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Mamie cire
Une veine menace d’éclater dans son cerveau, dans l’indifférence la plus totale.
Mamie au sommet de la colline. Le soleil chante par la fenêtre. Allongée sur le sol, ses omoplates donnent un peu trop de leur chaleur au carrelage blanchi, blanchâtre. Elle ne regarde ni le soleil ni les flaques dorées que sa présence lèche en travers de la vitre ; elle ne le regarde jamais. Le bourdonnement d’une abeille remplit l’air et les murs ; il provient du bourdon mécanique. Incapable de savoir que le vrombissement de ses ailes n’imite pas le bon. De pièce en pièce, ce drone de surveillance médicale poursuit sa ronde, incrusté de milliers de capteurs, tous ses sens artificiels en éveil. Incapable de comprendre que Mamie ne veut pas de lui, il veille sur elle ; c’était lui ou la Camisole®, ou pire. Mamie ne prend pas assez soin de son corps au goût de ceux qui depuis l’espace la veillent. Mais elle n’a que faire de la mémoire qu’il enferme. Une ultime grenade dans la tête, maligne, que personne n’a remarquée. Elle se repose – sa précieuse mémoire la tourmente – le soir ne se précipite pas, elle l’attend patiemment, comme elle attendra la fin de la nuit. Sous la lueur verdâtre de la lune. Parce qu’elle est fluorescente, l’atmosphère ! Mamie ne jettera pas un œil dehors.
Ses cheveux hirsutes gisent et s’étalent, diaphanes.
Un picotement à la base de sa cheville, à l’argument de la malléole, la jointure du talon, la démange en silence. Ils frémissent, les nerfs tiquent, s’ébrouent mais son immobilisme est invincible ; ils expirent sans l’avoir fait se courber. Mamie est bien droite. Raide. Elle fixe les luminaires qui recouvrent le ciel. Eteints. Une barre beige de lumière polarisée entame son seizième fragment : il est quatre heures. Elle jurerait que ce toit blanc et plat la guette. C’est à cause des clic-clac de l’insecte, ils fouaillent le plâtre et ça la dérange. Elle a mal un peu plus loin que son mollet. La douleur fantomatique a remplacé l’incarnation de l’ennui : le stratagème de ses muscles qui crient leur pitance de mouvement se met en place. Ils réclament une vie utile, exister ! Rendre service, fût-il à n’importe qui ; Mamie l’a déjà fait. Elle les comprend et les contient quand même.
Une heure s’écoule, la tache lumineuse passe, le beige vire au bleu marin.
Il est cinq heures.
Plusieurs veines palpitent puis froidissent, le spasme voyage mais se fait absorber par le carrelage.
Les fourmillements puis la douleur éthérée ensevelissent son squelette statufié, sourdent de sa peau fatiguée, et rigolent dans des canaux de rides jusqu’au sol. Les émotions de Mamie se répandent autour d’elle. L’entourent sans la mouiller, forment une bulle imperméable. Elle s’ennuie. Une nouvelle heure pourrait disparaître, mais l’apathie fige le décor. Le plafond. La maison. L’espace. Une goutte d’amertume éclabousse son coude droit. Empoisonne la chair et s’infuse dans les neurones. Fustige son cerveau innocent. La mémoire transfuge l’a brusquement rendue poreuse. L’ennui rompt. Des pattes d’insectes. Elle panique. Mamie, secousse. Son bras gauche désarticule et s’articule – à l’envers –, heurte sa poitrine, le carrelage. Un battement sec. La mort lui remonte au cœur, elle voudrait s’étouffer dans ses phalanges, s’étrangler, s’étrangler ! S’étouffer pour cueillir ses respirations de ses mains. L’apathie tourne trop vite à l’extinction, quand on est aussi seule.
Aux côtés du cerveau de Mamie, se pose le bourdon automatique. Là, maintenant, elle voudrait mourir. Les micro-drones effacent ce sentiment comme les autres ; bientôt elle est à nouveau toute vide. Tordue.
