Bon, je continue dans ma lancée de petites nouvelles. En fait, j'ai réfléchi à une petite suite de récits autour de celle que j'ai postée ( des rencontres qu'il faudrait éviter (http://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=3681.0), à lire impérativement avant celle-ci, je préviens ! Vu qu'elles se répondent toutes les deux ). Je ne sais pas bien ce que vaut l'idée (peut-être rien ! ). Et ça s'apparente aussi à un exercice pour moi, qui n'ait pas trop l'habitude d'écrire des textes courts... Pour l'instant, en comptant la première, je n'en ai écrit que trois et demi ! Pour l'instant c'est tout ! Je vous rassure ;-)
J'ai besoin de toi
« Je dois te parler. Rejoins-moi au Chat noir »
Léa tourne et retourne son portable, vérifie une fois, dix fois, cent fois sa messagerie. Il n’a pas répondu. Elle n’a pas osé l’appeler directement. Juste lui envoyer ce texto elliptique. Depuis, elle attend, seule, accoudée au comptoir de ce bar, à cette heure indue, entourée d’étrangers.
Il ne viendra pas. Pourquoi viendrait-il ?
Elle sirote son jus d’orange. La boisson fait tache dans cet environnement alcoolisé. Elle lui aurait bien préféré un demi, ou même un whisky-coca, mais son état le lui interdit depuis cinq mois. Lui interdit de participer à ce défoulement collectif et rituel du jeudi soir estudiantin rennais.
Pourtant, elle est venue ici, rue de la Soif, et s’enivrer lui ferait du bien. L’envie la taraude depuis quelques jours.
Depuis ce jour…
Elle tourne la paille dans son verre et vérifie encore une fois sa messagerie.
Pourquoi n’a-t-il pas répondu ?
Elle a quitté le dîner familial il y a une petite heure déjà, agacée par les discussions sans intérêt de ses parents, frères et sœurs. Elle sait que c’est par gentillesse qu’ils évitent d’aborder le thème qui pourtant occupe leur esprit, comme le sien, depuis une semaine.
Par gentillesse ou par gêne.
Elle frissonne. Elle a beau tenter d’effacer ces images de sa mémoire, elles reviennent sans cesse. Nuit et jour. Et particulièrement durant ce repas familial. C’est de ça dont elle veut lui parler. De ça et de cet enfant qui grandit en elle…
La porte du bar s’ouvre et laisse passer un courant d’air froid qui lui apporte les arômes de tabac produits par la clientèle fumeuse, cantonnée à l’extérieur de l’établissement.
De cela aussi, elle est privée.
Elle se tourne, anxieuse, et cherche du regard la silhouette familière qu’elle attend. Mais les individus qui franchissent le pas de porte et se faufilent à travers l’assemblée bruyante ne sont que des étrangers.
Une main masculine effleure ses fesses. L’attouchement lui fait l’effet d’une décharge électrique et, l’espace d’une seconde, elle songe à envoyer le contenu de son verre au malotru, ou simplement une gifle bien sentie. Mais le male indélicat s’est déjà éclipsé et seules les larmes lui montent aux yeux. Qu’elle a bleus.
Une semaine.
Cela fait une semaine tout juste qu’un autre individu s’est permis ce geste dont elle n’a su se défendre, coincée au milieu de cette foule anonyme et parisienne. Si elle avait cédé à l’envie de le repousser, ses doigts vengeurs auraient rencontré, au passage, les lunettes de cette femme en tailleur et elle aurait bousculé les quatre ou cinq autres personnes pressées contre elle. Elle avait donc tenté d’oublier ce contact insupportable, la main en protection, dérisoire, sur son ventre à peine arrondi encore.
Pour la première fois, tôt ce matin, elle avait senti son enfant bouger en elle. Une sensation étrange, bouleversante que celle de cet être vivant au cœur de ses entrailles. Elle en avait eu les larmes aux yeux. Ce futur bébé était peut-être le résultat d’un oubli de pilule doublé d’un oubli de capote dans l’effervescence d’un premier rapport sexuel avec un tout nouvel amant, mais elle avait pris conscience de sa présence, ce matin là… et elle en avait été émue.
Émue et frustrée de n’avoir personne à qui expliquer ce qu’elle ressentait, avec qui partager cet instant. Cette même frustration qu’elle ressent, assise à ce bar, seule au milieu de dizaines d’autres inconnus. Elle les observe, comme elle a observé ceux de cette rame de métro bondée. Elle adore faire cela : observer. Peut-être un défaut professionnel. Elle prépare une thèse en sociologie et son travail c’est justement d’observer les gens, leurs manières, leurs façons d’être.
