrent totalement quand nous fûmes tous réunis, en un large cercle qui ceignait une étrange machine. Geoffroy surexcité tournait autour de l'objet, nous forçant à reculer un peu, élargissant le cercle, ses pochettes de tissu à présent vides volant autour de sa taille. Puis il mit le feu à quatre tas de branchages qui encadraient ce qui ressemblait fort à une espèce d'échafaudage ramassé sur lui-même. Éclairé par les brasiers et les torches fort nombreuses, l'assemblage complexe paraissait onduler dans l'air chaud, luisant et quelque peu sinistre, surplombé par l'austère donjon. Mais il faut bien comprendre que c'était Geoffroy qui l'avait conçu, Geoffroy le simple et bonasse enfant du monastère, à qui tout le monde décida tacitement de faire confiance ce soir-là. C'était, il faut le dire, une magnifique soirée d'été, embaumée comme encens précieux par le parfum des tilleuls et de la résine des torches. Par-dessus la fumée des feux et des flambeaux, la nuit et ses étoiles célébraient notre Dieu Tout Puissant, l'Argente chantait en contre-bas dans son sommeil léger, noctules et chauves-souris brassaient l'espace au-dessus de nos têtes dans leur mouvement soyeux. Mais, je le répète, dominant le tout, la somptueuse voûte céleste, piquée de l'argent des astres innombrables, étendait sa noble et sainte étoffe. Toute notre communauté, réunie, fraternelle, attendait elle ne savait quoi, patiente et soudée.
Alors Geoffroy escalada une poutre de la construction et s'installa sur une petite plate-forme que je n'avais pas encore remarquée. Il tenait encore une torche dans sa dextre et comme elle éclairait sa figure, chacun put apercevoir son visage exalté, ses yeux fiévreux qu'il ne cessait de diriger vers le ciel étoilé. Il glissa alors son flambeau dans un endroit précisément aménagé pour cela, où il continua de brûler. Quant à lui, raide comme un pique-cierge, ne sachant que faire de ses mains vides à présent, bras le long du corps, il les glissa de part et d'autre dans deux de ses poches de tissu. Il en eut à peine le temps, en vérité. La flamme de sa torche avait fait son œuvre et rongé sans doute une corde tendue, nouée là.
Le reste se passa très vite et tient en peu de mots, assurément. La corde consumée libéra en se rompant deux lourds contre-poids, de part et d'autre de la machine, constitués de gros blocs de pierre provenant du château. Geoffroy jaillit alors droit vers le ciel, comme jaillit une eau longuement contrainte dans le sol, comme jaillissent certains insectes, comme une pierre lancée par une fronde, et j'entendis auprès de moi le prieur murmurer, interloqué, ce mot singulier que j'ignorais alors : « catapulta...», pendant que la foule s'exclamait d'un seul souffle, poussant un grand « oh ! »
Geoffroy avait disparu dans le ciel constellé.
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Je parlai en introduction d'un mystère, alors qu'il faut bien convenir qu'il y en a plus d'un, dans cette histoire. Cependant, le plus surprenant de tous, celui qui m'a poussé à raconter ce souvenir, pour que peut-être un jour un lecteur y trouve une explication, est celui-ci :
Geoffroy n'est jamais redescendu du ciel.
Il s'est envolé comme fuse le bouchon mal enfoncé d'une boisson qui fermente, il est parti droit dans les cieux, au milieu des étoiles, et il n'en n'est jamais revenu, Dieu m'en soit témoin.
Dès le lendemain de la Saint Jean, le prieur dépêcha moines et convers pour tenter de retrouver le corps « du malheureux », disait-il. Et comme la trajectoire était parfaitement verticale, il ne doutait pas qu'il fût à proximité. Mais les semaines, puis les mois et années passèrent sans qu'il ne soit jamais découvert, je l'affirme ici. Quelques jours après l'événement, la machine fut incendiée, certains villageois l'ayant finalement jugée œuvre du démon, d'autres ayant conclu que Geoffroy était un sorcier qui cachait bien son jeu.
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Voici achevé le récit de cette si lointaine soirée de la Saint Jean. Si tout au long de ma vie le souvenir n'en a jamais cessé d'être bien présent à ma mémoire, je dois avouer que j'ai conçu au fil du temps un vœu, bien irrationnel, mais dont le Seigneur ne saurait me faire reproche.
J'ai le souhait, bien profond que, quel qu'ait pu être le dessein de Geoffroy ce soir-là, il l'ait accompli, tel qu'il l'avait mûri, tel qu'il s'était imposé à lui, malgré lui peut-être. Le souhait qu'il soit toujours là, quelque part, dans le ciel, parmi les étoiles qui ne nous l'ont jamais rendu, et qu'il veille sur nos pauvres âmes.
Que Dieu me pardonne cette chimère.