Nouvelle faisant partie d'un recueil dont la première, à lire avant est celle-ci : Le strapontin (http://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=3681.0)
Note, j'ai écrit deux versions de cette nouvelle. Ceci est la deuxième version
BOOM !
C’est mon anniversaire aujourd’hui.
Merde, j’avais presque oublié que j’avais vingt ans ! J’espère que Laetitia a annulé les réservations au restaurant. La note va être salée sinon. Laetitia, c’est ma copine. Petite, brune, des yeux noisette. Vous l’avez sûrement croisée dans le métro. Étudiante en histoire, comme moi. Paris VIII, Saint-Denis, vous savez la fac à côté des tours.
Paraîtrait qu’il ne faut pas trop laisser voir son I-phone quand on arrive, qu’il y aurait des petits cons prêts à vous le faucher. J’m’en fous, j’ai un téléphone tout pourri, le même depuis trois ans, qui ne sait que passer et recevoir des appels – et j’allais oublier, des SMS, le truc que je mets vingt heures à envoyer. Et de toute façon pour ce que ça va me servir maintenant !
Sourd comme un pot. Le médecin, il a tiré la tronche après avoir examiné mes tympans, et surtout après ce truc qu’on me faisait faire gamin, un casque sur les oreilles et le doigt levé pour dire de quel côté j’entendais le bruit.
J’ai rien entendu cette fois-ci.
Surdité totale, il a écrit le médecin. En quarante-huit heures, je n’ai pas encore eu le temps d’apprendre à lire sur les lèvres. Ma mère, qui s’inquiétait de l’effet de mon lecteur Mp3 sur mon audition, elle va pouvoir angoisser sur autre chose, maintenant. Sur le terrorisme international, par exemple. Qui a foutu en l’air les tympans de son fils.
Ça a un côté pratique, la surdité, vous n’avez plus à faire semblant de ne pas entendre les bêtises de vos parents. Et, dans le même genre, ils doivent être sacrément frustrés ceux aussi qui souhaitaient m’appeler pour me souhaiter un bon anniversaire. Y’a pas encore la visioconférence à l’hôpital. En tout cas, ma mutuelle étudiante ne doit pas rembourser ce service…
Vingt ans. Le plus bel âge de la vie, il disait l’autre con.
Je ne pensais pas que la bougie sur mon gâteau causerait autant de dégâts. Quatorze morts, il a dit le flic. Quatorze morts, des dizaines de blessés et un mec veinard. Moi. Deux tympans flingués, une grosse bosse sur le front et basta.
Le cul bordé de nouilles, hein ?
Le flic vient de partir. Il m’a gonflé avec ses questions. Je n’aime pas les flics. Surtout pas quand ils appartiennent à la section antiterroriste et qu’ils me demandent depuis combien de temps et pourquoi je porte un keffieh.
Parce que c’est joli et que ça tient chaud, bordel !
Il s’est présenté après le petit-déjeuner : lieutenant, capitaine, enfin je ne sais plus, Picard. Comme les produits surgelés. A voulu vérifier que je me souvenais bien de mon nom.
Oui, Luc Greffier. Comme le chat, pas comme le mec au tribunal. C’est marrant, vous ne trouvez pas les noms qu’ils se donnent, la Justice, le bâtonnier, le parquet, le greffier. Tout ça pour dire qu’ils sont secrétaires.
En tout cas, le lieutenant ou capitaine ou commissaire Picard, ça ne lui a pas plu que je hurle pour lui répondre, je crois. Il m’a tendu un calepin. Et on a correspondu par écrit. Je croyais que c’était une légende, l’orthographe calamiteuse des fonctionnaires de police… ben nan ! Cinq fautes à la ligne !
Pourquoi je raconte tout ça déjà, moi ? Il m’a fatigué avec ses questions. Ça a bien duré une heure ce petit entretien. Paraîtrait pourtant qu’il faut que je me repose. J’ai mal au crâne. Je crois que je vais appeler l’infirmière pour obtenir ce petit cachet magique. Ça me fait dormir. C’est cool. Ça fait taire, surtout, les cloches qui résonnent dans mes oreilles depuis deux jours.
Ding dong !
