Dans le métro il flotte un parfum de fourmilière. Une monotonie atroce qui penche du côté de la robotisation. C’est ça. Une entreprise en prise sur ses employés. Une multitude de Chaplin aliénés qui vont et vont encore, qui vont là où ils vont, et non là où ils veulent. D’ailleurs savent-ils encore ce que c’est que de vouloir ? Leurs visages se suivent et se ressemblent toujours un peu plus, à l’image de ces jours qui défilent, de cette vie qui leur file entre les doigts, qui leur passe sous le nez, et qui s’enfonce dans le noir, dans le nulle part, si vite qu’ils ne l’entrevoient même pas ne serait-ce qu’une fraction de seconde, le temps pour eux de changer de voie. Ils restent là. De l’autre côté de la ligne blanche, pas plus loin que la limite autorisée. Et ils martèlent le sol, soldats de plomb. Métro. Boulot. Dodo.
Je le vois alors, retourné. Je ne l’ai jamais vu que de face mais je le reconnais en ce dos. Parce qu’il reste le garçon dans le cadre de sa fenêtre, le garçon enfermé. Je regarde la foule se flouer, le temps ralentir, les couleurs s’emmêler, pour ne plus laisser clair que lui. Pour en faire la seule évidence. Ma tête cette pellicule qui prend la vie pour un film.
Ma tête ces mots échappés d’un grand classique. De la page qui ne se tourne pas, le paragraphe qui nous plonge parmi un flot de lignes dont on ne distingue plus que le vulgaire relief, des estompes d’encre noire. Et de l’eau de rose dans les yeux, nous la montre, l’inconnue tellement belle, celle qui par sa simple vue nous fait envisager d’autres fins.
***
J’en ai lu des livres
J’en ai vu des films.
J’en ai rêvé, j’en ai envié des êtres qui se retrouvent l’un en face de l’autre dans une gare, égarés, des inconnus qui se retrouvent dans leur anonymat, des étrangers qui se retrouvent dans leur confusion, et qui s’en font un langage. Ils ne se disent pas bonjour, ils n’ont jamais cessé de se voir. Ils ne se regardent pas, ils ne se sont jamais oubliés. Ils ne se touchent pas, ils n’ont jamais rien fait que se sentir. Ils marchent l’un a coté de l’autre, loin, longtemps.
Des gens comme toi et moi.
Oui, justement, toi et moi.
Voilà, c'est plutôt court, oui. J'espère pour autant que ça vous touchera, ou du moins que vous apprécierez ne serait-ce qu'un peu.