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- bonjour monsieur, je suis bab, enfant de bab, enfant de bab, à votre service ; que venez-vous faire sur la terre bab ? - bonjour ; je cherche quelqu'un en particulier - mais encore... ? - rien de plus ; mais vous devez m'aider - ... je vous écoute - son nom à travers les âges résonne ; Perfide - je suis maudit moi aussi, Styyve est ma limite, je t'ai entendu le connaître, dans ma tête ; tu étais parmi cet innumérable, Styye a creusé un tunnel pour moi, et chaque âme qui soit, surtout lorsqu'elle se sent seule, je l'entends dans mon esprit ; c'est une cacophonie insoutenable ; je vous entends tous, un peu comme je dirais que j'entends chaque goutte d'eau et sa teneur salée en ce bruit de fond d'une plage subissant les assauts de vagues à l'écume d'horizon ; j'ai cru que j'allais devenir fou, et puis ça a décanté un peu ; l'assourdissant fond de vagues à mesure de mon accoutumance, se faisait plus cotonneux, moins agressif ; et alors des pousses ont sorti leurs germes, des voix qui se distinguaient du brouhaha, je discernais alors quelque clarté qui me manquait dans ce chaos ; Perfide, je crois qque tu ne t'es pas entendu dans ma tête ; mais tu m'as raconté ; il me semble que nous n'avons pas le choix ; le plan de Styyve nous inclue pour je ne sais quelle raison ; qu'en dis-tu, bab ? - bab était un ermite ; afin de l'incorporer, j'ai du user de ruse ; n'étant aucunement criminel, il respectait assez les corps, en mesure profonde de l'étrangeté de ce qu'il cherchait depuis le sien pour son âme, et celle des autres corps, pour que toucher un cadavre ne soit pas un problème pour lui ; certains m'avaient résisté depuis ces ans, uniquement par leur angoisse du contact cadavérique, je ne me transferts ainsi que plus facilement par l'organisation de mon propre meurtre, et lorsque ne tue point, alors je dois mourir sur sa route ; ce n'est pas toujours pratique ; et sans cette anticipation, c'est pire ; j'ai essayé, de me laisser vivre et mourir, et alors tout s'embrume, le navire de ma conscience dérive, et lorsque trop douloureux est-il ce sentiment de se noyer, de suffoquer, de perdre l'existence, je reprends toujours le flambeau, le seul qui me reste, oui, tenter de tirer bonheur, profit, intérêt de joie, satisfaction, bénéfice de foi, à ce sortilège maudit ; souvent je craque car je n'arrive pas à suivre, et je me contente d'habiter mon hôte ; sa voix se fait plus forte puisque c'est moi qui m'endors en nous, mais il finit toujours par mourir, après une vie que je ne peux remplir pleinement, personne ne sera jamais heureux avec moi, et donc moi aussi qui suis prisonnier sans corps ; ils hurleront sans cesse en moi, juste parce que je suis là en eux, ne résiste que la ténèbre ; même mourir triste sans perfidie, c'est forcément cloisonné hors de l'influence du métastase, hors des vies terrestres, hors de tout ce qui use de l'âme à bien ; ma malédiction est la profanation perpétuelle, imparable, alors pour ne pas me noyer oui, je dois sans cesse penser à ce qu'ils se tordent de douleur à penser : qui sera le prochain bab, c'est depuis si peu de vies, de générations, une modalité de mon exploration des possibles, la malédiction mon aventure, bab, enfant de bab, enfant de bab, c'est je crois, de plus en plus moi qu'il ne sera que pourtant jamais ; bab, aux mères passagères ou exploratrices, bab aux pères pèlerins ou perdus, bab, il ou elle, qui écarte ses géniteurs pour demeurer ici, en terre de bab, cela fait des mille que le temps est pour moi sur cet espace l'héritage de cette famille toujours seule, individuelle, c'est moi, depuis ces mille - bab ; Perfide ; si je suis venu à toi c'est bien parce que je vais mourir un jour ; comprends-tu ? - je Styyve, comprenez bien ; suis hors du temps ; vous deux commencez à percevoir cette bouteille de verre, c'est