Les écouteurs sur les oreilles depuis maintenant trois heures, je sens ma tête bourdonner dans cet espèce de semi-sommeil désagréable, typique des longs trajets en transport. J'ai quitté mon appartement très tôt ce matin, il était à peine plus de 4h, car je voulais être sûr d'avoir la journée entière au quartier 88. J'ai pris le tube à la station la plus proche de chez moi, et j'ai couru m'installer dans mon wagon. Le bleu électrique des murs et des tissus râpeux m'a piqué les yeux à cette heure matinale. Je me suis assis et j'ai attendu le départ sans penser à rien. Le tube circule à grande vitesse dans un couloir magnétique souterrain qui oblige les passagers à supporter une lumière criarde et une ambiance de huis-clos. Heureusement, il n'y a quasiment personne ce matin. Pas étonnant quand on sait que la destination n'est autre que le quartier 88. Des écrans enroulés sont disposés devant les fauteuils pour visionner les informations ou d'autres émissions, et à l'extrémité de chaque wagon, un distributeur automatique propose boissons et cubes nutritifs à un prix exorbitant. J'ai un peu faim et je me sens fatigué mais je n'y accorde pas d'importance. De toute façon, je suis un lève-tôt, j'aime prendre en main les choses et rester allongé dans un lit durant des heures me semble une perte de temps. Depuis tout petit, je suis comme ça, excité à l'idée de faire quelque chose d'utile, d'important, de nécessaire. C’est pour cette raison que j'ai choisi d'être patrouilleur, comme mon père, le lieutenant Palev Quor. J'ai hérité de sa curiosité pour les choses et les gens, j'aime comprendre à quoi ou à qui j'ai affaire, et c'est mon rôle d'enquêter sur des sujets d'utilité publique. J'ai déjà résolu cinq affaires depuis mon intégration il y a deux ans, ce sont de bonnes statistiques, surtout que c'était des affaires complexes sur lesquelles certains collègues avaient tout simplement abandonné tout espoir de clôture. Je suis fier de cette réussite mais je sais aussi que je n'ai rien de plus que les autres, j'ai peut-être eu plus de chance voilà tout. Parfois, il suffit d'un œil neuf au bon moment et les choses sont remises en perspective. Il faut toujours multiplier les points de vue, c'est la seule méthode efficace pour aller au fond des choses. Enfin, à vingt-deux ans, j'estime quand même bien connaître les bases de la technique d'investigation, et si je suis honnête, je le dois surtout à mon père. Après tout, c'est lui qui m'a formé, de longues heures durant, tout en dînant à l'appartement. Il me racontait ses enquêtes, m'exposait les faits et je devais évaluer et rendre mes conclusions. Je me rappelle qu'il avait dit être impressionné par mon mode de réflexion, plutôt rare chez un patrouilleur, mais il ne m'a pas dit clairement pourquoi. J'y ai réfléchi et j'ai observé mes collègues, je les ai écouté faire leurs rapports et j'ai cru saisir une différence : eux se servent beaucoup de la déduction logique, et moi aussi bien sûr, mais je crois que c'est quelque chose d'autre qui me guide à chaque fois, comme un éclair soudain qui fait voir clair avant que tout ne retombe dans l'obscurité. Je crois que j'ai de l'intuition, que je sens les choses avant de pouvoir les formuler. Je flaire l'explication la plus adaptée parmi les différentes interprétations, et cela me donne une longueur d'avance parfois. Papa dirait souvent, mais il exagère toujours.
Aujourd’hui, c'est moi qui ai insisté pour prendre en charge cette enquête. Plusieurs rapports stipulaient en effet que des personnes, à priori consommatrices de toniques, avait vu leurs personnalités modifiées en profondeur. Les seringues de toniques ont des effets très contrôlés et maîtrisés, cela m'a donc surpris qu'une telle dépersonnalisation puisse être constatée. En outre, que le phénomène se reproduise est particulièrement peu probable, puisque aucune maladie ne vient normalement interférer. Je dois donc vérifier la santé et la personnalité de ces consommateurs et m'assurer de ce qu'ils ont pris, et de comment ils ont réagi. Dans ces quartiers difficiles, comme le 88, certaines factions de contrôle sont débordées et finissent par voir n'importe quoi. Ce n'est pas la première fois que des rapports délirants arrivent sur les bureaux des patrouilleurs. Et puis, quand je parle de rapports...Aucun nom, juste une mention au détour d'un paragraphe, comme si c'était purement décoratif et anecdotique. Néanmoins, le nombre d’occurrences me laisse penser qu'il y a quelque chose à creuser. Peut-être qu'une analyse de l'air suffira à montrer quelque vicissitude à l'origine de cette réaction aux toniques. Bref, rien de passionnant, mais prendre sa mission au sérieux c'est accepter de suivre même les impressions les plus confuses. Et puis, j'avais un peu de temps, car on est dans la période d'archivage de fin de mois, et je suis déjà à jour.
