Salut,
Voici une nouvelle que je compte envoyer en réponse à un appel à textes.
J'aimerais des retours sur :
* la forme, j'ai tenté des choses assez inhabituelles pour moi.
* la structure (mise en place, progression, chute)
* les coquillettes que j'ai certainement laissées en route et autres menus détails
* le titre, je suis pas convaincu
Bien sûr, un retour rapide me fera plaisir aussi : qu'est-ce qui fonctionne bien ? qu'est-ce qui est plutôt raté ?
Merci d'avance ^^
Nouvelle version (j'ai laissé la V1 en spoiler en dessous).
Silence radio
Edgard Saint-Hilaire traine ses souliers usés rue Pasteur. Il marche vouté, observant à chaque pas le rebond de ses lacets sur le cuir beige. Ce côté de la rue offre l’ombre bienfaisante des grands immeubles bâtis deux siècles plus tôt, à l’époque de la première révolution industrielle. Chirurgien à la retraite, il a commencé à exercer avant l’invention de l’IRM, au milieu des années 60, et n’a pas connu la chirurgie robotisée.
Sur son pied gauche, la boucle du lacet danse de plus en plus librement, le nœud se détend peu à peu. Saint-Hilaire soupire. S’accroupir sur le trottoir n’est plus de son âge, il préfère le confort d’un fauteuil pour attacher ses lacets. Faute de siège moelleux, il se satisferait d’un banc, malheureusement, les urbanistes de la ville savent planter des arbres, installer des potagers urbains, des parcs où les enfants gambadent, grimpent sur des structures d’escalade, glissent sur des toboggans, mais de simples bancs entre les platanes, voilà une mode qu’ils ont choisi de dédaigner. Alors Edgard se résigne, repère une volée de marches devant un immeuble cossu et décide de s’y asseoir pour souffler un instant et y renouer son lacet. Une rampe métallique court le long du mur ; il l’empoigne et s’aide de ses bras pour éviter de poser ses fesses trop durement sur le marbre veiné.
Aucun nuage dans le ciel, les feuilles tremblent à peine au bout des branches immobiles, la chaleur est accablante. Saint-Hilaire écoute le sifflement de ses poumons, plus fort qu’hier, un chuintement régulier, celui de l’échappement d’un moteur fatigué, le vieux soufflet percé d’une forge décrépite. Il se penche vers ses souliers et, du coin de l’œil, aperçoit l’envol d’un merle, une tache furtive sur la surface lisse du ciel, une marque noire vite disparue entre les branches qui laisse une empreinte sombre sur sa rétine. Ses mains se figent, ses lèvres se pincent et il ferme les yeux. La petite tache dans les entrelacs noueux du bouleau résonne amèrement dans sa mémoire. Comment ne pas la voir ? Comment négliger cette petite nébuleuse obscure au milieu du tableau net des ramifications complexes du vivant ?
Edgard Saint-Hilaire frotte son visage de ses paumes rugueuses. Les bruits de la rue se sont évanouis, les passants n’existent plus, même la chaleur est oubliée ; il ne reste que cette petite marque foncée au milieu de la géométrie froide des branchages dans le ciel, comme une anomalie sur une radio pulmonaire, un indice immanquable pour l’œil exercé du chirurgien qu’il était. Et pourtant, il est passé à côté, le patient a décédé sur la table d’opération et lorsqu’il avait compris son erreur d’interprétation, il ne l’avait jamais révélé à quiconque. Au fond de la tête du vieil homme, le tam-tam de ses pulsations cardiaques grimpe crescendo. Il serre les dents, grimace, lutte contre le rythme sourd qui frappe derrière ses yeux, dans ses tympans, comme un poing lourd qui s’abat encore et encore sur la porte verrouillée de sa conscience. Saint-Hilaire respire difficilement, pousse un cri, le gémissement rauque d’un animal traqué.
Lorsqu’il ouvre enfin les yeux, il lui semble qu’il est assis sur ces marches depuis de longues heures. Face à lui, une jeune femme inquiète.
— Ça va, Monsieur ?
Edgard ne la voit pas vraiment, tout est encore flou et la chaleur lui tombe dessus, d’un coup. Il grommelle une réponse.
— Je fais mes lacets.
La jeune femme ne peut deviner le tourment qui ronge le vieil homme, les images qui tournent en boucle dans sa tête, celles d’un chirurgien fautif qui ment à la famille du défunt, qui cache la vérité à son équipe.
— Je peux vous aider ?
Ses mots parviennent à Edgard comme venus d’un autre monde, un monde où des gens souffrent et le regardent.
— Foutez-moi la paix, grogne-t-il en se penchant vers ses chaussures.
La passante hausse les sourcils, contemple un instant le vieux Monsieur, ne sachant trop que penser. Finalement, elle tourne les talons et poursuit son chemin.