moi ; vous nagez dedans, minuscules je ne suis dans vos yeux que le reflet de la lumière venant d'ailleurs par transparence ; le plinfini très chers, n'est qu'une feuille parmi d'autres, et moi pour vous, ne suis que hors de votre capacité à percevoir ce qui n'existe pas chez vous : les limites du nord ou de toute boussole ; le toit du ciel ; le dessous de la terre ; je veux vous faire sortir de la bouteille, je Styyve, aucun je du vous, autant dans ce reflet de lumière que, lorsque vous le verrez, le liège du bouchon que je vais faire sauter afin de vous siroter ; préparez-vous, préparez-vous à couler ; c'est un cru de luxe pour la lunetterie métastatique... il n'y a pas que ce choix, qui dépend de vous deux ; et quoi qu'il soit pour vous, les autres possibles existent également quelque part ; je Styyve depuis loin | ||
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tu vas voir c'est très étrange ainsi le marcheur de fond, complice à ma surprise, m'a-t-il soumis son expérience depuis le fin fond de son corps nouvellement infesté, par moi et mon intrusion ; il me raconte qu'il doute, que selon lui il y aurait des feuilles de Plinfinis, comme dans un livre, et que nous petites lettres manuscrites, avons le pouvoir de sortir de la page pour aller voir celle d'avant, ou celle d'après, et qu'ainsi peut-être découvrirons-nous de quoi est fait ce livre de Plinfinis ; je ne lui évoque pas Styyve pour l'instant, mais il semble comme les rares qui se heurtent au Métastase ; comme marqué par la foudre, comme explosant de l'intérieur, comme pénétré par l'insondable... moi Perfide l'ancien sorcier aujourd'hui âme errante, âme maudite, je lui reconnais ce début de rencontre avec ce qui dépasse les mortels ; et lui, marcheur de fond, est en réalité moins surpris de mon invasion dans son corps, qu'il voit en fait plutôt comme un signe, le signe, qu'il attendait pour passer du soupçon à l'hypothèse, les lois cachées de l'univers il les poursuivait depuis si longtemps, et maintenant c'est moi sa solution mystique, l'explication qui le laisse sans autre élan qu'une inertie ; il me croit envoyé par son ange, ou par un dieu quelconque, ptetr un esprit, tjrs est-il que je suis la providence, la coïncidence heureuse de ses intuitions, la consécration spirituelle de ses enquêtes vers le fond ; alors il me raconte, cette enquête mystique jusqu'alors infructueuse, sa marche vers le fond et il m'emmène, pendant qu'il me raconte il m'emmène sur un volcan comme j'en ai creusé des milles ; si ce n'est que celui-ci dépasse en circonférence, largement ce qui même se fait d'observable : le cercle et l'horizon ne se confrontent pas, le vase est si large qu'il s'étend sur aussi loin que porte le regard ; et celui-ci est vite essoufflé, car une brume semble se contenir au fond du gouffre dont on ne voit aucun bord, et aucun fond ; il faut marcher sans empressement, me raconte-t-il, car les heures, les jours, les semaines, peuvent s'étirer pour chaque incursion en ce territoire vide ; les reclus que je cherche, souvent sont les rares à approcher d'un quelconque artefact métastatique, ou un lieu naturellement percé de magie, mon enquête éternelle pour tenter de retrouver Styyve ; le marcheur de fond, je l'ai lancé dès qu'il m'a suivi ; nous sommes partis pour sa dernière excursion vers le fond, et je ne sais comment je pourrais enfin ne pas revenir non plus c'est très étrange car ce fluide n'est pas un liquide, tu vas voir, mais plus tu marches vers le fond, plus la pression est forte et te fait de plus en plus flotter vers le haut ; selon la pente que tu prends sur cette hauteur limite, variable au bon vouloir de la météo, tu peux le sentir à l'inclinaison de là où tu marches, que c'est de plus en plus difficile ne serait-ce que d'avancer ; de plus en plus léger, tu observes tes pas manquer de prise, jusqu'à ce que tu