Tout ce trajet m' a engourdi le corps et je déteste cette sensation. J'ai toujours le sentiment d'échapper à quelque chose, d'être dans un monde parallèle, différent, qui n'est plus vraiment la vie. Les perceptions s'emmêlent entre ce qu'on imagine, des souvenirs qu'on a et des bribes qui débordent malgré elles de la réalité. Cela crée un état étrange, en suspension entre la confusion et l'extra-lucidité. Comme si on devenait d'un coup perméable à l'ensemble du monde, et que notre corps, en s'oubliant lui-même, nous permettait de plonger dans un autre possible. En soi d'ailleurs, ce n'est pas cela qui est si désagréable. Ce que je déteste, c'est l'atterrissage, quand on revient d'un coup au présent et que toutes ces pensées s'évaporent malgré nous et nous laissent dans un pénible entre-deux. Mais je sais aussi que mes intuitions les plus fulgurantes surviennent toujours dans ces instants volés d'inaction et d'intériorité. Alors je suppose que c'est quand même utile, puisque cela m'aide à mieux contribuer.
La vibration du tube augmente légèrement, l'arrivée en station est imminente. Subitement, le tube sort du tunnel et le jour réapparaît par les petites fenêtres. Le freinage est brusque, il faut rester assis, et les ceintures magnétiques se déverrouillent automatiquement à l'arrêt complet du tube. Je m'assure d'un coup d’œil de bien avoir en évidence mon badge de patrouilleur avec mon nom, Jal Quor, et ma photo, histoire d'éviter les embrouilles à chaque poste de contrôle. J'attrape en me levant mon blouson et ma sacoche et je quitte le tube pour la station. De nombreux voyageurs se bousculent sur les passerelles et je ne peux m'empêcher de remarquer qu'il y a beaucoup de jeunes de mon âge. Pourtant, il est encore un peu tôt et la journée à l'usine est déjà commencée depuis 6h. En dehors de l'usine et de l'écolab V, je ne vois pas trop quelle contribution pourrait les mener au 88. Mais peut-être que je me trompe, après tout.
Trois heures de tube ! Tout ça sans piste réelle et pour aller interroger des gars dans un quartier miteux, alors j'espère vraiment trouver du concret. Je sors de la station et lève les yeux vers le ciel bleu. J'aime la brise sur mon visage, cela fait me sentir vivant. Les immeubles alentours ressemblent à tous les immeubles de Cimaterra mais en plus délabrés. D'ordinaire, on a une dizaine d'étages maximum, des toits végétalisés, le traditionnel petit parc de lotissement, des trottoirs larges et des rues silencieuses où se croisent voitures, bus et boards en tous genres. Mais ici, les beaux crépis blancs sont devenus grisâtres, les lampadaires sont cassés, rayés, tordus et sûrement même éteints la nuit. Des ordures jonchent le sol, et sans aucune subtilité, les seringues traînent dans les caniveaux. L'abus de toniques dérègle clairement le fonctionnement des secteurs, ça saute aux yeux quand on vient du centre. Ceux qui ne se suicident pas se noient dans la sub* et franchement, c'est pas joli à voir. C'est interdit évidemment, mais au bout d'un moment, tu ne sais même plus ce que cela signifie. Alors les gens font leur contribution mais après, qu'est-ce qu'ils font ? Plus rien à part chercher et consommer du tonique. Tous leurs crédits y passent, alors ensuite plus moyen d'entretenir correctement les structures.