Des acouphènes, qui risquent de durer, il semblerait. De quoi vous rendre dingue. Surtout quand à côté, vous entendez la batterie de votre cœur un peu cinglé en accompagnement.
Badaboum ! Badaboum !
Je sais, y’a quatre temps dans le battement cardiaque, pas trois. Mais j’aime bien, moi.
« Quand mon cœur fait boom… »
Donc ce flic… Ça a mal commencé, il m’a sorti un tract de son dossier et m’a demandé ce que c’était. J’ai répondu – gribouillé ¬– que c’était écrit dessus. Il m’a regardé comme s’il espérait pouvoir m’embarquer pour six jours de garde à vue. Six jours de doigt dans le cul. J’ai déjà passé vingt-quatre heures dans un commissariat, après une manif qui avait mal tourné, l’an dernier. Ça m’a suffi. Grâce au tact du préposé à l’inspection du trou du cul, j’avais pu prendre conscience de l’existence de ma prostate.
Pas besoin et surtout pas envie de le vérifier une deuxième fois.
Visiblement, le flic il n’était pas au courant de la manif qui devait avoir lieu ce jour-là… Donc j’ai écrit, en gros, en prenant mon temps : retraite à soixante ans.
« Vous le connaissiez ? »
Qui ça ? Le kamikaze ? Bien sûr que oui, j’ai dans mes relations tout un tas de mecs prêts à se faire sauter, voyons ! Rien que des gauchistes, anarchistes, keffieh autour du cou… Y’en a même qui habitent du côté de Tarnac, pour dire ! Sans déconner !
J’ai dit, non. Et là, le flic, il a commencé à parler caméra de surveillance.
J’aime encore moins les caméras de surveillance. À la fac, on avait monté un petit groupe d’action contre ces outils liberticides que la présidence avait décidé d’installer. Y’avait eu quelques victimes télévisuelles.
Il doit savoir ça, ce flic. Il m’a regardé avec un petit sourire. Il doit savoir aussi que j'appartiens à un groupe de soutien à des étudiants sans-papiers.
Le doigt dans le cul durant six jours se rapprochait dangereusement. Et le café tiède avalé une heure plus tôt avait commencé à vouloir remonter, accompagné par la compote sans sucre et le pain sans sel auquel j’avais eu droit. Parfois, je soupçonne les hôpitaux de mélanger les plateaux-repas des patients. Le mien devait être le résultat du mixage improbable entre le petit déjeuner d’un diabétique et celui d’un hypertendu…
Je me demande ce qu’a mangé ce mec avant de se faire exploser, tiens. Pas grand-chose, sans doute. Il n’était pas bien gros.
Mais ce n’est pas ça que voulait savoir ce flic.
Non, je ne le connaissais pas.
D’ailleurs, je n’aurais même jamais dû le croiser. C’était pas prévu. Ce qui était prévu, c’était que je me lève à dix heures, pour aller à la manif. Ce qui était prévu, c’était qu’on me laisse profiter d’une grasse matinée, dans ma piaule d’étudiant, sous les toits.
Mais ce putain de téléphone avait sonné à sept heures. Je ne me doutais pas alors que ce serait la dernière fois que j’entendrais cette sonnerie débile. Il est tellement vieux ce machin, que je ne peux même pas télécharger une sonnerie potable. Genre Thriller, tiens. Ahahhhhahh. Ce serait d’actualité.
Laetitia me dit que si, je peux, mais bon, j’ai jamais cherché, non plus.
Bref, il avait sonné et j’étais dans le coltar complet.
Pierre. Fallait que je remplace au pied levé Élodie, victime d’une attaque de gastro-entérite foudroyante après notre soirée. Ils n’avaient personne d’autre pour la dif’ de tracts à Jussieu. Merde, moi j’habite Saint-Denis, à l’autre bout de Paris et j’étais victime d’une attaque foudroyante de gueule de bois. Les mélanges c’est jamais bon. Surtout le whisky-coca. Pierre me faisait mal au crâne, à hurler dans le téléphone. Pierre est brestois et parle aussi vite qu’il le peut, comme s’il avait peur de mourir avant la fin de sa phrase.
Je le comprends un peu, maintenant !
