Ci-dessous, nouvelle version du texte. Tout en bas, la version initiale. Bonne lecture !
Comme un rat
Au-dessus de moi, ce regard fou, ces yeux plissés où la haine enflamme les pupilles ignobles. La bouche se tord, les rides malsaines courent sur les joues grêlées et redessinent ce visage que je n’en peux plus de voir. Les lèvres humides s’écartent, j’aperçois le reflet d’une dent. Sûrement a-t-il dit quelque chose. Je suis trop faible pour me concentrer, trop confus pour distinguer les paroles entre ses crachats. Peut-être que je pourrais bouger ; je suis étendu, là, depuis une éternité. Cela fait bien longtemps que je n’ai plus essayé de lever un bras. Qu’a-t-il dit à ce sujet ? « Je peux vous détacher maintenant. » Quelque chose comme ça. C’était hier, ou même plus tôt.
La brume s’est installée entre mes yeux et le monde ; une brume ondulante, qui s’empare des objets, les mâchouille et les recrache flous et déformés. Parfois, ils se mettent en mouvement. Cette chaise à côté de moi, elle est statique, je le sais. Et pourtant, elle danse par moment ; elle étire ses membres d’acier chromé, elle galbe son assise, bombe son dossier. Elle me nargue. Quelques entrechats, la chaise m’apparaît tout à fait nettement : lignes courbes et droites rigides forment un meuble bien campé sur ses pieds. Je cligne des yeux, une heure s’est écoulée et la brume dévore à nouveau mon monde.
Ma tête, boule de fonte, se décolle un instant du drap poisseux, se redresse péniblement. Confirmation : je n’ai plus de perfusions et je ne suis plus attaché. Mes cervicales hurlent de douleur, mon crâne retombe lourdement sur le grabat. Les volets ouverts m’ont laissé entrevoir un coin de ciel nuageux, ainsi qu’un arbre dépouillé, un toit de tuiles orange et la structure d’une barrière métallique. Il me semble que je repose toujours sur le même matelas crasseux, mais j’ai quitté la cave. Mes pensées se font de plus en plus claires, et même si mon corps reste en piteux état, un espoir nait au fond de moi : la fin du calvaire approche peut-être. Pas un bruit, mon tortionnaire pourrait se trouver loin d’ici, je dois agir maintenant. Me lever me semble impossible, mais appeler du secours, je peux y arriver. Je prends une longue respiration, gonfle mes poumons à fond et tente un cri d’appel à l’aide. Un son bien trop faible sort de ma gorge tandis qu’une douleur fulgurante traverse ma cage thoracique. Chaque muscle sollicité pour expulser l’air et tenter de hurler se contracte infiniment. Chaque fibre entre mes côtes, dans mes pectoraux, mon dos, mon cou me fait souffrir. Comme des lames de canif, des aiguilles insérées entre mes os. Je ne peux en supporter autant, je sombre.
Mes paupières s’ouvrent sur le plafond lézardé. J’ai moins mal, mais je sens que le moindre mouvement pourrait déclencher un nouveau foudroiement de douleur. Mon corps n’est plus entravé, je sais que mes membres pourraient se mouvoir et pourtant je n’envisage pas une seconde de bouger, j’ai trop peur de souffrir. Ma liberté est si proche ! Par pitié, faites que je retrouve ma vie d’avant, mon boulot, mon appartement, mes chats, mon piano. Et Mathilde. Je m’étais promis de l’inviter à sortir, il n’est pas trop tard, je peux franchir le pas.
Où est-il, ce cinglé ? Qui est-il ? Je me souviens de son visage enjoué, de ses cheveux bien peignés et de son sourire lorsqu’il m’a accosté à la sortie du labo, pour me faire signer une pétition. Et puis, malgré mes protestations, il me prend par le bras, me tire vers sa camionnette… Après, plus rien. Impossible de savoir comment il m’a drogué, où il m’a emmené. Je ne sais même pas où je suis, ni depuis combien de temps il me séquestre, ce malade. La faim, la soif, je les ai endurées, aucun doute là-dessus. Pourquoi n’ai-je plus faim, d’ailleurs ? Je ne me souviens pas de mon dernier repas, je ne pense pas avoir ingurgité quoi que ce soit ici. Mon cerveau semble fonctionner de nouveau normalement, mais mes muscles ne sont plus que des menaces de souffrance. La brume s’est levée, cependant mes veines et mes os semblent lestés de plomb en fusion. Et ces lames de rasoir, prêtes à me déchirer de l’intérieur.