ne puisses plus en aligner un qui retomberait sur le sol ; tu n'as plus pieds, comme on se le dit dans de l'eau, ici c'est pareil, mais dans la brume, suffisamment claire cette brume pour que tu voies bien tes chaussures, et comment tu ne peux plus avancer sinon en nageant ; hélas dans ce gaz, cette atmosphère, tu ne peux pas nager, pas donc non plus vers le fond il me raconte ses successives missions, sa vie d'ermite cherchant quoi ici où personne, il me raconte comment il s'est accroché au sol avec les mains, et comme il marche la tête à l'envers, il me raconte comment il se fixe des poids aux chaussures, aux jambières, autour du tronc, des poignets, comment il tire des cordes des grapins, mais toujours, finit par devoir abandonner avant d'avoir atteint le fond ; faute d'idées de nombreuses fois il est remonté, assez pour qu'une descente de plus nous tente à tous les deux c'est une barrière du Plinfini ; un indice pour s'en échapper peut-être, il y a sûrement au fond de ce territoire envouté, un passage, ou une réponse, peut-être un trésor, mais quelque chose ; quelque chose qui serait à l'origine de cette faille de la réalité admissible ; là où lui y voyait une possible révélation pour profane, je voyais l'une des infinies énigmes du Plinfini, ces trappes sur ensorcellement, desquelles je ne trouve jamais Styyve ; pourquoi le cherché-je ici ? malgré mes pouvoirs de sorcier, je n'étais pas en mesure de saisir la vaste étendue de la création, et même aujourd'hui au déroulement millionnaire de ma malédiction, à peine entrevois-je sa petite insouciance de marcheur, sa béatitude encore teintée d'espoir, lui qui pourtant comme moi, peu et beaucoup en même temps, creusait l'un des mystères du monde ; combien ai-je achevé de ces curieux établis à proximité d'un lieu maudit ? des fontaines à bulles, des pics indéracinables, des gouffres vertigineux, des forêts sans troncs ou, des bords abyssaux, des temples hantés, des coffres sagement dissimulés, des couronnes et amulettes, des chimères voraces, même, d'habiles manipulateur du Métastase... alors lui vers le fond ? je marche et il me raconte, j'oublie et je m'endors, des gaz vaporeux, des volutes d'air, l'atmosphère lourde, et mes pas qui, oui, s'allègent... | ||
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1 La scène se termine derrière le rideau. Devant, les enfants ont ce quelque chose dans les yeux, qui fait perdurer de la lumière après la tombée de la nuit. Leurs sourires, éclairés par les torches, vacillent sans déséquilibre. Et des ombres étranges se dessinent contre les lueurs du fond de leur âme, quelque chose qui scintille dans l'obscurité. Des parents pour l'heure affairés, viendront cueillir à la fin du spectacle, ces âmes que la troupe itinérante promet d'émerveiller, le temps de la représentation de ce soir ; et dans le chapeau ils remercieront la qualité du divertissement, à la mesure approximative de l'émerveillement qui perdurera au moins jusqu'à l'heure du coucher, enchantant ces petits cœurs innocents. C'est un soir un peu particulier pour ces petits, un soir qui va s'étirer grâce à la troupe de théâtre, au-delà des obligations du coucher. Même si le soleil reparaîtra demain de son éternelle promesse, le chant matinal des oiseaux de ferme, pourra être ignoré un peu plus longtemps. Le travail des champs, de la forge, du maréchal, le travail du boulanger et le marché, se passeront quelques heures de la présence de la jeune génération. Chacun d'elle, se réveillera les yeux cotonneux, pleins de rêve ; ce soir on se permet de les coucher tard parce que les troubadours sont de passage ; et afin de leur donner un peu de répit dans la dur vie de campagne, un peu d'espoir en l'existence laborieuse qui leur est tracée au village. Le puits, l'abreuvoir, le lavoir, la rivière ne cesseront de couler de source ; les étoiles de briller ; le temps de passer. Pourtant ici et maintenant, le temps n'existe plus au fond des yeux de ces enfants. Les masques, les parures, les costumes, toute la mise en scène leur décroche ce qui rebondit dans le cœur des parents, une évasion bienheureuse, depuis le quotidien rural d'une petite population de bourgade. Les habitants adultes profitent quant à eux, de cette garde assurée, pour se retrouver, qui à la taverne, qui chez le voisin, qui ailleurs où je ne les surveillerai pas. Et sur la place publique, ce n'est pas non plus ces enfants enchantés que je surveille. En réalité je ne surveille rien. Juste me suis-je installé dans ce coin de ruelle, et d'un esprit nostalgique, je m'abreuve de la légèreté de l'ambiance ; dissimulé, à l'écart, loin de leur conscience, je médite un confort tranquille. Je me dis, un peu facilement, que nous sommes tous de passage ; l'absolu de la réflexion me laisse sur une note d'humeur pensive. Et là, assis dans l'ombre, je scrute sans regarder, je vois sans percevoir, les flammes des torches qui dansent sans scrupules au gré de la représentation. Je suis loin, les paroles jouées des comédiens me sont indistinctes, et sans que je puisse suivre la fabuleuse histoire qu'elles racontent, je me rassure d'elles. Aucun danger, aucune menace, pas le moindre risque. Les malandrins, les forbans, les brigands et autres mauvais hères, n'existent pas ce soir ; les pièges et embuscades, les guet-apens, ici ne sauraient venir accomplir leurs méfaits. Un moment de calme pour moi ; je suis de passage dans l'instant, le moment s'étire et dure. J'oublie avec les fables des poètes, la rigueur qui me rattrapera bien assez tôt. Alors comme ces enfants aux yeux éberlués, je m'évade. 2 Lorsque je me réveille, je m’aperçois que je m’étais endormi. Les enfants ont été récupérés, ramenés dans leurs foyers, et glissent dorénavant dans de probables rêves de contes imaginaires, peuplés de mystères bien plus mystérieux que ceux du monde réel. C’est le bruit étouffé des troubadours, pliant d’une prudence de velours un instant perdue, leur attirail de scène : je m’extrais du sommeil. Une poutre est tombée malencontreusement à côté de la remorque. Ou sont-ce des accessoires tintant dans les roulottes ? Je ne sais. Quelques murmures me parviennent. Comment ai-je pu m’assoupir ? Probablement l’une de mes capacités opportunistes, à sombrer quand le risque est moindre. La même qui me maintient éveillé en mission dangereuse. Merci au Métastase de m’accompagner lorsque mon éveil se prend un congé. Et pourtant, il ne m’était pas prévu de sommeiller ainsi et maintenant. Alors j’interroge le miroir, par souci de vérification. Je ne voudrais pas rater une fluctuation qui me menacerait. Tiré de ma poche intérieure, le petit éclat poli à la gaine de cuir, je l’empoigne dans le dos et scrute sa surface lisse. Il ne me renvoie qu’un fond obscur, et alors mon inquiétude monte d’un cran. À peine sorti des limbes de cette sieste inopinée, mon esprit se passe des étirements confortables afin de mieux réagir : si une onde traverse l’univers, moi sorcier, serai le premier à en subir le risque. C’est pourquoi je cherche où les vents cosmiques soufflent. Par évidence, je me relève de contre le mur qui a accueilli mon dos, et cherche un peu plus que la lumière de ma cachette masquait. Mais rien, rien dans l’éclat. Sa forme irrégulière et écharpée reste unie de noir, et ce même orientée pour refléter les étoiles du ciel, et ce même en rebond vers les torches des rangeurs d’artifices ; ils sont occupés à plier le théâtre, elles sont immortelles tout en haut. Et je ne vois rien. D’un instinct dont je ne saurais situer l’origine, je secoue l’objet, comme si j’allais le réveiller à son tour ; après tout c’est un artefact, son âme pourrait en plus de la volonté du Métastase, posséder des attributs similaires aux créatures