J’aurais jamais dû décrocher ce putain de téléphone. J’aurais dû le laisser sonner et dormir, pas filer, sans prendre le temps d’un petit déjeuner, à l’assaut de Paris et de son métropolitain. Laetitia me l’avait fait savoir en grognant. Une main sur mon calcif, elle avait voulu me retenir. Euh nan, en fait, j’avais pas de calcif. Oublié après quelques galipettes au petit matin. Enfin juste une, on était quand même bien fatigués et un peu saouls.
D’ailleurs, je crois que je n’ai pas tiré la chasse d’eau en partant. Devait rester la capote usagée au fond de la cuvette. Elle a dû râler, Laetitia. Elle déteste ça. Elle a rien dit, avant-hier, quand elle venue me rendre visite. Elle pleurait. Mais je sais qu’elle a râlé. Tout comme, elle a dû râler contre l’état de mon studio. Je ne fais pas souvent le ménage. Je devrais.
Promis, dès que je rentre, j’astique mon velux et je range la vaisselle…
Quand vous vous levez d’une quasi-nuit blanche, que le temps est froid, humide et que vous frissonnez en attendant le métro, vous ne vous dites jamais que le réchauffement climatique serait une bonne chose ? Moi, je me disais ça ; et p’tre que ce mec aussi. En survêtement noir, sous une veste pas très épaisse, il tapait du pied sur le béton pour se réchauffer.
Pourquoi j’l’avais remarqué, il m’a demandé le flic.
Ben… je ne sais pas. J’aime bien regarder les gens autour de moi dans le métro. Y’avait aussi cette nana obèse, pardon en surpoids, que je croise parfois. Et un clodo, que je vois tous les jours. Je les remarque, c’est tout.
Il a pas eu l’air convaincu le flic. Il m’a fait signe de continuer, d’un geste agacé.
J’vous jure que c’est pénible de témoigner par écrit. Surtout quand les cloches de Pâques résonnent dans vos oreilles et que vous devez peser chaque mot : tout ce que vous écrivez pourra être retenu contre vous.
On est monté dans le métro. Le gars, il s’est assis et je crois bien qu’il s’est endormi, la tête appuyée contre la vitre. Faut être sacrément fatigué pour réussir à dormir comme ça, dans une boîte de conserve géante lancée à soixante kilomètres-heure dans les boyaux de la ville. Ça tremble, ça pue, ça fait du bruit, le métro ; surtout à l’heure de pointe !
« Il dormait ? »
Ça a eu l’air de le surprendre le flic.
Ouais, un kamikaze qui se prépare à sauter, ça pionce… Première nouvelle.
Moi, ce qui m’avait surpris, c’était son sursaut quand une voix avait crachoté dans les haut-parleurs : travaux sur les deux prochaines stations, terminus, veuillez changer de ligne. Toutes nos excuses. Bla-bla-bla… Le mec, il avait paru perdu et un peu paniqué. Les terroristes devraient quand même apprendre que la RATP est nulle pour prévoir ce genre d’incident de parcours…
À ce stade, je crois que le flic m’a pris pour un cinglé.
« On vous a vu discuter avec lui devant un plan. »
Pas idiot de poser des caméras de surveillance là où les trois quarts des gens s’arrêtent…
Je cherchais comment rejoindre Jussieu et lui... et bien lui, je crois qu'il cherchait simplement où il était. Entre provinciaux, faut bien s’entraider. Bon, sa province était peut-être un peu plus au sud que ma Bretagne natale, mais ce n’était pas sur les Parisiens pressés et malpolis qu’il pouvait compter pour se sortir du pétrin.
J’aurais dû me douter que quelque chose n’allait pas. Le mec, on aurait cru qu’il s’attendait à voir le diable descendre sur terre lorsque je lui ai demandé où il allait. Et il avait ces yeux cernés, injectés de sang… les miens devaient pas être en meilleur état, remarquez, après ma cuite et ma nuit blanche. On faisait bien la paire tous les deux.
« Vous lui avez indiqué son chemin ? »
J’allais y avoir droit à mes six jours de doigt dans le cul !
Oui, j’avais expliqué à un terroriste comment se rendre à l’endroit où il souhaitait exploser. Ça rendra super dans mon CV, je sais. La caméra juste au-dessus de nous avait dû filmer mon geste sur la carte ; avait dû filmer son sourire hésitant.
