Bonjour,
Pour présenter ce texte : je tente à l'occasion de retranscrire des "situations de rue" qui ont laissé leur empreinte, j'ai commencé une série plus personnelle là-dessus. Je ne sais pas si c'est intéressant pour quelqu'un d'autre ou juste personnel, c'est pour cette raison que je poste...
Merci d'avance de votre lecture et de votre avis !
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Il n’y a pas beaucoup d’endroits aussi quelconques que la place de Clichy et pourtant, jusqu’à ce que la crise sanitaire se déclare, je finissais tous les jours par en piétiner l’asphalte, en me faisant la même réflexion, issue des bruits de moteur assourdissants, des gaz d’échappement et de l’absence de verdure : on étouffe. Ce n’était pas une question de chaleur, c’était le monde, le grouillement. Ils me donnaient une impression d’agressivité latente que je respirais comme un air chargé d’acide. Les néons des bars diffusaient leur lueur criarde rouge ou jaune sur le pavé le soir, une façon de sublimer le béton par l’artifice. Lorsqu’il était tard et que l’alcool s’était infiltré dans les veines, on se bousculait pas mal en terrasse et quelquefois des bagarres éclataient, à coup de bouteilles au besoin. Au moins, en sortant du Carolus, les deux ou trois pintes que nous y consommions atténuaient la laideur ambiante, comme si elles nous donnaient le matelas qu’il nous fallait pour ne pas nous la prendre en pleine face. Nous étions bien, entre amis quelquefois mais surtout en couple, il n’y avait pas de romance chiquée et je crois que c’est ce que nous aimions, la bière forte, l’odeur de tabac, les cris, le catch à deux heures du matin, en fin de semaine, pour chasser le stress dans une ambiance de pub cheap à neuf balles la pinte.
Nous remontions en marchant plus ou moins droit la rue Caulaincourt, avant d’emprunter le pont qui surmonte le cimetière de Montmartre et rentrer chez nous pour oublier au plus vite les radiations de l’enseigne blafarde du magasin de bricolage à l’angle du pont – chef d’œuvre de mocheté qui, dès que je le vois, me laisse sur la langue un arrière-goût...
J’exagère ? Peut-être.
Peut-être que j’en fais trop avec cette fichue place et que l’arrière-goût âcre que j'y ressens n’a rien à voir avec l’enseigne. La lumière jaune, en particulier en ce moment, quand le trottoir est vide, me renvoie à la scène de ce soir-là, je ne sais plus quand, en mai peut-être, il y a des années, peu importe.
Ce soir-là, l’enseigne éclairait un couple de petits vieux à qui il ne manquait plus que les chaussons, qu’on aurait mieux vu se lasser de zapper et éteindre la télé à minuit que s’éloigner des bars de la place de Clichy. Non, je ne veux pas faire de jeunisme et oui, l’habit ne fait pas le moine, n’empêche qu’ils détonnaient à cet endroit-là, à cette heure-là.
C’est d’abord la femme que j’ai remarquée, à cause de son long manteau carmin et du béret assorti qu’elle portait sur un carré noir court et net, très net, d’une netteté qui m’a marquée au point de me laisser un souvenir précis alors que je me rappelle à peine son visage ridé. Les deux vieux étaient un peu corpulents, voutés. L’homme n’avait rien de particulier. Un béret je crois, et des lunettes.
Nous marchions main dans la main, en couple, F. et moi. Quand nous sommes passés à côté d'eux, l’homme a eu un mouvement que je n’ai pas compris. Je n’ai pas réalisé mais, en même temps, j’ai tourné la tête, interloquée par son geste. Je ne sais pas ce que F. a saisi, j’ai continué à avancer, lui aussi.
Jusqu’à ce que la femme se mette à parler et que je sente mes entrailles geler.
« Tu m’as craché dessus. »
Et là, sous la lumière jaune, la scène m’a transpercée comme une pique. J’ai vu, avec retard, l’homme se tourner vers la femme en rouge et la femme porter sa main au visage, pour essuyer comme elle le pouvait le crachat qui recouvrait son œil et s’étalait jusqu’à son sourcil droit.
Le temps que j’émerge, ils s’éloignaient déjà, trop loin pour qu’on les rattrape, et puis qu’est-ce qu’on aurait pu leur dire ? Je ne bougeais plus, je les regardais s’éloigner, je n’avais rien de mieux à faire que les regarder s’éloigner pendant que la voix de la femme résonnait toujours entre mes tempes, « tu m’as craché dessus. Tu m’as craché dessus. Tu m’as craché dessus. Tu m’as craché dessus. »
F. m’a sorti de ma tête. Il n’y a que lui pour faire ça, me sortir de ma tête quand il le faut.
« Viens. »
J’ai levé la tête, pour dire :
« Il lui a craché dessus.
— J’ai vu. Allez, on rentre. »
Et nous sommes rentrés. Je me sentais malade et lâche, j’avais peur de ce qui pouvait se passer, chez les vieux, derrière leur porte fermée. Si un homme peut cracher sur sa femme en pleine rue, alors que fait-il lorsque personne ne peut le voir ?
Depuis, le soir, sous la lueur jaune de l’enseigne, la toxicité de cette violence demeure et corrompt l’air déjà pollué de la place de Clichy. J’y suffoque souvent, quand j’y retourne et que j’y repense. Une odeur d’injustice imbibe le trottoir, ma lâcheté et mon impuissance me remontent dans la gorge et j’aimerais, j’aimerais tant que cette amertume se mue en force et en résolution pour en faire quelque chose de concret. Mais pour l’instant, le poison est là, sur le pavé, entre les murs. Il flotte.
Bonjour et merci de votre lecture
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