Ce type à sa droite aimerait bien entrer en contact avec elle, par exemple. Mais ses regards trop appuyés sur ses formes le vouent à l’échec. Cette fille, un peu plus loin, éclate de rire au bras d’un garçon. Ces deux-là sont certainement amants, devine-t-elle, mais sans véritable complicité. Elle envie pourtant cette concurrente femelle : cela fait plusieurs mois qu’elle n’a pas fait l’amour avec un garçon. Trois mois exactement.
Depuis qu’elle sait être enceinte.
Le rire de l’étudiante lui donne mal au crâne, comme ce parfum entêtant dans la rame de métro. Pourquoi les femmes s’aspergent-elles de ces effluves agressifs le matin, s’était-elle demandé. Mélangés aux odeurs d’urine et de sueur, ils lui avaient donné la nausée lorsqu’elle posé le premier pas sur le plancher de lino crasseux.
Elle n’était visiblement pas la seule à souffrir ainsi de ces désagréments. Son regard avait croisé celui de ce jeune homme, assis sur son strapontin, recroquevillé plutôt dans son survêtement et sa veste bon marché. Les yeux cernés, sa peau mate mais livide luisait un peu sous les mauvais néons. Il ne s’était pas rasé et une barbe de quarante-huit heures noircissait ses joues émaciées.
Plus soigné, elle l’aurait presque trouvé séduisant. Elle n’y pouvait rien si elle était attirée par ce genre d’hommes : mince, brun, très brun.
Arabe.
Le bébé s’était encore fait sentir dans son ventre et elle avait souri, sans réfléchir, à cet individu taciturne, presque transparent. Le sourire qu’il lui avait rendu, de manière surprenante, avait éclairé son visage, aux traits tirés, l’espace de quelques secondes.
Oui, presque séduisant.
Cet échange silencieux les avait rendus complices au milieu de cette foule compacte.
Proches et complices.
Léa frissonne.
Pourquoi ne rappelle-t-il pas ?
Que fait-elle là, à deux heures du matin ? Seule et enceinte jusqu’aux yeux. Non, juste enceinte de cinq mois et cela se voit encore à peine. Certaines femmes exhibent fièrement leur grossesse au plus vite. Pas elle : son corps a décidé de rester discret sur le sujet. En été, avec une tenue légère, son petit ventre attirerait les regards, mais sous une veste, un pull, il se fait oublier sans problème.
Pourtant cet homme l’a deviné.
Comme elle a deviné que quelque chose n’allait pas dans son regard fiévreux, il a deviné qu’elle portait un enfant. Il n’y a pas eu de mots, mais elle en est certaine.
Elle tripote son téléphone portable, s’énerve toute seule.
Pourquoi ne répond-il pas ?
Elle hésite à renvoyer un deuxième texto, à appeler ce numéro qu’elle a omis d’effacer lorsque, trois mois plus tôt, elle a expulsé de sa vie ce garçon qui n’arrive pas.
Elle termine son jus d’orange. Son voisin de droite, qui n’en peut plus de lui mater les seins – devenus bigrement généreux depuis le début de sa grossesse –, en profite pour tenter de lui offrir un verre.
« Une bière ? »
Elle rétorque, agressive :
« Je suis enceinte ! Alors non, je ne vais pas me saouler pour m’envoyer en l’air dans ta petite piaule d’étudiant fauché ! »
La tirade est efficace : le male rabroué s’éloigne avec une insulte grognée entre ses dents.
« Salope ! »
Léa soupire. Elle a du mal à supporter la présence de ses congénères ces derniers jours… Beaucoup de mal. Elle a échappé à la mort et eux lui parlent retraites, examens, cours, travaux pratiques, travaux dirigés, frites grasses au restaurant universitaire… ou lui propose une bière à boire et plus si affinité.
Elle retient un frisson.
Pourquoi ce jeune homme dont elle ne sait rien, pas même le nom, encore anonyme, lui a-t-il commandé de descendre avant de se faire exploser, moins d’une minute après qu’elle ait posé le pied sur le béton de la station ?
Elle se souvient de la déflagration. Violente, elle l’a projetée à terre alors qu’elle restait, hébétée sur le quai. Elle se souvient du nuage de poussière suffocant et de la panique générale. Des cris. Un adolescent l’a aidée à se relever… Dans le noir, ils sont sortis à l’air libre.