La clochette de l’ascenseur tinte lorsqu’il s’arrête au troisième étage. Saint-Hilaire pousse la porte métallique et traverse le palier. Dans la pénombre de l’appartement, le parquet à chevrons grince à chaque pas. Les longs rideaux pourpres resteront tirés jusqu’à l’heure du crépuscule. Alors, Edgard ouvrira les fenêtres en grand : celles qui donnent sur la rue et celles au-dessus de la cour de l’immeuble. Avec un peu de chance, la température sera plus clémente et l’air frais pourra s’engouffrer de la cuisine à la chambre. En attendant, le vieil homme saisit une bouteille d’eau restée sur la table, s’affale dans son fauteuil, reprend des forces et habitue ses yeux à l’obscurité.
Peuplant le silence parfumé à la cire d’abeille, l’horloge murale égrène les secondes. Bientôt, le tintamarre des cloches de l’église Saint-Michel toute proche emplit la pièce. Dix-neuf heures. Edgard pose ses mains sur les accoudoirs de cuir, se penche en avant, pousse sur ses bras et se lève. Il traverse l’appartement, ouvre le réfrigérateur et en sort une assiette de jambon, une plaquette de beurre et un sachet de laitue qu’il pose sur la table. Une de ses mains flétries saisit une bouteille de Bordeaux, l’autre un verre à pied et le reste d’une baguette entamée.
Saint-Hilaire écrase le beurre sur un morceau de pain, plante sa fourchette dans une tranche de jambon. « Ce sont des fibres musculaires », pense-t-il en levant son couteau. « Et là, le fascia, la membrane fibro-élastique qui enveloppe le fessier du cochon ». Il fait la moue, remarque une artère sectionnée, ferme les yeux et secoue imperceptiblement la tête. La tache ne réapparaît pas devant ses yeux ; elle ne doit pas réapparaître ! Edgard se verse un verre de vin en tremblant, le porte à ses lèvres. L’image du curé de la paroisse se forme dans son esprit et quatre mots résonnent : « Le sang du Christ ». Il pousse un râle d’énervement.
— Assez !
Saint-Hilaire pose le jambon sur la baguette et y plante ses dents. Le bruit de la mastication couvre celui de la pendule face à lui. La lumière décroit, il va être temps d’ouvrir les rideaux. Le vieil homme quitte sa chaise, marche jusqu’à la chambre et ouvre la fenêtre ; il revient au salon où il fait de même avant de se rasseoir devant son jambon et sa salade. Maintenant, ce sont les nervures de la laitue qui lui sautent aux yeux, qui s’imposent à lui ; une large cote blanche qui va en s’affinant, en se ramifiant, distribuant les fluides à l’intérieur de la peau plus fine vers l’extérieur, là où se joue la photosynthèse, là où la plante fabrique ses éléments nutritifs. Belle mécanique du vivant, mais un parasite ou un coup a abimé la feuille et une tache brunâtre s’est formée, à l’endroit même où Edgard commence à plier la salade. Ça y est. La tâche est là, elle s’insinue, grandit, prend toute la place dans son esprit.
Le vieil homme laisse tomber son couteau et frappe du plat de la main la table en chêne. Il grogne, repousse violemment son assiette qui cogne le verre. De ses poings serrés, il se tambourine le front.
— Ça ne finira donc jamais ? s’écrie-t-il.
Le verre a basculé et le vin – le sang – forme une petite flaque d’où dépassent des ossements de cristal brisé. Alors, le flux des images submerge le pauvre Edgard. D’abord la petite tâche, omniprésente au milieu des ramifications, et ensuite les flots de sang, intarissables, qui giclent entre ses doigts tandis qu’il crie des ordres à ses assistants autour de la table d’opération ; un sang trop liquide qui noie la plaie ouverte et masque son origine par son abondance sans cesse renouvelée. L’hémoglobine remonte jusqu’à ses poignets, éclabousse sa blouse et son masque. Et puis surgit une nouvelle image, celle de tissus nécrosés, noirs et odorants sous son scalpel, inattendus sous la peau comme un nuage de sauterelles ou de cafards déferlant sur la plaine, ne laissant aucune chance aux organes que l’on croyait sains. Les chairs en décomposition s’étendent en surface, plongent en profondeur. La puanteur lui saute à la gorge.
