Mars et Vénus
On raconte à propos de la Voie lactée qu'elle ne portait pas encore son nom à l'époque des premiers empereurs romains. Jadis, les Latins pouvaient se disputer des heures pour savoir s'il fallait l'appeler Stellæ liquidæ ou bien Cælum maritimum.
Ces mots latins signifient respectivement : « étoiles liquides » et « ciel maritime », car la Voie lactée autrefois était bleue comme un myosotis. La nuit, tout là-haut, les lueurs azurées s'épanouissaient en une lumière océanique au plus grand bonheur des citoyens. Les édifices de la ville éclairés par les torches donnaient à voir un spectacle grandiose dans une semi-obscurité en demi-teintes.
Un soir d'été, observant le ciel, les astrologues se rendirent compte que les Stellæ liquidæ avaient entièrement disparu. Il n'y avait plus qu'une trace noire à la place. Une rumeur monta, puis on entendit des cris résonner en écho sur les murs d'une maison : c'était la demeure de Marcus Legitimus, maître de philosophie, une domus patricienne aux fondations solides, où étaient aménagés une cour et un jardin avec fontaine.
Un ami se présenta à l'entrée, il demanda à parler à Marcus. Coupé dans sa discussion avec Quintus le mathématicien, l'hôte alla à la rencontre de celui qui l'attendait dans l'atrium à l'architecture rectangulaire : Magnus le magistrat. Il esquissa une mine surprise, l'heure tardive alimentait le suspense. Magnus tira le philosophe par la toge en lui assénant des absurdités, et en levant le doigt pour montrer l'ouverture au plafond : le compluvium.
« Marcus, Quintus, mes frères, s'écria-t-il, regardez par cette petite fenêtre dans la toiture. Vous ne voyez rien d'anormal ? Soit, suivez-moi dehors pour voir comment les Stellæ liquidæ se sont volatilisées.
─ Magnus, enfin ! répondit son ami interloqué. Combien de fois t'ai-je dit que le vulgaire nom que tu emploies pourrait grandement fâcher les dieux ? L'excellent Cælum maritimum me semble bien plus être à la portée des gens d'estime que nous sommes, puisque c'est une appellation pleine d'une noblesse vertueuse. Le Sénat pourrait bien te faire le reproche de tes manques de goût lexical.
─ Tout ce que tu voudras, Marcus. Maintenant au jardin, vite ! »
La perspective de philosopher en compagnie de leur ami réjouit les deux hommes. Leur étonnement fut des plus grand lorsqu'ils constatèrent dehors le drame se dévoilant à eux : la nuit avait dévoré les joyaux astraux.
« Nous devons tout de suite monter au Capitole prendre conseil auprès des sages, » déclara enfin Quintus à la vue du désastre.
Sur ces mots, ils se rendirent au temple de Jupiter où ils espéraient prier les puissances divines de leur venir en aide. Au cœur de Rome se trouvait le lieu de toutes les décisions importantes : des offices religieux aux merveilles sacrées ; des icônes mystiques aux peintures magistrales représentant les victoires historiques ; des colonnes dorées aux statues des grands héros de ce temps ; tout le monde venait exposer la grandeur latine sur le mont Capitolin. Selon la coutume, c'était aussi à cet endroit que l'on se rendait lorsqu'on pressentait un grave trouble à l'ordre mondial.
Voici ce que rapportèrent cérémonieusement les augures :
« Après avoir exécuté les traditionnelles libations, puis sacrifié trente chèvres sur l'autel du temple, nous avons reçu l'ordre d'envoyer une vestale dans les étoiles. Demain, elle partira pour rejoindre les hauteurs à la recherche de notre trésor céleste. »
Le lendemain, on fit descendre une vestale dans une cavité étroite où l'ombre se portait, puis, remontant l'échelle dont elle s'était servie pour arriver en bas, on fit descendre un petit panier d'osier au bout d'une ficelle dans lequel se trouvaient de délicieux mets permettant de combler sa faim le temps du voyage. Levant le voile sur les dons qu'elle avait reçus, la vestale découvrit : des olives, du raisin, du miel et du mouton. Ses sœurs lui souhaitèrent bonne chance avant de refermer la trappe au-dessus de sa tête.
La petite prêtresse inspira un bon coup, avant d'attacher sa ceinture.
« Allons, courage ! » s'écria-t-elle lorsque le sol de la caverne se mit à trembler.
Les parois en terre brune s'émiettaient sur ses cheveux, la roche se cassait sous le poids du mouvement. Tout son corps éprouvait l'intensité du phénomène : serrant de toutes ses forces la torche qu'elle tenait entre ses mains, la prêtresse ferma les yeux. Les paupières ainsi closes, elle sentit sur sa nuque un étrange souffle ressemblant à la respiration d'un bœuf attelé à un araire en bois.
Soudain, la vestale se mit à vibrer, elle aussi. Et malgré l'inquiétude qui la gagnait, ses espoirs de réussir eurent le dessus sur ses angoisses.
Elle fut projetée en l'air... Sans se faire de bleus, fort heureusement !