Tout en marchant, je me rends compte que je me dirige malgré moi vers l'usine de caoutchouc, un vieux réflexe hérité des années que j'ai passées ici durant mon Initiation. On est tous en Prod** à ce moment-là, que des jeunes entre 15 et 20 ans, entraînés et en forme, tu penses ! C'est un passage obligé sur Cimaterra, tout le monde coche la case. Moi, ça ne me dérange pas, je trouve que c'est une expérience qui sert tout le monde. Être au plus près de la réalité, voilà qui évite de se prendre pour un génie à 20 ans. En fait, si le quartier 88 a une aussi mauvaise réputation, c'est à cause de cette usine, immense, qui draine toute l'activité du coin et toute une population d'ouvriers, très largement majoritaire. La Production est sûrement la contribution la plus pénible de toutes, les gens fatiguent vite et tombent malades, alors forcément ils compensent plus qu'ailleurs. Plus j'y pense, plus je me dis que c'est la poisse cette usine, de quoi rendre fou. J'étais affecté au mélangeage, c'est là où se formule le caoutchouc, c'est-à-dire qu'on ajoute à la matière première noire et visqueuse tout un tas d'additifs brassés ensuite mécaniquement dans des cuves immenses montées sur vérins. Je me rappelle qu'on était tous comme dans une grande fourmilière, chacun avec sa tâche et ses machines, bien organisés, en rythme et en bleu de travail, parfois même en dehors de toute conscience, par automatisme. Certains collègues, les anciens comme on les appelait, me gueulaient dessus parce que je n'allais pas assez vite. Mais moi, je n'avais pas l'impression de traîner, et j'utilisais toute ma force pour pousser ces chariots trop lourds aux roues mal graissées qui transportaient les constituants. J'étais transpirant et sale. Tout était sale et poussiéreux autour des cuves et cela empestait les produits chimiques jusqu'à en tousser. Et puis là-bas, il n'y avait plus de jour ni de nuit. A force de changer d'horaire tout le temps, on perdait tout repère, on avait l'impression de ne pas vraiment vivre et de devoir toujours rattraper le retard. C'est cet état second qui pousse les gens à chercher refuge dans une autre réalité. Toujours est-il que les toniques circulent au 88 plus qu'ailleurs et que les doses prescrites sont loin d'être toujours respectées. Cela entraîne son lot de problèmes, et les purges régulières des factions n'arrangent rien. Enfin, techniquement, c'est là que les rapports ont relevés le plus d'infraction à la Loi et de fameux cas de dépersonnalisation, alors autant commencer ici. Je vais démarrer par l'usine, j'y ai gardé quelques contacts et peut-être pourront-ils m'aider.
Pendant les quelques dix minutes à pied qui me séparent du portique de sécurité, je me plonge dans mes souvenirs. Des impressions enfouies qui remontent, la part de 88 en moi que je n'ai jamais réussi à gommer. Un souvenir précis. J'ai toujours su au fond de moi qu'il me faudrait affronter cette réalité un jour. Et quand je vois l'enceinte de l'usine se rapprocher au rythme de mes pas, je sens soudain ce frisson particulier le long de mon échine, ce frisson d'effroi qui avait traversé mon corps ce jour-là, comme des antennes qui détectent en avance le danger et mettent l'organisme en alerte. Je dois m'arrêter : j'ai le souffle court, ma vue se trouble, et mes mains se sont mises à trembler. Ce n'est plus aujourd'hui mais ce jour-là, ce jour où, brisé, j'ai franchi pour la première fois l'enceinte de l'usine. J'ai de nouveau ce goût de métal dans la bouche, comme autrefois, juste après les coups. Je me retrouve dans la peau de l'adolescent que j'étais, à 16 ans, brutalement torturé puis changé d'Initiation. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé ici, au 88, sans repère, sans énergie, et sans espoir. En passant cette fois-là les barrières de sécurité, je voulais mourir.
Aujourd'hui, je sens tout au fond de moi une colère sourdre. Depuis toujours elle était là, tapie dans l'ombre, masquée par les impératifs, les délais, la contribution. Et avec elle, je le vois soudain, une irrépressible envie de savoir. De comprendre. Mais je ne dois pas la laisser prendre possession de moi, pas maintenant. Je respire un grand coup, je me reprends et poursuis ma route.