Bon, je continue dans ma lancée de petites nouvelles. En fait, j'ai réfléchi à une petite suite de récits autour de celle que j'ai postée ( des rencontres qu'il faudrait éviter (http://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=3681.0), à lire avant celle-ci, je préviens !). Je ne sais pas bien ce que vaut l'idée (peut-être rien ! ). Et ça s'apparente aussi à un exercice pour moi, qui n'ait pas trop l'habitude d'écrire des textes courts... Pour l'instant, en comptant la première, je n'en ai écrit que trois et demi ! ;D
Nawid
Nawid lève ses poignets menottés avec un sourire contrit.
Il ne peut pas accepter l’offre.
La jeune et jolie femme murmure quelques mots qu’il ne comprend pas, range le gobelet en plastique qu’elle lui proposait et repart dans son uniforme bleu marine. Il la regarde s’éloigner, avec un petit soupir, dans la travée de l’avion.
« Arrête de lui mater le cul ! »
Le policier, assis à ses côtés, lui a envoyé son coude dans les côtes, sans ménagement. Nawid grommelle : l’hôtesse de l’air a de toute façon disparu en classe business. Il n’y a plus rien à regarder, si ce n’est les touristes qui les rejoignent et commencent à s’installer, bavards et joyeux.
Son pied droit tape la mesure sur le sol recouvert d’une moquette bleu ciel. Le geste, nerveux, se transmet à son genou, secoue la petite chaîne qui relie ses menottes et produit un cliquetis métallique.
« Arrête ça ! »
Il se force à immobiliser son pied trop nerveux, mais le geste repart et le cliquetis reprend. Le policier soupire.
Nawid jette un œil sur son voisin de droite. Farhid pleure comme une fille. Cette propension aux larmes de son camarade d’infortune l’agace depuis de nombreuses semaines. Il lui dirait bien d’arrêter, mais il sait que c’est inutile : quand Farhid pleure, rien ne peut l’arrêter.
Derrière lui, Khazan digère son dernier repas et dort, affalé contre le hublot. Il bave même un peu.
Nawid et Farhid n’ont pas eu faim, deux heures avant leur embarquement. L’estomac noué, ils n’ont rien pu avaler du plateau-repas luxueux qui leur a été servi en guise de petit-déjeuner. Khazan a mangé, lui. Depuis leur arrivée en centre de rétention, il y a quelques semaines, il ne cesse de manger. Il a tellement connu la faim que rien ne peut entraver cet appétit depuis. Pas même la perspective de revoir Kaboul dans quelques heures.
Nawid se tortille un peu sur son siège. Une envie d’uriner malmène son bas-ventre. Il n’y peut rien : le stress a cet effet sur lui. Quand Farhid pleure, sa vessie se met à déborder. Cela lui a déjà valu quelques désagréments. Quelques pantalons mouillés.
À dix-sept ans passés, il ne tient pas trop à revivre l’humiliation dans cet avion, devant ces touristes étrangers. Il coince ses mains contre son entrejambe, comme un petit garçon. Ce policier lui a pourtant bien indiqué de prendre ses précautions avant de monter à bord. Nawid n’a pas compris combien de temps durerait le voyage, juste qu’il n’aurait pas le droit d’aller se soulager.
« Pas pipi. »
Pipi. L’un des tout premiers mots qu’il a appris dans chaque pays où il s’est fait arrêter. Indispensable lorsque les policiers locaux vous contraignent à de longues attentes comme celle-ci, poignets menottés. Tout aussi indispensable que d’apprendre à ouvrir sa braguette et à uriner malgré ces entraves. La première fois qu’il s’est retrouvé confronté à cette situation, incrédule, il a fixé le fonctionnaire en uniforme. L’homme moustachu s’est contenté de ricaner.
Nawid s’est débrouillé.
Il s’est toujours débrouillé. Pour traverser la moitié de l’Asie et l’Europe, il vaut mieux savoir se débrouiller. Surtout lorsque, comme lui, on a tout juste dix-sept ans.
Dix-sept ans.
Il en est certain, de son âge. Il n’est pas un sauvage ou un simplet qui aurait oublié sa date de naissance ! Pourtant quelqu’un qu’il n’a jamais rencontré a décrété qu’il en avait dix-huit, quelques semaines plus tôt. Une radio de ses poignets avait tranché : il était adulte, bon pour le voyage retour vers Kaboul.
Nawid n’a pas bien compris ce que lui a expliqué l’interprète au sujet de ces radios. Il sait juste que ses poignets lui ont joué un bien vilain tour. Sa mère ne cessait de lui dire qu’il grandissait trop vite. Elle avait raison.