Saint-Hilaire pousse un hurlement, recule sa chaise, se déplie et rejoint en trois pas l’armoire sous la pendule. Son corps tremble, ses poumons sifflent comme jamais. Du tiroir central, il extrait une épaisse pochette de carton rouge. À l’intérieur, une dizaine de dossiers subtilisés à l’hôpital. Les mains agitées d’Edgard effectuent un tri rapide et jettent sur la table deux grandes enveloppes de papier kraft. « Masquelier – 1993 » et « Girardin – 1998 ». Saint-Hilaire les ouvre et étale leur contenu à côté de la tâche de vin qui n’a cessé de s’étendre. La table se couvre d’IRM, de photos, de scanners et de comptes-rendus. Le vieux chirurgien suffoque maintenant sous le coup de l’émotion ; ses doigts parcourent les notes qu’il a prises vingt ou trente ans plus tôt. Il pointe de l’index une conclusion erronée et se frappe le crâne ; il place devant le lustre une radio thoracique et marmonne entre ses dents, postillonne une injure contre lui-même. Trop tard pour apprendre de ses erreurs, inutile également de se torturer, ça ne fera pas revenir ces gens d’entre les morts. Mais sa mémoire ne le laisse pas en paix, il revoit les deux corps allongés sous leur drap mortuaire, les visages décomposés des familles et il entend les paroles mensongères qu’il a prononcées à l’époque. Edgard ferme les yeux, debout, appuyé contre la table, la tête pendante. Il respire à grandes goulées et son rythme cardiaque redescend lentement. Lorsqu’il ouvre les paupières, son regard se pose sur le jambon, puis sur la flaque de vin. Saint-Hilaire veut résister, ne plus subir. Il détourne les yeux et reprend entre ses mains la radio qu’il fixe attentivement, comme un exutoire, une réalité passée, factuelle et inerte.
Un moustique passe près de son oreille, vibration suraigüe fugace. Il ne bronche pas. L’insecte tournoie et grimpe vers l’ampoule, la touche et grille sur le coup. Petit grésillement électrique. Et voici que du plus profond de ses entrailles, Saint-Hilaire sent monter à la vitesse de l’éclair le bruit nauséeux du défibrillateur qui se charge avant le choc. Il ne voit plus la radio devant ses yeux, mais la courbe affolée sur le monitoring. La salle d’opération se révèle, toute entière, vue de dessus : le jeune chirurgien qu’il était se tient debout, immobile au milieu de l’équipe qui s’agite. L’anesthésiste, les infirmiers et l’interne coordonnent leurs mouvements et le Saint-Hilaire du vingtième siècle s’écarte, groggy, incapable de quitter des yeux la jambe amputée du patient : les muscles tranchés, la graisse rosie, l’os scié, les tendons découpés. La macabre nature morte s’imprime pour toujours sur sa rétine.
La radio glisse entre les doigts d’Edgard qui se retourne mécaniquement. Comme un pantin, il attrape la pochette rouge et la retourne au-dessus de la table. Les huit dossiers restants s’étalent et se mélangent ; les dix abominations de sa carrière, dix morts de sa faute, dix erreurs lâchement dissimulées. Il ouvre le tiroir de gauche de la commode, en sort une petite boite oblongue de laquelle il extrait un scalpel. Ses gestes sont saccadés, sa respiration un chuintement humide. Sa vue se trouble, il se frotte le visage du revers de sa manche. Les lèvres tremblantes, le vieil homme se plie en deux, remue les feuilles de papier, tente d’accommoder pour distinguer les images et les textes qui glissent devant ses yeux. Le scalpel tranche une première fois ; il arrache des morceaux de papier, découpe à nouveau des lettres, des morceaux d’image. Son souffle s’accélère, son cœur aussi et sa bouche écume. Du bout des doigts, il prélève la salive mousseuse qui coule sur son menton, la plaque sur le verso blanc d’un compte-rendu. « Sécrétion de mensonge », ce sont les mots qui traversent son esprit tandis qu’il tartine le papier de cette bave épaisse. Il colle dans le liquide poisseux les produits de son découpage. Ses veines grossissent sur son cou, sur ses tempes et un vacarme assourdissant emplit sa tête. Encore quelques éléments à assembler, ses mains répondent de façon chaotique. Sa peau ridée se colore de rouge et de bleu ; finalement Edgard chancèle et s’effondre sur le parquet.
La poitrine du vieil homme étendu se soulève à peine ; la pièce résonne du sifflement de ses poumons que le tic-tac de l’horloge découpe d’un son mat et claquant, comme un paysage sonore de collines rugueuses barré par la verticalité de pylônes métalliques régulièrement espacés. La flaque de vin a fini de s’étaler sur la table de chêne, une goutte en a atteint le bord, s’est précipitée sur la chemise d’Edgard, formant une tâche ronde à droite de son cœur, à peine perceptible sur le tissu sombre.
Au milieu des dossiers en charpie, la feuille blanche salie de bave, où le collage de fragments de scanners, d’extraits d’imagerie et de comptes-rendus dessine une mosaïque ramifiée. Par dessus l’image fragmentée, les morceaux de mots déchirés forment une phrase : « serment d’hypocrite de Saint-Hilaire ».
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