Si je veux m’en sortir, il va falloir négocier. Encore faudrait-il savoir ce qu’attend ce type. Je ne sais rien de lui. Il me cueille devant mon laboratoire de recherche, m’anesthésie, m’attache dans sa cave, installe des perfusions dans mes bras… Qu’est-ce qu’il va encore me faire subir, qu’est-ce qu’il attend de moi ? La peur me glace, une goutte de transpiration coule sur mon flanc.
Grincement de porte. Je tourne la tête, une déchirure traverse ma nuque. Je ferme les yeux en grimaçant.
— Pas de mouvements violents, mon pauvre ami !
Sa voix enjouée, légère, comme le premier jour. Est-ce qu’il veut se foutre de moi ? Est-ce qu’il savoure ma souffrance ?
— Vous avez dû remarquer que vous n’êtes pas tellement en état de faire du sport !
Il rit doucement. J’ouvre les yeux sans broncher. Mon tortionnaire a quitté sa blouse blanche et son regard fou. Pull à col roulé, cheveux en bataille et un sourire bienheureux dessiné sur ses lèvres, il me toise et s’approche jusqu’au bord du lit. Il se penche et un couinement répétitif retentit. Le dossier du lit se redresse tandis qu’il tourne une manivelle. Le parfum de son déodorant m’agresse les narines, je ne tourne surtout pas la tête, il est à quelques centimètres de moi ; je n’imagine pas une seconde que je pourrais me jeter sur lui ou essayer de le maitriser. La pièce se dévoile entièrement, je suis dans un salon aux meubles dépareillés, mon lit contre le mur du fond. Un fauteuil à fleurs, un canapé en skaï défoncé, une table basse poussiéreuse et encombrée. Une porte-fenêtre donne sur un carré de hautes herbes, une pelouse en friche. Au fond du jardin, une barrière et derrière un champ labouré qui file à perte de vue. La liberté, à quelques dizaines de mètres, je m’en emplis les yeux. Franchir cette barrière, quitter cette maison.
— C’est calme ici. Un tracteur de temps en temps…
Sa voix suave chante à mon oreille. Il converse comme avec un ami, avec moi, son otage qui subit la torture. J’articule faiblement :
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ?
Ma langue, ma gorge et ma mâchoire s’enflamment. J’ai à peine chuchoté et un torrent de lave me déchire la bouche. Je plisse les yeux, commence une grimace et immédiatement la douleur se glisse sous ma peau. Un gémissement s’élève, aigu et chuintant, comme un râle de vieux chien à l’agonie. J’essaye d’oublier ce son ignoble, de me concentrer sur le tic-tac de la pendule. De longues secondes s’écoulent avant que je comprenne que cette plainte provient de moi.
— Cessez de vous agiter inutilement, vous allez de nouveau sombrer dans l’inconscience.
Encore cette voix bienveillante. Il me caresse le front et se lève. Le bruit de ses pas résonne sur le carrelage bon marché. Il ne me quitte pas des yeux, l’air ennuyé, et je l’interroge du regard. Il répond finalement à la question :
— Vous savez très bien ce que je vous ai fait.
Sa silhouette se découpe à contre-jour devant les petits carreaux de la porte-fenêtre. Il s’arrête face à moi, ses bras s’écartent et retombent contre son corps.
— Je vous ai fait ce que vous faites tous les jours.
Un frisson parcourt mon échine et la douleur grésille le long de mes vertèbres.
— Oui, je vois que vous avez compris…
Il m’accoste, de l’autre côté du lit. Il hoche la tête, une petite moue compréhensive sur les lèvres. Je chuchote le plus doucement possible :
— Ce ne sont que des souris, des rats…
La rivière de feu traverse à nouveau ma trachée. Le mécanisme de la douleur que j’étudie depuis si longtemps fonctionne trop parfaitement dans mon système nerveux au supplice. Un éclair de fureur traverse les yeux de mon tortionnaire, ses lèvres se retroussent et la haine remodèle son visage. Ce n’est plus le même homme.
— Vous n’avez pas le droit de dire ça ! hurle-t-il d’une voix suraigüe.
Ses mains s’élèvent vers le plafond, se rejoignent et forment un poing énorme qui va s’abattre sur ma poitrine. La peur me tétanise. Contractions musculaires, nouvelle souffrance insoutenable des pieds à la tête. Les mains du type se desserrent, redescendent lentement vers moi. Il tapote du bout de l’index mon thorax. Les vagues de brûlure se répandent vers mes épaules, mon ventre, mon sexe. Il s’ébouriffe les cheveux, son visage se détend.