matérielles. Hélas rien n’y fait, le miroir reste endormi. Au moment où, cherchant suite, je me déplace de quelques pas, il m’alpague le regard, d’une étincelle que je sais uniquement en lui, derrière son voile, le reflet étincelant de ce qui n’a pas luis de mon côté bien réel. Une fugace lumière, qui a aussitôt disparue. Je grommelle un son tiré de mon alerte intérieure qui s’affermit. Et je ne comprends pas tout de suite que c’est cette alarme sonore qui anime le bris de glace. Dans ma main, la teinte noire sans fond s’irise en réponse à ma voix, d’un bleu rivalisant de pureté avec celui du ciel du jour ; lumineux, uni, il évolue par vibration, dessinant quelques volutes trop acérées pour évoquer de la fumée, mais tourbillonnant bel et bien telles que, pourtant, j’ai l’impression de scruter des éclairs. Et puis un visage se dessine. Comme celui d’un esprit qui se serait voulu d’apparence humaine, mais bien maladroit à se représenter ainsi. Ses traits oscillent entre un visage de petit garçon, et celui d’une femme plutôt noble. La seule couleur bleutée du reflet se stabilise entre clarté et ombre. Devant ses yeux, des carrés semblent se porter sur la partie supérieure de son nez, et derrière ses oreilles par des branches droites, linéaires mais pas ligneuses. Sa bouche, dégagée de ses mâchoires imberbes, entrouvre de fines lèvres pincées et commence à dire quelque chose que je n’entends pas. J’approche le miroir de mon oreille. - Quand ils partiront… ssssuis-les… Interloqué, je ramène le miroir à vue. Le bleu a disparu et avec lui le visage. Le reflet quant à lui est revenu, normalement réfléchissant les contours de la nuit. Je cherche une ultime trace du fluide Métastase ; approche un dernier coup l’artefact près de mon oreille, dans le silence. 3 La petite caravane a mis les bouts avant le lever du soleil. Les enfants du village ne lui ont pas dit au revoir, même pas ne se sont-ils posés la question de ce qui lui adviendrait. Cela fait partie de l’enchantement. À leur réveil, tout aura disparu et, derrière leurs souvenirs flous de la soirée avancée, à peine réaliseront-ils qu’à ce moment-là ils n’étaient plus dans le vrai monde. La magie du spectacle est ainsi, gravée jusqu’à leur sommeil, et de ce si cotonneux sentiment d’avoir été là sans l’être, d’avoir vraiment vécu un doute existentiel, d’avoir rencontré une expérience qui dépasse la conscience et le souvenir ; ils se réveilleront béats, déboussolés, encore accrochés à la représentation, et pourtant alertes au retour de la réalité soudain bien réelle. Je la suis à courte distance, cette ligne des quelques roulottes de forains qui trace sa route. Pas besoin de la pister trop loin derrière, je m’assure de ma discrétion mais n’ajoute pas davantage d’effort inutile. Supposant qu’ils ne se méfient pas de moi, je soupçonne qu’ils ne se doutent même pas de mon existence. Ma monture au pas, je sonde un peu le Métastase à la recherche d’indices à propos de la volonté du visage bleu. Le miroir a repris son activité magique. Parfois lorsque je scrute de l’autre côté du reflet, il me montre le dessous des choses, l’envers du décors physique, qu’habite le divin et son essence. Un esprit caché derrière un écureuil le fait scintiller dans le bris. Un fluide magique y fait respirer la sève de cet étrange arbre. Un nuage de plus, dans le ciel qui en compte sans cet invisible-là. Comme si souvent je trouve, le mystère est partout, là derrière, dissimulé pour qui n’est pas sorcier ou créature magique. Des couleurs, inexistantes ailleurs que dans l’image découpée par le verre, me confirment mon pouvoir. Le commun des mortels croit sans confiance lorsque nous autres sorciers, leur parlons de l’au-delà. Et pourtant notre solitude demeure, à leur incapacité à percevoir ce à quoi nous avons accès. Et de maudire le sort, ou de le louer, tout à tour nous oscillons. Le