Troisième nouvelle du recueil qui commence avec Le strapontin...
Avertissement : ce texte contient des scènes sexuelles explicites qui peuvent choquer, notamment les plus jeunes.
La bombe humaine
« Ah han »
À quatre pattes sur le lit, Tatiana cambre les reins et ondule un peu des hanches sous les assauts. Silencieuse. Debout derrière elle, Fred émet ces gémissements de bûcheron en rythme.
Vivement qu’il en termine.
Elle déteste ces débuts de soirée, lorsqu’il lui prend l’envie de le faire devant un invité. Comme c’est le cas, en ce moment. L’homme qui les a rejoints un peu plus tôt fume une cigarette. Penché en avant, il ne prête aucune attention à leurs ébats et ne lâche pas le petit écran du regard ; un regard noir.
Fred émet un bruit un peu plus fort. Tatiana songe un instant qu’il a joui, mais non, le mouvement de va-et-vient dans son ventre reprend, aussi rapide. L’homme assis sur la moquette, devant la télévision posée à même le sol, grogne :
« La ferme ! J’entends rien ! »
Fred réfrène ses petits cris, mais sa respiration haletante est peut-être encore plus bruyante ; en tout cas aux oreilles de Tatiana. Elle bouge ses mains sur les draps pour éviter de tomber en avant. Elle ne prend jamais de plaisir durant ces rapports sexuels, mais ils la fatiguent ces derniers temps. Ses cuisses, blanches, tremblent. Elle a envie de s’étendre. D’oublier ce trou engourdi où cet homme bouge à un rythme obsédant.
Ce n’est pourtant que le début de la soirée.
Elle laisse pendre sa tête, la nuque lasse, mais Fred lui tire les cheveux en arrière. Il adore ça, tirer sur cette crinière dorée. Elle ne proteste pas et regarde à son tour l'écran lumineux.
Les informations tournent en boucle sur le même sujet. Inlassables depuis le début de la matinée sur cet attentat dans le métro, tout près de la gare Montparnasse. Fatiguée, Tatiana n’y a pas vraiment prêté attention. Elle s’est roulée en boule sous sa couette et a dormi toute la journée.
Ses cheveux lui tombent devant le visage et brouillent son champ visuel, mais elle reconnaît cet homme en survêtement noir sur l'écran. Elle fronce les sourcils et se crispe. Les spasmes du sexe qui la perfore lui indiquent que son amant est en train de jouir.
Enfin.
Elle se laisse tomber à plat ventre lorsqu’il se retire. D’une main, elle écarte les mèches dorées de ses yeux et fixe la télévision. C’est lui. Aucun doute. Elle est capable de reconnaître le visage de chacun de ses clients. Et pourtant, elle en a vu défiler, depuis six mois qu’elle fait le trottoir.
« Tu l’épuises jusqu’à ce qu’il dorme comme un bébé ! »
L’ordre l’a un peu dérangée, mais Tatiana n’a pas posé de questions. Un seul client durant toute une soirée ? Presque une faveur !
Le propriétaire de l’hôtel lui a laissé la clé de la chambre. Petite, mais propre. Chauffée. Un grand lit calé contre une cloison, une télévision fixée au plafond, un coin douche et toilette minuscule. Elle a fouiné, mais n’a trouvé aucune affaire personnelle susceptible de trahir la personnalité de celui qu’elle est censée divertir durant quelques heures.
La nuit est déjà tombée. Elle s’installe dans le lit, sur l’édredon de coton un peu usé, et ôte ses talons aiguilles inconfortables. Et elle attend. Lorsque la porte s’ouvre enfin et qu’une silhouette masculine entre, elle est sur le point de s’endormir. La lumière soudaine du plafonnier lui blesse les yeux.
« Vous êtes qui ? »
Un accent oriental, très prononcé, déforme la voix méfiante. Tatiana sourit au jeune inconnu. Elle déteste coucher avec ces vieillards bedonnants et dégoûtants dont le ventre tremble comme de la gelée lorsqu’elle les chevauche. Alors ce client est peut-être fatigué avec ses traits tirés, ses yeux brillants et cernés, et sans doute gagnerait-il à mieux se raser et à discipliner ses cheveux noirs qui partent en épis, mais il a au moins l’avantage de la jeunesse et d’un physique non disgracieux.
Elle se présente. Juste son prénom. Il ne répond pas, les yeux rivés sur sa poitrine qu’un bustier rouge met en valeur. Elle a également remarqué son regard sur ses jambes, qu’elle sait avoir longues et fines sous ses bas de résille ; sur ses cuisses, révélées par une mini-jupe.
Il a saisi, devine-t-elle, la raison de sa présence, et n’en semble pas ravi. Il a un haussement d’épaules et avance d’un pas lourd jusqu’au lit. Il s’y assied et grommelle quelques mots en arabe, qu’elle ne comprend pas.
Elle s’inquiète : elle n’a pas l’habitude de cette attitude chez ses clients. Ils sont plutôt du genre à vouloir passer à l’acte très vite, la main sur leur braguette gonflée. Ce jeune homme a la sienne plate tandis qu’il se défait de ses tennis.