Lorsque la vestale ouvrit les yeux, elle était nez à nez avec deux apparitions transcendantes : devant elle Mars et Vénus virevoltant l’accueillirent avec une moue dubitative.
Voici ce que déclara Mars à notre héroïne :
« Amie ou ennemie ?
─ Je ne suis qu'une humble vestale au service de mes concitoyens romains, répondit-elle.
─ Ah ! Je n'ai pas peur de toi, tu n'es pas bien méchante ! affirma le dieu en riant bruyamment.
─ Pourquoi viens-tu troubler notre discussion ? demanda soudainement Vénus. Sache que nous étions en pleine délibération sur les beautés nocturnes, et que tu nous as coupés dans notre dispute...
─ Hier encore nos contemplateurs pouvaient étudier les vagues cosmiques avec satisfaction, mais aujourd'hui ces rayonnements ont disparu pour laisser place à un abysse intersidéral.
─ Hé bien ! Qu'est-ce que je disais ? s'insurgea Vénus en se tournant vers Mars. Tu vois bien que nous ne pouvons pas nous passer de notre fumée bleue ? Notre rôle est d'être aimés, adorés, de nous laisser séduire par la beauté du monde, pas de faire des choses choquantes.
─ Et pourquoi ne serait-elle pas rouge, cette fumée ? s'indigna Mars. Non mais, si nous devons la laisser dans l'ancienne couleur, alors je préfère encore qu'elle soit remplacée par ma propre invention. »
Aussi Mars sortit-il un gyrophare bleu électrique de sa besace : le drôle d'objet paraissait sophistiqué, il émettait un clignotement régulier qui éblouissait quand on l'observait de trop près. Les éclats du scintillement imprégnaient le regard avec force. La prêtresse dut mettre ses mains devant les yeux pour ne pas être aveuglée par la création divine.
« Quelle laideur, quelle agressivité pour la rétine ! » s'exclama Vénus en faisant une pirouette, comme pour prolonger la chamaillerie infantile.
Et de tout en bas, les astrologues remarquèrent au-dessus d'eux ce qui s'apparentait à un phare mobile, allant de droite à gauche ou de gauche à droite, s'allumant et s'éteignant de façon intermittente. Les augures déclarèrent l'État de calamité quand une vive panique s'empara de Rome au grand regret des autorités impuissantes.
« Je vous en prie, implora alors la suppliante auprès de Mars et de Vénus, mes concitoyens ont besoin de constance, de prédictibilité, de régularité. Outrepasser ainsi les lois augustes du naturel héritage provoquerait un trouble mortel, une terreur destructrice ! Revenez donc aux anciennes coutumes cosmogoniques... »
Face à cette impertinence, Mars se mit dans une colère bleue. Le dieu ne supportait pas qu'on pût remettre en question ses surprenantes innovations. Il se crispa, une lance à la main, prêt à fondre sur sa cible. Heureusement, Vénus s'interposa entre elle et lui, réagissant au plus vite pour calmer le guerrier qui était en lui avant de ramener la jeune Romaine sur Terre.
Un jour passa d'abord, avant que l'aurore aux reflets dorés ne pointât enfin le bout de son nez.
« Victoire ! Victoire ! » s'écria quelqu'un dans la cité, montrant du doigt l'infinité spatiale.
La jolie fumée étoilée était revenue au-dessus de Rome ; on supposa qu'elle avait été rétablie par les dieux, qu'ils avaient renoncé à leur fureur. Tout le monde fut soulagé ! Le retour de la vestale parmi ses concitoyens signifiait probablement qu'elle était parvenue à obtenir une annulation de la décision martiale.
Ne sachant pas vraiment comment expliquer ce qu'elle avait vu là-haut, notre héroïne décida donc de raconter la chose suivante :
« Ne vous inquiétez pas, la voie des étoiles était juste en réparation. C'est la raison pour laquelle les dieux ont décidé de mettre un gyrophare dans le ciel pour vous alerter là-dessus, juste le temps que tout revienne à la normale. Maintenant tout s'est arrangé, nous pouvons remercier Mars et Vénus pour leur aide technique. »
De nouvelles libations ainsi que des sacrifices furent organisés pour célébrer les dieux ; puis on décréta une fête cérémonieuse lors de la saison des récoltes, au moment de l'année où aucun nuage n'allait cacher la vue. Le Forum fut réorganisé de façon à recevoir les acclamations populaires, on balaya la place pour faire de l'espace. Les artistes installèrent une série de bancs permettant de recevoir leur public avant de rejouer sur scène le dialogue merveilleux entre la femme et les dieux. Les masques que l'on confectionna pour l'occasion voyagèrent de main en main. On organisa même un cortège victorieux composé des collégiennes du temple de Vesta.
Lorsque les astrologues tentèrent de réaliser une cosmographie des modifications apportées par leurs protecteurs afin d'en comprendre le fonctionnement mécanique, ils remarquèrent que la voie céleste avait changé de teinte : celle-ci avait perdu son bleu ancestral pour blanchir remarquablement. Ce n'était pas un blanc perlé, ni un blanc coton, ni même un blanc de céruse, mais un blanc laiteux.
C'était ainsi que fut né le nom de la Voie lactée.