droit tiré du Métastase, nous l’inoculons dans la réalité, qui pourtant à notre grand dam, reste hermétique et imperméable à notre pouvoir. Quelle injustice que nos aptitudes ; quelle douloureuse condition que notre élite silencieuse, nous qui hurlons ce que nul autre ne peut entendre. L’on raconte à travers les âges, que ce droit se perd, ce pouvoir, et que la magie s’essouffle ; le peu des fervents adeptes de notre activité, aujourd’hui se font encore plus rares, car la méfiance concrète assoit ses certitudes, et malgré les multiples preuves que le mysticisme n’est pas une question, la majorité des populations se rassure à ne plus guetter les lieux et créatures envoûtées, ne plus chercher les artefacts, ne plus tenter l’invocation de ce qui dégouline pourtant, comme depuis mon miroir. À terme, je crains que le Métastase ne se taise. Je crains que la magie meure par l’abandon des créatures pensantes à croire en elle… Pour ne pas me perdre en soliloque introspectif sur ma condition de sorcier, je focalise mon attention silencieuse sur les pas du cheval. La selle me rappelle la vigilance que je dois conserver à la tension de mon dos droit, pour ne pas me ratatiner le fessier. Et puis je garde la distance avec la caravane. Les traces de roues dans les quelques boues en flaques, m’assurent du chemin à chaque intersection. Des noms de lieu-dits s’inscrivent sur des panneaux de bois, parfois se tient sur le bord, une chaumière, un gîte, une auberge, une ferme. Le plus souvent il n’y a que la marque du sol piétiné jusqu’à la trace de son usure en tant que son existence. Et la majeure partie du temps, s’étend ce sentier qui tente de ne pas se retrouver sauvage ; je lui imprime ma petite contribution par les fers de mon destrier. Et puis deux pistes se séparent. Le trait des roues de caravane poursuit la route, alors que quelques traces de bottes bifurquent sur la droite. Mon regard se porte à l’horizon que remplit une montagne. Intuitivement, je suppose que c’est cet embranchement que je dois suivre, lui qui est le plus suspect des deux. Je préfère m’en assurer auprès du miroir que je sors de ma poche. C’est alors que je perçois leur présence : des sorciers faisaient partie de la troupe. Bien que rien ne m’ait averti de leur pouvoir, je le sens à présent, comme si leur charme de dissimulation s’était tari. Il n’est pas effrayant de puissance, non, je crois me rassurer à ce qu’ils demeurent peut-être néophytes, ou simplement amateurs. Ma méfiance pourtant, reste sur le qui-vive car ils sont plusieurs, ce qui est inhabituel chez les sorciers. Trois paires de bottes distinctes ; trois esprits enrôlés autour du Métastase. Ils se dirigent vers la montagne en coupant à travers bois. Loin est partie ma certitude d’être en situation de camouflage ; sûrement me sentent-ils également. Le miroir s’affole un petit peu, renvoyant des pulsations de lumière, presque sur tout ce qui s’y reflète. Je tends ma troisième oreille, écoute leurs âmes, pendant que mon troisième œil prend de la hauteur et survole la piste. 4 Lorsque la nuit tombe, les trois sorciers ont établi un campement au bord d’un lac. Celui-ci est au pied de la montagne, et par-delà ses rives, j’aperçois l’affluent qui le nourrit depuis l’écoulement d’une eau tirant sur l’émeraude. Une eau plate et calme, dont la beauté m’apaise, végétale. Au centre, une île. Le Métastase me souffle une intuition, comme tant d’incertitudes voyagent dans mon esprit de sorcier. Y serait-il enterré un trésor... J’inspire une bouffée priée magique. Et alors l’haleine d’une créature légendaire m’envahit les sens extras. Afin de rester dissimulé, assez proche de la lumière rougeoyante de leur foyer, je consomme crus les quelques vivres que la lente poursuite de la caravane m’a permis de récupérer sans pour autant me perdre. C’est fortuné de ce temps calme, que j’ai pu faire