Le sweat délavé qu’il porte dévoile ses reins bronzés. Tatiana y pose sa main. Il se raidit, mais elle n’abandonne pas la caresse. Elle est là pour faire son boulot. Et son boulot consiste à le baiser jusqu’à ce qu’il ne puisse plus en redemander. Elle ignore pour quelle raison obscure ce garçon a droit à ce privilège, mais elle est là pour ça et elle va avoir des ennuis s’il la renvoie aussi vite…
Il se redresse.
Vraiment dommage qu’il ne prenne pas plus soin de son allure. Il a un joli regard, des traits réguliers. Ce n’est pas souvent qu’elle s’attarde sur de tels détails. La plupart du temps, elle fait abstraction de tout cela et se contente d’accomplir la tâche pour laquelle elle est payée. Mais après tout, si elle doit passer plusieurs heures avec lui, autant lui trouver quelques qualités. Quelques atours.
Il a l’air plutôt gentil lorsqu’il répète les mêmes mots, en arabe. Elle secoue la tête : elle ne le comprend pas.
« Tu ne parles pas français ? »
Le regard noir lui indique en tout cas qu’il saisit le sens de la question. Il a un geste de la main : un peu.
« English ? »
Il hoche la tête de façon plus affirmative. Tatiana soupire : ils auront au moins un moyen de communiquer. Sa main continue à caresser la peau brûlante et il ne s’y oppose pas. Il allume une cigarette avec des doigts tremblants, tousse et la regarde droit dans les yeux. Tatiana a de beaux yeux, elle le sait. Très bleus, très grands. Le maquillage dont elle les farde les agrandit encore.
Un sourire, à peine une esquisse, se dessine sur ses lèvres gercées tandis qu’il frissonne. C’est déjà ça de gagné : il ne va pas la mettre à la porte comme elle l’a craint.
Reste à l’exciter, maintenant.
D’une main, elle constate qu’il ne bande pas. Pas même un peu. Peu importe. À son âge, elle ne lui donne pas plus de trente ans, cela devrait venir sans trop de mal. D’autant que son regard sur les seins qu’elle libère de son corsage, malgré la fatigue qui l’écrase, est celui d’un homme intéressé par ces choses.
Mais il ne fait aucun geste. C’est elle qui le déshabille, elle qui lui ôte ce survêtement noir informe, ce caleçon fatigué. Elle l’a cru mince, elle le découvre presque maigre. Il frissonne de plus en plus, comme s’il avait froid. La température est pourtant agréable dans la chambre.
Tatiana ne peut retenir un sourire devant son sexe au repos. Circoncis. Propre. Contrairement à certains de ses clients, et malgré son allure négligée, cet homme a quelque notion d’hygiène corporelle.
Elle commence à le masturber, agenouillée sur la moquette bon marché.
Il la laisse opérer. Assis sur le bord du lit, il fume et la regarde s’occuper de son sexe endormi. Au moins, ne cherche-t-il pas à la toucher. Elle déteste ce geste humiliant que certains hommes croient bon d’avoir, la main dans ses cheveux. Même sans pression, elle ne le supporte pas. Un simple effleurement de sa nuque lui fait l’effet d’un choc électrique.
Mais elle a beau s’évertuer : rien. Elle en a connu des récalcitrants, mais jamais à ce point ! Son client allume une deuxième cigarette après avoir écrasé la première, d’un geste machinal, dans un cendrier. Il est ailleurs et elle pourrait s'activer au ménage, avec le même résultat.
Tatiana s’énerve et sa main, brutale, suscite enfin une réaction, un sursaut. Elle s’excuse, penaude. Il se dégage avec douceur, s’allonge sur le dos et murmure un mot :
« Sorry. »
Sa voix, enrouée, roule les « r » et il ferme les yeux. Tatiana se relève, l’enfourche et, sans réfléchir, pose ses lèvres peintes sur les siennes. Elle ne se permet jamais ça avec ses clients, mais elle en a eu envie. Le regard sombre se rouvre et il la fixe, étonné, sans répondre à ce baiser. Elle comprend l’interrogation. Elle est une pute, il n’est pas intéressé. Que vient faire ce geste affectueux dans ce contexte déprimant ?
Ses doigts glissent sur ce torse traversé par une flèche noire, pincent au passage un mamelon. Elle introduit une langue audacieuse entre ses lèvres. Certains hommes n’ont aucune idée de l’utilité d’une brosse à dents, mais cela ne semble pas son cas. Son haleine sent le tabac chaud. Elle ne déteste pas cette odeur. Il se laisse embrasser, passif, mais elle commence à lui rouler une pelle. Un patin. Il est bien obligé de réagir. Un peu.
Elle sourit. Il est maladroit, comme l’était son petit ami, lors de leur tout premier baiser, il y a longtemps, au fin fond de la Russie.
Peut-être va-t-il bander enfin ?
Elle interrompt l’échange de salive, chaotique, et redescend vers ce bout de chair. Inerte. Elle commence à le sucer, à l’agacer de la pointe de la langue.
Rien à faire. Pas le moindre début de bandaison.