— Vous devez rester conscient, dit-il d’une voix douce. Pour entendre ce que vous auriez dû comprendre depuis longtemps : vous n’avez pas le droit de faire souffrir volontairement des animaux.
La transpiration dégouline de mon crâne, imbibe mes sourcils et coule sur mes yeux. Le cinglé plonge ses mains dans ses poches, reste là à me regarder sans dire un mot. Ses mains bougent à l’abri du tissu, je ne sais quel engin de souffrance il va extraire. Il respire profondément, le sourire revient sur sa bouche, ses yeux s’agrandissent et il pose sur moi un regard paternel et égaré. Finalement, il sort un mouchoir de sa poche et m’essuie consciencieusement le front.
— Pourquoi est-ce que vous vaudriez plus qu’un rongeur ? dit-il affectueusement. De quel droit tester vos produits sur ces pauvres bêtes ?
Il se tient penché sur moi, scrutant mes prunelles. Ce type me connaît, ou au moins connaît-il mon travail.
— Vous allez me dire que je fais moi-même ces expériences sur votre organisme… et vous aurez raison. Je voudrais ne pas avoir à mettre en œuvre ce processus pour vous faire comprendre. Mais vous voyez bien que c’est pour la bonne cause !
Ce jeune type parle comme un vieil instituteur, une leçon bien apprise. Il est dans son monde et me fixe gentiment. J’essaie de me justifier :
— Les rats et les souris nous aident à alléger la souffrance des humains.
Il se redresse d’un coup, se frappe le crâne, un rictus ignoble déforme sa face. Il va frapper, je prononce rapidement quelques mots malgré la douleur :
— Vous ne convaincrez personne en me torturant !
— Si ! Vous ! Vous serez convaincu, et pour longtemps !
Il pousse un grognement, se lève et quitte la pièce à grandes enjambées. Je dois fuir au plus vite. J’essaie de bouger, mais le moindre frémissement d’une de mes jambes déclenche une salve de piqûres d’aiguilles des orteils à la hanche. Le son de ses pas sur le carrelage revient, je pleure de rage de n’avoir rien pu tenter pendant son absence. Le type porte maintenant une blouse blanche et il s’est peigné soigneusement les cheveux. Plus de trace de bienveillance sur son visage, il se mord la lèvre inférieure. Dans sa main, une seringue qu’il place devant mes yeux. Sa voix dégouline de haine :
— Ceci pourrait être votre dernière dose.
Mon regard effrayé le fait réagir très vite. Son menton tremble, sa bouche s’ouvre et se ferme, ses yeux se plissent et s’écarquillent. Il se griffe les joues, s’arrache les cheveux en poussant des grognements. Enfin, il s’apaise, me fixe avec compassion.
— Mais non, ce n’est pas du poison ! Je ne suis pas un assassin ! J’aimerais tant ne pas vous faire du mal.
D’un coup, la tristesse s’empare de lui, il m’explique, comme on parle à un enfant :
— C’est le produit que vous avez mis au point. Plus exactement, le sérum que vous avez testé lors de la phase trois de vos expériences.
Ce cinglé est au courant des différentes étapes de mes recherches. Un gars du labo. Un collègue ? Pourtant, je ne l’ai jamais vu !
— Évidemment, vous vous demandez comment je suis au courant… Non, vous ne m’avez jamais vu au laboratoire.
La phase trois… on était encore loin de la formulation finale. Mon cerveau carbure à deux cents à l’heure. Je me souviens des différents résultats, des dosages testés sur les souris. Des taux de mortalité faibles, de l’addiction, des effets secondaires apparents sur les rongeurs. Une action sur la douleur musculaire très efficace, prometteuse, mais qui finit par l’amplifier. C’est ça que ce malade m’injecte !
Il continue son monologue, toujours sur ce même ton doucereux.
— Vous ne m’avez jamais vu parce je ne travaille qu’au petit matin, bien avant que vous et vos collègues ne torturent vos petits mammifères en cage.
La seringue est toujours devant mes yeux. Le cinglé dans son déguisement de professeur me sourit.
— Hé oui ! C’est moi qui fais le ménage, qui vide vos poubelles et compte les dizaines de cadavres que vous jetez aux ordures chaque jour.
Je sais que parler va me faire souffrir, mais je n’ai pas le choix.
— Je ne sais pas qui vous êtes. Relâchez-moi, je ne dirai rien.