le plein de ce qui en d’autres jours plus pressés, me servira pour me nourrir. Quelques gibiers faciles ; quelques fruits de saison ; quelques graines à cuire ; quelque eau de rivière dans mes outres, que je ne toucherai que pour les renouveler par l’eau du lac. Installé dans un renfoncement de talus, je garde une concentration distante sur la lumière crépitante, en contrebas. Si les sorciers m’ont senti, s’ils me reniflent depuis leurs assises, ils n’ont ni l’air hostile, ni l’air paniqué. Dans tous les cas le doute me laisse à l’incertitude, et je m’enivre de cette tension de l’esprit. Qu’ils m’envisagent sans réaction, sans me chercher ni me fuir, me pose dans une ambiance sourde, où le danger n’est qu’hypothétique, et le risque contingent. Alors je prie. Le Métastase je lui en ai besoin pour me confier. Il m’écoute je le sais et c’est de ce savoir que je tire mon pouvoir. Mais tout sorcier que je suis, il ne s’adresse à moi que par moi, ce qui le rend à son éternelle condition d’hors de toute expérience, inéluctablement invisible. Impossible de le toucher est-il ce divin, et c’est de ce constat que naît toute croyance en lui. Je suis sûr de partager cette conception qui unit les sorciers, avec les trois qui semblent étirer leur veille le long de la soirée. Celle-ci avance, l’ondine calme du lac animant les étoiles de son reflet liquide. L’émeraude a disparue, mais je sais qu’elle demeure. Un noir d’encre l’a remplacée, et c’est dans cet abysse que le ciel vibre. Je l’hallucine tourner, et me prend de légèreté d’esprit à croire en l’impossible. Alors qu’un peu de mouvement près du feu attire ma curiosité, je consulte le miroir nyctalope. Les formes qu’il dessine respectent bien celles de la réalité plongée dans l’obscurité, mais d’une étrange répartition de la couleur des objets dans la nuit. La chaleur du feu semble lui rendre un éclat, et je la retrouve diffusée autour des trois corps, ainsi que du bout du tison tout juste retiré du feu, et en infime rayonnement des végétaux alentours. Le mouvement qui a retenu mon attention, est par les trois silhouettes, centré autour de ce que je n’avais alors pas encore aperçu. Sans comprendre immédiatement, je les observe confectionner quelque chose avant d’y déposer une bûche tirée depuis l’âtre. Le miroir alors se fait plus clair, et me montre de ses lumières mystiques, ce qui prend l’apparence d’une minuscule embarcation au centre de laquelle ils y ont allumé une deuxième source de flammes. Peu de temps s’écoule avant qu’ils ne mouillent la petite barque voilée où brûle ce nouveau feu. Je réalise que la construction de bois est ainsi faite pour qu’une toile tendue en diagonale de la verticale, oriente le vent ascendant depuis la flamme, pour qu’il souffle vers la plage d’herbes et de sable. Ainsi une fois libre de voguer sur les flots, s’éloigne le petit bateau du rivage. Je suis des yeux l’évolution plus ou moins hasardeuse de son cap. Envoient-ils un sort depuis la berge ? Visent-ils l’île au centre du lac ? Pour l’instant je ne sais. Je range le miroir pour regarder de vrai, la danse orange de la flamme sur l’esquif. Je respire une surprise lorsque s’allume dans les profondeurs, une lueur de couleur identique à la combustion embarquée. Sous l’eau, deux yeux se sont ouverts, et ils émettent une lumière feu. 5 Ils ont sorti leurs baguettes, ce qui me confirme leur modeste pouvoir. L’artifice de tels artefacts est presque incontournable pour canaliser le Métastase, tant que celui-ci reste à la mesure de ses propres paradoxes. Je leur espère un jour de s’en émanciper par consolidation du pouvoir de leur esprit. Mais pour l’instant, je tente de jauger de la difficulté qu’ils ont choisi d’affronter. Les yeux brûlant sous l’eau semblent appartenir à ce qui est résolument bien plus imposant qu’eux. Ce n’est pas surprenant, car les créatures légendaires