Farhid ravale un nouveau sanglot exaspérant. Un filet de morve transparente coule de son nez rougi. Farhid a presque dix-neuf ans, comme Khazan. Cela ne l’empêche pas de pleurer comme un bébé. Ceci dit, Nawid reconnaît qu’il a de bonnes raisons de s’inquiéter. S’il retourne dans son village, les talibans le tueront, lui qui a fui le pays pour éviter l’enrôlement.
Il serre un peu plus les cuisses. Il a vraiment envie.
Tous les voyageurs sont assis. Certains les ont remarqués et dévisagés, parfois même avec sympathie, avec un petit sourire timide et gêné, mais la plupart ne leur ont pas même accordé un regard. Il a l’habitude. Il tente de penser à autre chose qu’à cette envie pressante. Pas à Kaboul. Il ne connaît personne dans cette ville. Il ne sait pas ce qu’il fera une fois là-bas. Il ne retournera pas, honteux, dans sa famille. S’il est parti, c’est pour mieux gagner sa vie, pas pour revenir comme un chien battu et galeux.
Il se débrouillera. Il s’est toujours débrouillé. Il repartira et ne se fera pas prendre cette fois-ci.
Nawid est un incorrigible optimiste. Il faut l’être pour faire plus de cinq mille kilomètres en huit mois.
Il se débrouillera. C’est tout.
Khazan commence à ronfler. Le bruit l’amuse. Si Farhid pouvait seulement arrêter de pleurer.
Nawid se dévisse un peu le cou pour jeter un œil par le hublot. Il aperçoit le bout d’une aile blanche. Il n’a jamais pris l’avion. Il a voyagé en camion, en zodiac. À pied, surtout. L’idée de voler dans les airs l’excite un peu et lui fait oublier leur destination. Un peu.
Mais elle ne lui fait pas oublier ce terrible besoin d’uriner.
Il bouge sur son siège étroit et tente de trouver une position qui le soulagerait.
« Arrête de gigoter ! »
Nawid ne comprend que ce mot : arrête. Il obéit, deux secondes, et recommence à chercher un moyen de calmer cette envie implacable. Le policier lui envoie son coude dans les côtes et grommelle un mot qu’il a déjà entendu, sans en saisir précisément le sens.
Il murmure, d’une voix anxieuse :
« Pipi. »
L’homme, blond dans son uniforme bleu, lui lance un regard interloqué :
« Encore ? T’es pire qu’une gonzesse, toi ! Non. T’attends, on t’a dit ! »
Nawid ne comprend de cette tirade que ce mot : non. Ses pieds trépignent sur la moquette rase. La chaînette de ses menottes cliquette, un peu plus bruyante. Il ne tiendra pas durant tout le voyage. Il va encore faire dans son pantalon et cet homme va être furieux.
Farhid renifle de façon dégoûtante, faute de pouvoir se moucher, mais au moins n’émet-il plus ces sanglots désespérants. C’est Khazan maintenant qui s’occupe de la partie ambiance sonore de leur voyage. Avec ses ronflements profonds.
Nawid se tourne à nouveau vers le policier.
« Pipi ? »
Cette fois-ci, il supplie. Le fonctionnaire, inflexible, ne lui répond pas. Ce silence manque de lui tirer des larmes lorsqu’un jeune homme s’arrête à leur hauteur. Il vient de l’endroit où sont les toilettes.
Ce garçon aux cheveux mi-longs a été l’un des rares à le remarquer au fond de l’avion, à lui adresser un sourire. Nawid le lui a rendu, un peu timide, et l’a regardé ranger son sac à dos quelques minutes plus tôt, l’a regardé parler avec une jeune femme aux courts cheveux noirs.
Une discussion s’engage, en français. Il ne comprend rien aux paroles rapides. Il comprend juste qu’il est question de lui et de ses deux camarades et que cet inconnu n’est pas content.
Le policier répond d’une voix de plus en plus menaçante.
Farhid a complètement cessé de pleurer et assiste à l’altercation avec un intérêt nouveau. Seul Khazan rate l’évènement. Ils ont déjà vu des Français prendre leur défense, leur offrir à manger, mais cela les étonne encore.
Nawid en oublie sa vessie pleine à ras-bord.
L’effervescence gagne quelques rangs de voyageurs. Une hôtesse s’improvise médiatrice. Finalement, le policier le fait se lever et avancer d’une bourrade, en direction des toilettes. Nawid n’a pas le temps de remercier le jeune homme.