— Bien sûr que je vais vous libérer. Mais vous voyez bien que vous n’êtes pas en état d’aller bien loin. Ce qu’il vous faudrait, c’est une petite injection. Par chance, il reste un petit stock de votre produit dans la cave.
Il fait danser la seringue devant moi.
— Ce sera la dernière que je vous administrerai. Après, je ne crois pas que nous aurons l’occasion de nous revoir. Nous arrivons au terme de l’expérience.
Il penche la tête sur le côté, un petit sourire au coin de la bouche. Il hausse les sourcils, interrogatif.
— Alors ?
Sans cette dose de sérum, je serai incapable de bouger. Et même si je risque de nouvelles hallucinations ou de tomber dans l’inconscience, je n’ai pas le choix. Je cligne des yeux en signe d’assentiment.
Le type farfouille dans les poches de sa blouse, en sort un garrot. Il soulève mon bras, passe la lanière de caoutchouc dessous et serre un nœud sur mon biceps. La pression sur mon muscle est insoutenable, j’ai l’impression qu’on me coupe le bras à la scie à métaux. Je m’agite et aussitôt d’autres foyers de souffrance naissent partout dans mon corps. Je crie, j’insulte ce pervers et lui-même se met à brailler. Une nouvelle grimace immonde se plaque sur son visage.
— Tout ce que vous méritez, c’est cette saloperie ! hurle-t-il en montrant le sérum.
Il se tortille, se retourne, ses bras s’agitent dans l’air avant qu’il ne fasse volte-face. Mâchoire serrée, il fronce les sourcils, les tendons de son cou apparaissent sous sa peau. Il pousse un râle, ses yeux se révulsent et il finit par s’apaiser, comme vaincu.
— Il vous faut cette injection, marmonne-t-il d’une voix désespérée.
L’aiguille de la seringue s’enfonce enfin dans ma veine et délivre la substance tant attendue. Tandis que le sérum se propage dans mon corps, je vois une dernière fois le cinglé qui se penche sur moi, me sourit, caresse ma joue, se redresse et tourne les talons. J’entends encore un grincement de porte, quelques pas sur des graviers, le claquement d’une portière de voiture et enfin le bruit d’un moteur qui démarre. La douleur sourde qui me remplissait reflue peu à peu, de doux picotements parcourent ma peau. Mon corps décolle du matelas, s’élève, traverse le plafond et grimpe en flèche vers le ciel. La lumière disparaît, je suis bien, je flotte au milieu des étoiles. Je bats des bras, je nage entre la Lune et Vénus, l’univers infini m’accueille et je vogue dans un bien-être savoureux.
Lorsque je rouvre les yeux, le sérum fait encore effet. Prudemment, je lève une main. Rien. Je bascule mes jambes sur le bord du lit. Là encore, aucune douleur. Alors, plein d’espoir, je me lève et fais quelques pas vers la porte. Mes jambes flageolent. Je porte un maillot de corps maculé de transpiration et de taches diverses, un pantalon de pyjama trop grand. Pas de chaussures. Tant pis. À petits pas, j’atteins l’allée de graviers rose. La lumière m’éblouit un peu, mes muscles affaiblis ont bien du mal à me porter, mais je dois trouver du secours au plus vite. Les petits cailloux me blessent la plante des pieds, la douleur ressentie me semble normale. Mes terminaisons nerveuses et mon centre de la douleur fonctionnent correctement.
J’atteins la barrière ouverte. Sur le côté, le grillage d’un poulailler désaffecté. Cet extrémiste élevait-il des poules ? Je souris, je m’en fous. De toute façon, cette maison n’était sûrement pas la sienne. J’accélère un peu lorsque mes pieds foulent le sentier goudronné. Au milieu, de hautes touffes d’herbes jaunies. J’ai à peine parcouru dix mètres que mes genoux me font mal. Et puis mes quadriceps. Petits coups de poignards. Mes épaules me font souffrir aussi, cette affreuse douleur revient, bien trop vite. Encore quelques pas et mon corps entier brûle ; je pousse un cri, je hurle « à l’aide ! » et mes poumons menacent immédiatement d’exploser. À deux cents mètres de moi, un virage, et plus loin, une route, certainement : j’entends le passage d’un véhicule. Je progresse encore en titubant, mes jambes semblent remplies d’acide. J’hésite, fais encore un pas et j’abandonne. Je n’y arriverai jamais. Je me retourne vers la maison, une phrase prononcée par mon tortionnaire résonne dans ma tête : « il reste un petit stock de votre produit dans la cave ».
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