dépassent souvent en taille, notre petite condition humaine. Leurs corps s’étirent, supportant leur propre masse par le pouvoir de l’au-delà, celui qui dégouline et que certains mages ancestraux rendent responsable de la puissance du poids de chacun de ces corps. Quel que soit ce serpent aquatique qui sommeillait, il est maintenant réveillé, et sûrement s’est-il aperçu qu’on venait le déranger. Les sorciers alignés sur le clapotement infime du bord, je suis trop loin pour les discerner se préparer à une attaque. Mais il est plus que probable qu’ainsi ils s’organisent, car rares sont les débutants cherchant autre chose qu’un trophée à supprimer. Sans doute ont-ils eu vent de cette légende, et décidé de relever la mission. Est-ce ainsi par chasse des immortels, que s’amenuise la magie de ce monde ? La réflexion me prend alors que ce n’est pas le bon moment ; je la relègue dans le tiroir de ma conservation d’intérêt, afin de me concentrer sur la scène et avec l’espoir qu’elle me reviendra à l’esprit. À l’esprit encore, me revient le visage dans le miroir, et ce, sans que j’en sache plus loin la raison, au-delà de ce que j’aurais à faire de sorcier ici. À nouveau interrompu dans ma réflexion, c’est cette fois, parce que les yeux se sont déplacés sous l’eau. Soulevant une immense vague, se découvre hors de la surface, un corps reptile à l’envergure démesurée. Le dragon se hisse sur ses anneaux, et entre ses écailles oranges, luit la même lumière que le feu de l’âtre, celle de la barque renversée puis noyée, et celle des yeux incandescents de la bête. Alors que des mâchoires incisives s’ouvrent sur une langue fourchue et des dents menaçantes, la voix tonitruante du monstre résonne. - Humains soyez avertis : je ne meurs que jamais. Que voulez-vous à la perturbation de ma tranquillité ? De petits sons hurlés me parviennent d’en-dessous. Je ne les comprends pas. La réponse des sorciers, pourtant, fait sourire ce qui peut s’identifier de sourire sur la gueule du dragon d’eau. Puis, c’est son rire qui résonne. - Vous n’êtes que pacotille à peine vivante, et en tant que telle vous périrez par mon indifférence ; vous ne valez aucune peine à mon essence. Je ne vous dévorerai pas même par appétit, et vos cadavres resteront cendre. Paix soit de vos âmes. En une fraction de seconde, j’ai dégainé la lame à ma ceinture. D’un pouvoir épongé là depuis le dragon, je me surprends à parcourir la distance jusqu’aux trois sorciers d’un claquement d’instant qui me déboussole. À peine ai-je le temps de conscientiser mon déplacement instantané auprès d’eux, que je me retrouve entre l’assaut du dragon et la mort certaine des trois humains. Je brandis ma dague que je sens affûtée bien plus loin que sa taille limitée, et le Métastase s’occupe de trancher avec, l’énorme cou du dragon orange dont la tête ôtée m’engloutit en tombant, manquant alors ses cibles. J’entends ses dernières paroles, soufflées dans sa trachée au dernier de son vent. - Voilà qui est plus intéressant… Alors une ombre décuple la nuit. Pas une absence de lumière, bien que je sois cerné de chairs. Non ; une ombre maléfique. Une magie qui explose par la mort du légendaire. Je sens quelque chose s’inoculer en moi. Quelque chose comme quelqu’un. Et alors qu’à l’extérieur les trois sorciers s’adressent à moi, je ne peux les écouter signifier leur hébétude. Car au fond de moi, c’est une autre voix qui me parle. - Sorcier tu es, et plus jamais ne seras-tu seul. Appelle-moi Perfide ; je sens en toi la trace de ma malédiction ; comment se porte Styyve ? Je découvre une arrière-scène derrière un rideau. Et alors que je m’y trouve là, c’est sur le devant que je contemple, spectateur, un étrange théâtre commencer la représentation de l’intrusion qui brillera à jamais, dans mes yeux d’enfant révulsé par le sort. | ||
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