Il m’avait remercié.
« Choukrane. »
La chance. J’étais tombé sur un kamikaze poli.
À ce stade de l’histoire, le flic, il a dû rajouter une petite croix dans sa tête de fonctionnaire : témoin perturbé. J’m’en fous, ceci dit. Ça ne l’a pas empêché de me demander de raconter la suite.
J’avais le choix entre deux options pour rejoindre Jussieu et j’avais choisi la mauvaise : suivre ce gars. Il boitait et il s’était mis à raser les murs à la croisée d’un groupe de policiers. La tête basse, les épaules voûtées.
Ils avaient pas fait gaffe à lui, occupés à contrôler quelques ados.
Mauvaise pioche. Sûr que ceux-là, ils n’auraient pas d’avancement et surtout pas les félicitations du petit Nicolas. Laisser passer sous leur nez le terroriste de l’année… Il avait pourtant la tête de l’emploi : bronzé, le pas hésitant, inquiet, dans son survêtement noir et sa veste de jean usée.
Sur le quai, il s’était faufilé au premier rang.
Vous savez comment la RATP appelle les suicides sur son réseau ? Des accidents graves de voyageurs… Il y en aurait deux par semaine. C’est un copain parisien qui m’a appris ça, un jour qu’il arrivait en retard en cours, à cause d’un désespéré qui avait cru efficace de se jeter sur la voie. Le pauvre mec s’en était sorti vivant, avec une jambe en moins.
Ce sera moins pratique pour une deuxième tentative…
En tout cas, j’avais bien cru que ce gars, il allait remplir la moitié du quota d’accidents graves de voyageurs pour la semaine, tellement il s’était approché du bord.
Hypnotisé, qu’il était… penché en avant, les orteils tout près du vide.
« Et vous n’avez rien fait ? »
Pas eu le temps. Le métro était arrivé et il avait reculé d’un pas. On était monté. Lui au milieu, sur un strapontin, moi à l’arrière sur un siège qui puait la vinasse. J’avais utilisé mon sac à dos, rempli de tracts pour me protéger les fesses.
« Et ? »
Et quoi ? Ben, j’ai écouté de la musique et j’ai zappé. Avec le monde qu’il y avait dans la rame, je ne le voyais plus.
« Vous écoutiez quoi ? »
Muse. Ils sont venus au stade de France cet été. J’y étais. Dans la fosse. Le pied. J’en étais sorti couvert de bleus, mais le pied. Laetitia était là aussi. Ça nous avait sacrément excités ; on avait baisé comme des lapins après.
Merde, encore un truc que je ne pourrais plus faire. Aller à un concert de rock, pas baiser. Se masturber, ça rend p’ tre sourd, mais c’est pas réciproque.
« Vous vous souvenez de quoi d’autre ? »
Merde, il m’emmerdait ce flic. J’avais envie de dormir.
J’ai écrit en capitales sur le calepin : BOUM.
Il m’a regardé avec de grands yeux. Il dû croire que je me moquais de lui. Pourtant, c’est vrai. Je ne me souviens que de ça : d’un grand « boum ». Et puis plus rien.
J’me suis réveillé dans le noir, les écouteurs encore collés aux oreilles. Je ne sais plus comment je suis sorti, seul, du wagon éventré. Je ne sais plus comment je me suis retrouvé à l’air libre, assis sur un trottoir. Sans doute que j’ai marché à quatre pattes. Paraît que je tenais encore mon sac à dos dans les bras. Qu’il était imbibé de sang. Les tracts devaient avoir une sale tronche à l’intérieur.
Me souviens plus.
J’ai mal au crâne ; les cloches sonnent.
Ding dong !
Samedi, il y a une autre manif. Je pourrais p’tre y aller, m’a dit le médecin. Mais si vous saviez comme je m’en fous. Y’en a quatorze autres qui s’en foutent aussi, maintenant, de leur retraite.
Ding dong !
À quoi ça ressemble un corps humain après une explosion autour de son ventre ? J’arrive pas à imaginer.
Je ne me souviens que de ces orteils au bord du quai.
Je ne me souviens que d’un seul bruit.
BOUM !