Quatorze morts. Cinquante trois blessés. La femme obèse, celle au tailleur, le cadre à la main baladeuse, tous fauchés par la bombe d’un jeune homme qui lui a souri et lui a commandé de descendre, d’une voix enrouée.
Elle a demandé à la police qui était ce garçon. Ils n’en savaient rien : un fou de Dieu, un fou tout court ? Un islamiste ? Rien. Un anonyme. Aucun papier, aucune trace, sinon, une mauvaise vidéo de surveillance dans les couloirs du métro.
Depuis, un groupuscule obscur a revendiqué l’attentat. Le jeune homme assis sur son strapontin lui semblait bien éloigné pourtant de ces obscurantistes fous furieux que le mot islamisme lui évoque.
Elle tremble et se souvient, le regard perdu dans son verre de jus d’orange vide, comment elle a cru, un instant, que ses jambes ne lui obéiraient pas lorsqu’elle a compris le reflet dur de ces yeux noirs.
Pourquoi n’a-t-elle pas averti ses voisins ? Pourquoi n’a-t-elle pas essayé de discuter avec ce désespéré ? Il n’avait pas l’air bien méchant sur son strapontin. Un monsieur-tout-le-monde banal, juste un peu plus bronzé, avec sa fatigue à peine plus marquée que celle de ses voisins.
Elle tremble et laisse les larmes monter. Elles n’arrêtent pas depuis une semaine. Sa famille, ses amis croient qu’elle pleure les gens qui n’ont pu se sauver comme elle, qu’elle pleure de rage, de haine contre cet assassin qui a mis en danger son enfant.
Non.
Elle pleure sur un homme inconnu, sans nom, qui s’est suicidé. Elle pleure sur son incapacité à avoir empêché le drame.
Et personne ne prend garde à ses larmes dans ce bar surpeuplé, où la musique joue trop forte.
Une voix familière s’élève derrière elle.
Elle se retourne et sourit.
Il est venu.
Les cheveux hérissés, la chemise blanche à peine enfilée dans son jean, les yeux encore bouffis de sommeil, elle comprend : elle l’a tiré du lit. Elle se répand en excuses.
Il la fait taire d’un sourire, d’un geste et d’un regard. Le regard : pour son ventre dissimulé sous un pull large et informe. Le geste : une barquette de fraises qu’il fait glisser sur le comptoir jusqu’à elle.
Léa éclate de rire devant l’offrande tandis que le jeune homme s’assied à ses côtés. L’un de ses anciens amants, ardent militant écologiste, aurait bondi au plafond. Des fraises en novembre ! En provenance certainement d’Argentine ou du Chili. Au bilan carbone catastrophique. Mais l’attention est charmante et la fait rire. Elle pioche, du bout des doigts, l’un des fruits rouges et le croque sous le regard fatigué mais attendri du garçon qui l’a rejointe ainsi, au milieu de la nuit, qui a trouvé ce cadeau, elle ne sait où.
Il ne pose pas de question. Il n’en pose jamais. Elle se souvient. Il attend. Il est d’une patience infinie pour ça. Pour attendre. Elle murmure un remerciement enroué et gêné. Elle ne sait plus trop ce qui lui a pris de l’appeler à cette heure de la nuit.
Ah si, lui dire que dans quelques mois il sera le papa d’un petit garçon, mais il a déjà compris. Il a vu les reportages télévisés. Elle a été une des rares à parvenir à répondre aux questions des journalistes. Sa bobine a fait le tour de l’hexagone et peut-être plus…
Elle l’a fait souffrir, elle le sait, lorsqu’elle l’a quitté du jour au lendemain, sans explication. Et pourtant, il est là, fatigué mais l’air inquiet, attentif, avec ce présent, une barquette de fraises, en clin d’œil à leur situation.
Au printemps dernier, il est tombé amoureux, très amoureux. Elle a été sa première petite amie. Elle l’a même dépucelé ! Et elle l’a quitté comme une idiote.
Les larmes lui brûlent à nouveau les yeux. Elle murmure de nouvelles excuses. Il secoue la tête : avec la musique, il n’a rien dû entendre.
« Je suis désolée, je n’ai pensé qu’à toi. Les autres… ils… ne comprennent pas. »
Il pose une main légère sur ses reins. Elle accepte le contact, la caresse amicale, et sourit à travers ses larmes. Il garde le silence, mais ses yeux noirs trahissent ses sentiments : oui, il comprend. Oui, il est là. Ses doigts bronzés glissent sur une taille encore fine, dans un geste sans équivoque.
Elle se laisse aller contre lui et murmure :
« J’ai besoin de toi. »