Merci. Il sait dire cela aussi.
C’est le deuxième mot, après pipi, qu’il lui a fallu apprendre dans chaque pays. Il sait le décliner en pachtoune, arabe, iranien, turque, grecque, italien et français ! Et même en anglais !
Il était doué à l’école. Il aurait bien continué ses études…
Le fonctionnaire le bouscule une nouvelle fois pour le faire entrer dans la petite cabine. D’un pied, il coince la porte battante et aboie un ordre énervé.
« Pisse ! »
Le jeune homme aux cheveux châtains les a suivis et proteste encore une fois. Deux ou trois personnes mêlent leurs voix à l’indignation collective. Nawid s’immobilise, la main dans sa braguette. S’il a appris à supporter l’idée de faire ses besoins devant un homme en uniforme, s’il a appris même à supporter les fouilles à corps, il n’a encore jamais eu l’occasion de se soulager devant un tel public !
Visiblement, ces gens n’aiment pas l’idée de le voir pisser, menotté, la porte ouverte sur le couloir qui mène aux rangées de sièges bleus.
Mais l’envie revient et il fait abstraction de la discussion qui se poursuit.
Le ton monte autour de lui tandis que le liquide jaune arrose le métal gris de la cuvette. Il a à peine le temps de se réajuster lorsque le policier l’empoigne par le col de la chemise et le fait avancer et rejoindre sa place. L’homme a sorti sa matraque et se montre nerveux.
Nawid ne résiste pas, trimballé comme un chien. Lorsqu’il se rassie, Khazan est réveillé, les yeux encore bouffis de sommeil, mais intéressé par tout ce remue-ménage. Farhid ne pleure plus.
Le calme ne revient pas parmi les passagers. Les deux autres policiers qui les accompagnent tentent de repousser ceux qui s’approchent d’un peu trop près. Les hôtesses ne savent plus que sourire. L’une d’elle court à l’avant de l’appareil devant cette insubordination généralisée.
Nawid sourit à son tour.
Il ne comprend rien à ce qui se dit. Farhid et Khazan non plus. Ils comprennent juste que ces gens s’énervent à cause d’eux. Une voix masculine s’élève dans les haut-parleurs et provoque le soupir des policiers.
Les passagers se calment un peu, mais la plupart restent debout dans la travée.
Incrédule, Nawid, bientôt suivi par ses camarades, obéit aux hommes en uniforme bleu qui les font sortir de l’avion.
Le voyage-retour et le baptême de l’air, ce ne sera pas pour aujourd’hui.
Dans le hall qu’ils traversent, Nawid remarque un large écran de télévision, posé en hauteur sur un mur et devant lequel sont massés les gens. Même les policiers s’arrêtent et discutent entre eux.
Nawid n’entend pas les commentaires du reportage, mais les images d’un attentat défilent. Des blessés, de la fumée noire qui sort d’une bouche de métro. Une jeune femme blonde répond à une journaliste. Et une mauvaise vidéo apparaît. Il écarquille les yeux devant l’homme qu’il reconnaît, sans peine.
Son coude heurte le ventre de Farhid et il murmure :
« Salih ! »
Son camarade hoche la tête, l’air ébahi. Ils se souviennent du jeune homme, dans ce squat, il y a quelques semaines. Plus âgé que la moyenne des réfugiés et bien qu’Irakien, il s’était lié d’amitié avec eux, jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés et conduits dans ce centre de rétention. Ils étaient souvent rentrés ensemble, la nuit, le long de cette nationale interminable. Les échanges, faute d’une langue commune, avaient pourtant été limités, dans un mélange maladroit de pachtou, d’arabe, de français et d’anglais.
Nawid secoue la tête.
Il a compris, sans l’entendre, le contenu de ce reportage, mais il ne parvient pas à réaliser. Salih lui avait bien paru fatigué, peut-être même dépressif, mais pas au point de se livrer à ce genre de choses.
Farhid se remet à pleurer et l’estomac de Khazan grogne.
Les policiers les poussent en avant, vers une porte dérobée, là où se cache la zone de transit.
Nawid se retourne une dernière fois sur l’écran plat, se dévisse le cou pour saisir cette dernière image de leur ami d’infortune. De cet ami qui ne partageait pas son optimisme béat, il se souvient.
Il aurait dû, songe-t-il. Au moins pour ce fils dont il leur avait montré la photo…
Au moins pour voir ces gens dans cet avion.
Mais Nawid est un incorrigible optimiste.