La guerre lui a volé ses petits-fils. Sa fille. Lui a rendu un petit bourdon en guise de remerciement. Merci d’être en vie, Mamie. Veille sur notre mémoire. C’est important la mémoire : c’est ce qui garantit que les vivants le sont pour les bonnes raisons.
S’amènerait-elle à succomber un peu trop tôt, avant qu’on la mette dans la boîte qui se souviendra pour elle, ce serait une catastrophe. L’Histoire tomberait dans l’oubli. Le bourdon frissonne et frémit dans son langage d’abeille à l’unisson de la tapisserie mentale qui se flétrit sous sa morsure. Il ne s’écoule que quelques minutes. Des milliers.
Cent expirations.
Mamie se relève : elle a froid au dos. Elle attrape un tapis de sol qui était roulé dans un coin de la pièce, le déroule, du mauvais côté, et enfonce ses deux paumes dans les millions de petites pointes de PVC. Qui la mordent. Qui la fouillent. La surface, créée pour agripper un carrelage, rend l’épiderme aussi froid que celui d’un enfant que l’on aurait laissé verdir à la lune ; Mamie se couche dessus. S’abaisse. Se relève. Halète, s’abaisse à nouveau. Elle ne pense à rien en particulier, ne pense qu’à elle, souffre et se mordille l’intérieur des lèvres. Elle effectue ses pompes quotidiennes et elle a mal. C’est normal. Ses os sont fatigués.
Le soleil se couche sur la vallée. Bientôt il se couchera sur la colline, et le vert laiteux, acide, courtisera les fenêtres. Il se glissera dans le duvet des caresses-carrelage répétées – inlassables –, bavera sur le côté doux et piquant du tapis éclaboussé de sueur. Alors des doigts fripés et potelés, épuisés, en rouleront l’avers sur le revers. Mamie rangera le sol. Mamie mangera sa potée ; sans voir l’abeille ni le jour mourir. Le bourdon fermera les lumières. Des heures vireront du bleu marin à l’orange – au rose et au cyan – jusqu’à se diluer dans le vert de la nuit phosphorée.
Au cœur d’un univers de blanc. Mamie se roule dans ses draps trop fins pour la réconforter. Le monde l’attend dehors.
Un vaste océan de débris, aussi loin que l’œil peut porter les pensées. Un ciel de décharge à cœur ouvert, à perte d’esprit : un rêve écartelé par une conception métallique. Son sang pulse, mais n’inonde aucun barrage. Pas encore de caillot. Si mamie le voulait elle pourrait voler jusqu’au ciel, très haut, là où se reposent tous les nuages ; si Mamie le pouvait elle voudrait ramener chacun d’entre eux avant qu’il ne s’explose dans l’azur. En fermant ses yeux le sommeil la rejoint peu à peu. Le bourdon reste éveillé, évidemment. Des fois, elle imagine que si elle avait une amie elle se sentirait mieux, elle a oublié ce que « se sentir mieux » signifiait mais elle imagine. Elle imagine. Elle imagine des lits de fruits à coque, et dans chacune de ces noix ne trouve que de la solitude. Ses émotions roulées en boule.
Une émotion, ce n’est que l’expression d’un pattern.
Mamie avait sommeil, la nuit passa à la hâte.
L’aube grogne à pleines dents. La gueule du soleil s’entrouvre et dévore les décors. Noie le salon de millions de rayons, de crocs mordant la chair des peintures. La ligne verdâtre s’éblouit de gris. Une chaise est posée au milieu de la grande pièce. Normalement Mamie est assise dessus mais ce matin, son dossier n’est même pas tiède. Où se trouve donc Mamie ? Est-elle dans la cuisine ? Elle pourrait se préparer un thé, de l’eau chaude, filtrée, siphonnée, un café moussant, n’importe quoi qui la ferait exister dans la cuisine. L’eau sommeille seule dans les lavabos. Mamie pourrait être aux toilettes ! Affairée à soulager un besoin trop humain pour être ignoré. La porte est close. C’est possible. Mais Mamie est dehors.