Fin.
Ave citoyens,
Attention, je vous préviens : ça arrive quelquefois que des lumières clignotent dans le ciel, si vous regardez bien la nuit, c'est pour ça que ça pourrait très bien s'être passé il y a des millénaires, on en sait rien au final, c'est secret. 8)
Vos commentaires m'ont encouragé à apporté quelques nouveautés au texte alors j'ai fait une grande chasse aux répétitions. Je vous mets le compte-rendu là-dessous.
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
J'avais mis « vestale » partout, je crois que c'est mieux maintenant sans toutes ces répétitions lassantes.
Ah ! Et pour la « décision martienne », j'ai beaucoup hésité au moment de l'écrire, je crois que c'est ton commentaire Aponiwa qui m'a convaincu de lever l'ambiguïté. J'ai donc choisi « décision martiale ».
Je m'amuse bien durant cet AT, j'espère que vous aussi. :miaw:
Salut !
[je vois que tu as fait des modifs pendant que je commentais, j'ai donc lu sans qu'elles soient faites ! mais je crois que ça change pas trop mon comm]
au fil de la lecture...
On raconte que, dans les temps anciens, à l'époque des premiers empereurs romains, la Voie lactée ne portait pas encore son nom, et que les latins se disputaient des heures durant pour savoir s'il fallait l'appeler Stella liquidus ou bien Caelum maritimus.
oh j'adore ce genre d'intro ahah ! :D :coeur: Par contre en terme de rythme, il me semble qu'on perd en force à la moitié et que faire une deuxième phrase en "On dit aussi que" pour les latins vaudrait le coup !
Ces deux mots latins veulent respectivement dire : « étoile liquide » et « ciel maritime
chipotage, "vouloir dire" est toujours un peu bof quand on peut utiliser signifier
La nuit, dans le ciel, les lueurs azurées rayonnaient d'une lumière océanique, un tel spectacle donnait lieu aux plus belles idées, aux plus beaux poèmes.
pas de raison de coller ces deux phrases il me semble :\? ça devrait être "La nuit, dans le ciel, les lueurs azurées rayonnaient d'une lumière océanique. Un tel spectacle donnait lieu aux plus belles idées, aux plus beaux poèmes." non ?
Demain, elle partira pour rejoindre les hauteurs où elle pourra tenter de comprendre où sont passées les étoiles. »
ce ne sont pas toutes les étoiles qui ont disparu, juste la voie lactée non ? par ailleurs, il y a étoiles à la phrase d'avant et du coup ça crée une répétition un peu lourde donc si en + ça permet de changer c'est tout bénef !
Le lendemain, on fit descendre une vestale dans une cave étroite puis, remontant l'échelle dont elle s'était servie pour arriver en bas, on lui porta un petit panier d'osier au bout d'une corde dans lequel se trouvaient de délicieux mets permettant de combler sa faim le temps du voyage
c'est dommage de ne pas avoir une narration + active, moins contemplative (ce qui est un peu moins immersif et plus froid, dans mon ressenti). Ce serait cool de nous faire davantage vivre l'action et la vision des persos actifs.
Peu de temps après, la cavité tout entière se mit à vibrer si fort que la petite vestale tombât sur ses fesses, ce qui lui causa des bleus.
tomba
Là encore, ça devrait être un passage fou et intense ! tu dois pouvoir nous faire vibrer comme la cave ! :D et peut-être nous parler des émotions et du ressenti de la vestale à ce moment là (plutôt que d'un détail physiologique comme les bleus sur les fesses...) Le fameux "show don't tell" dont on parle souvent sur le forum (j'explique pas en supposant que tu vois ce que c'est, mais hésite pas à dire si tu n'es pas tombé dessus, je pourrais rerépondre!) serait bienvenu ! Déjà plutôt que "se mettre à", tu peux parler de l'action directement (vibra), c'est immédiatement plus actif. Ça reste mon avis subjectif, mais en gros je trouve que tu racontes l'histoire en la regardant de trop loin, et que ce serait plus prenant si tu nous la racontais de l'intérieur (pas à la première personne, la troisième marche très bien). De même que "peu de temps après" et toutes les indications temporelles en début de phrases sont importantes mais à mon avis trop abondantes, dans ce texte. Tu peux t'en passer ici, et nous faire tout simplement vivre l'action en la détaillant davantage.
hop, tout lu !
du coup ce que je dis juste au dessus vaut pour toute la fin. J'ai trouvé l'idée très sympa au niveau de l'histoire, inventer une origine à ce nom avec une petite "aventure" ^^ Je ne suis toutefois pas super convaincue par la forme : la narration est vraiment distante, et le rythme est gêné par un "tic d’écriture" qui serait de mettre un complément circonstanciel ou une proposition de contexte à chaque début de paragraphe (hors dialogue). je te montre :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Du coup ça fait un effet... dissertation ? Ou en tout cas une narration que je trouve un peu trop distante, qui regarde de loin ce qui se passe.
Bon, comme je disais, ça reste un avis subjectif, j'aime plutôt les lectures immersives...
Voilà, voilà, merci pour ce texte !
Milla