Elle a pourtant enfourché son client à l’envers. Il a une vue imprenable sur sa chatte épilée, sur ses fesses, mais il ne bouge pas, étendu en travers du lit, la cigarette toujours à la main.
Tatiana soupire, se retourne et s’assied dans les draps.
« T’es vraiment pas en forme, toi ! »
Il lève un regard fatigué, murmure la même excuse, et se redresse à son tour. Il lui tend ses vêtements d’un geste timide et garde la tête baissée avant de marmonner, en arabe, des explications qu’elle ne saisit pas. Nerveux, il tripote l’un de ses doigts. Elle lui prend la main et remarque le sillon laissé par une alliance, portée durant des années pour avoir laissé cette trace. Mais absente.
« Tu as une femme ? »
Un véritable sourire éclaire enfin le visage de ce garçon étrange. Il hoche la tête, puis la secoue dans l’autre sens, tristement. Tatiana ne l’aurait pas cru possible, mais il existe une personne plus malheureuse qu’elle sur cette terre.
Le jeune homme se penche sur le bord du lit, récupère son sous-vêtement et le renfile avant de se lever. Il murmure quelques mots : il la met dehors. Elle regarde sa montre et grimace : il est trop tôt. Mais elle n’a pas à le supplier, il soupire et se rallonge après avoir écrasé son mégot dans le cendrier.
Une troisième cigarette à la main, il allume la télévision accrochée au plafond et zappe d’un film à l’autre, d’un journal télévisé à une émission de variétés, le regard perdu dans le vide. L’image s’arrête à peine sur la vue, en gros plan, d’un sexe masculin en pleine action pour rebondir sur un dessin animé.
La panthère rose.
Il abandonne la télécommande au milieu des draps.
Le programme n’est pas si mal choisi : un dessin animé sans paroles. Quoi de mieux pour passer le temps entre deux personnes étrangères qui ne parlent pas la même langue et n’ont rien à se dire ?
Elle se rhabille et s’installe auprès de lui. Autant prendre la chose du bon côté : être payée à regarder la télévision, cela n’est pas si mal.
Les mêmes images tournent et retournent sur le petit écran. Les deux hommes discutent avec fébrilité dans cette langue qu’elle a du mal à comprendre lorsque ses interlocuteurs s’emballent. D’ailleurs, ils ne prennent pas vraiment garde à elle. Elle pourrait être absente, ou pire faire partie des meubles. Cela reviendrait au même.
Fred a renfilé son caleçon et se gratte un ventre un peu mou où frisottent quelques poils blonds. Sa peau, parsemée de taches de rousseur, luit encore un peu. Il sue toujours beaucoup quand il baise… Il sue et il pue.
Comme beaucoup de ses clients.
Tatiana ne sait pas si elle se fait des idées, mais elle ne supporte pas l’odeur de ces hommes, l’odeur de leur sueur, de leur déodorant bon marché, de leur sperme. Elle songe à nouveau au jeune homme sur ce lit, à son regard triste, à son baiser maladroit. Il sentait le tabac et il avait l’air gentil. Les facéties de l’animal rose bonbon à la télévision lui avaient même tiré quelques sourires, éphémères.
Elle l’avait quitté, presque à regret, lorsque les dessins animés s'étaient terminés. Il allumait une cigarette et avait levé ses yeux cernés lorsqu’elle avait quitté ce lit où ils n’avaient rien fait. Il n’avait rien dit, mais elle avait deviné qu’il n’aurait pas été contre l’idée qu’elle reste encore.
Elle lui avait souri et il avait hoché la tête avec cette tristesse qu’elle expliquait maintenant. Elle aurait peut-être dû retarder son départ un peu plus. Fred n’aurait pas dit grand-chose. Il avait ri lorsqu’elle était rentrée plus tôt que prévu.
« Eh ben ! C’est un rapide celui-là ! »
Les deux hommes boivent du champagne. L’inconnu lui en sert une flûte et elle goûte à l’alcool pétillant. Elle a envie d’oublier tout ça, envie d’oublier la tristesse de ce regard noir, alors elle boit. Une main bronzée se balade sur ses fesses. Leur invité ressemble à ce garçon à qui elle a tenu compagnie durant sa dernière nuit. Sauf que lui, il bande. Son sexe érigé émerge de sa braguette. Ses yeux brillent.
Elle le laisse lui écarter les cuisses, et termine sa flûte.
Cul sec.
Pas comme celui où il se glisse.
Tatiana ferme les yeux. Elle songe à ce baiser raté. Il lui a rappelé Piotr. Cela fait longtemps qu’elle n’a pas songé à son petit ami. Elle avait quinze ans lorsqu’ils se sont rencontrés. Ils devaient se marier cet été. Lorsqu’elle est partie pour travailler, gagner de l’argent, elle lui avait promis qu’elle reviendrait.
Elle ne savait pas que des Fred existaient en France.
Le proxénète zappe sur une chaîne musicale. Les notes d'une chanson résonnent. Il fredonne le refrain, l’air ravi.
La bombe humaine, c'est l'arme de demain.
Enfantée du monde, elle en sera la fin…