Elle contemple la plaine écarlate, qui sombre jusqu’à ne plus remonter. Ses yeux plongent dans ce gouffre qui a remplacé les villes. Les chatoiements aigue-marine.
L’esperluette du soleil fauve. Un bourdonnement la rejoint, derrière son épaule et se mouche dans ses cheveux, le silence survient. Comme s’il était tapi dans l’ombre. Mamie dévisage l’espace qui un jour a couvé son vallon, bercé son village. Elle détaille les hampes de métaux, les tôles rongées par la pluie, elle observe le ciel. Ce qu’il en reste l’ébrèche en un milliard de reflets. Mamie vit sur une colline très escarpée. Une colline si haute que personne ne peut l’entendre quand elle pleure. Même en chialant à pleins poumons.
Mais comment Mamie survivait-elle sur son ponton de remords ? En haut, en haut de la montagne de sanglots qu’elle avait accumulés, auxquels elle n’avait rien pu, que se laisser dépouiller de sa progéniture, à quoi pleurait-elle du haut de ses larmes ? Les rides d’une octogénaire sont de surprenants canaux pour les chagrins que le temps ne résout plus. Voilà, ce matin Mamie a regardé le soleil. En seule à seul. Nez-à-nez avec sa face de prédateur des étoiles. Elle se souvient de pourquoi elle ne le faisait plus. Qu’un souvenir en entraîne un autre. De la peur qui grouille dans son estomac, colonise ses poumons, sèche son souffle. La terreur de re-perdre ce qu’elle a pourtant déjà perdu, encore et encore. Sa mélancolie n’est plus qu’une solitude au creux de son ventre. C’est son corps qui veut serrer Gabrielle. Entre ses bras. Les canaux débouchent sur des chutes. De la boue sous les orteils.
Un warning s’allume, clignote deux fois puis quatre, six, de plus en plus pressant. Ferait-elle un pas de plus sur l’à-pic, au bord du ravin que du vent engouffre sous les nuages métalliques, le bourdon l’anesthésierait. Elle se réveillerait bien plus tard. Dans sa chambre maquillée en hôpital. Au sein de sa petite maison au sommet d’une colline encore plus haute, encore plus isolée, bercée de nuit. Elle entendrait un vrombissement qu’elle prendrait pour un hideux cauchemar. Une guêpe ? Un frelon ? Que trouveraient-ils cette fois-ci ? Combien d’intentions de suicide sont assez d’attentats à la vie que la guerre a manquée ? Ils lui colleraient un monstre derrière l’oreille. Le warning s’éteint et Mamie recule. S’assoit. Elle choisit sa chaise de jardin plutôt que cette combe sulfureuse. Elle a déjà l’impression de se baigner dedans, avec tout ce soleil...
Ce doit être l’été.
La chaleur mordorée lui en rappelle d’autres. Des chagrins d’enfance.
En 2039, la découverte d’une méthode de traitement efficace de la radioactivité résiduelle d’une bombe A fit de Mourad Hruin le Prix Nobel de Physique, de la Paix et de Littérature. Il écrivait des nouvelles en allemand.
En 2048, une guerre a éclaté. En 2050 cette guerre devait être une guerre mondiale. Une guerre qui ne s’arrêterait pas. L’humanité atteint son pic de démographie en l’an 2051. Il se trouvait alors douze milliards d’humains sur Terre. Gabrielle fêtait ses huit ans. Dix ans plus tard, la dernière instance internationale se dissolvait, les ultimes velléités pacifistes avec elle. Le gouvernement eut besoin de nouvelles générations. Gabrielle fut enrôlée. Neuf mois plus tard, Frédéric et Arthur naissaient, de pères inconnus et anonymes. Nés pour nourrir la nation. Ils furent intégrés à un programme d’élevage de mineurs, Mamie se vit décliner l’autorisation de les voir. Elle n’était pas la seule : onze millions de mères devaient connaître le même sort à travers la patrie. Dont Gabrielle. En un an, vingt-six millions de nouveau-nés vinrent aux monde grâce aux avancées de la biotechnologie et un engouement national. C’était plus de 54% de naissances polyzygotes. Le plan de Renouvellement était un succès retentissant. Huit ans plus tard, sous les feux atomiques de 5 nations différentes, disparaissait le premier pays du globe. Un point de suie au milieu du Continent Africain : incendié par ses voisins.
En 2077, Mamie se rappelle du vert. Du vert dans tous les parcs, du vert sur toutes les places de marché. Du vert entre tous les murs des maisons qu’elle avait quittées. La guerre autophagique gagnait le cœur des enfants, et la Bombe à Bore faisait ses premiers essais ; concluants. La même année Arthur et Frédéric fêtèrent leurs quinze ans, ils avaient paraît-il l’allure de vrais hommes. Comme ces coqs qu’on élève en batterie. On les envoya au front dans des avions jetables à bord desquels ils s’étourdirent de l’azur qui plane entre les arcs-en-ciel. En les transperçant ils volèrent au ciel ses nuages. Leur liberté. Deux traits d’émeraude.
En 2078, les cartes du monde n’utilisaient plus que huit noms de pays différents. L’un d’entre eux, None, recouvrait un espace si grand qu’aucun empire n’aurait jamais pu l’administrer. L’Humanité, elle, descendait sous le million de représentants. La lune avait changé de couleur. Frédéric et Arthur étaient décédés, Gabrielle, qui avait perdu la faculté de marcher, divaguait dans une chaise roulante désormais très loin de Mamie, ses yeux aveugles avaient gagné la couleur des forêts. Mamie ne reverrait plus jamais sa fille.
Un nuage traverse le ciel. Quitte la vallée.
En 2082, Mamie avait tissé un réseau d’informations planétaire. Elle l’employa pour donner à un pays toutes les cartographies, toutes les localisations nécessaires pour faire de lui le seul. Les dernières bombes B tombèrent sur le monde. Coulèrent le bunker de Gabrielle dans leur gangue verdâtre, visqueuse. Un instant la Terre se couvrit de neige, puis la lave l’engloutit. La guerre prit fin.
Mamie devint une Héroïne.
Dans l’espace autour de la planète, il y a plein de petits bourdons. Des drones de toute sorte, toute taille, étiquetés tous du même drapeau. Le dernier étendard de l’humanité, le plus gros crabe du panier. De la fierté et seize ans de paix.
Mamie contient la mémoire d’un siècle alors quand le soupir du soleil souffle sur la peau crevée de ses quatre-vingts ans, elle ne peut rien faire d’autre que se souvenir. Se souvenir. Née en pleine pandémie, elle fut agent-secret, puis mère déchue, puis meurtrière. Suicidaire. Elle se souvient et elle pleure les visages des petits-enfants qu’elle n’a jamais connus. Ses sanglots sont une houle, qui emporte le corps de sa fille hors de leur portée.
Demeurer seule ne sert à rien mais, née sur Terre isolée de l’humanité, c’est là qu’elle veut finir.
Mamie n’aime pas la lumière du soleil. Elle ne sait que faire de la mémoire. Elle voudrait juste que tout cela s’arrête.
La vérité, c’est que Mamie admire trop la vie pour ne pas respecter la mort.
La presqu’abeille de son salon sifflera dans ses oreilles pour les prochaines décennies encore.
Peut-être jusqu’en 2100, pour le Nouveau Monde.
Si la veine de son cerveau n’éclate pas avant.