Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Myrneleon le 10 Février 2021 à 20:56:21
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« On est arrivés. »
Il coupa le moteur. Le silence se fit. Il posa sa main dans la sienne doucement.
Elle referma les doigts autour, puis ouvrit les yeux. Elle ne dormait pas. Elle fixa leurs mains, le visage crispé, comme quelqu’un qui ne trouve pas le courage de toquer à une porte. D’un doux mouvement du pouce, il lui caressa la main. Elle prit une longue respiration et leva les yeux.
À travers la fenêtre de la voiture, un paysage légèrement givré. Des plaines, des collines, et plus loin, des montagnes. Le vert vif de l’herbe gonflée de vie, du blanc par endroits, et un peu de brun, le brun de la terre. Un brun profond et sombre, presque noir. Et puis, le bleu glacé du ciel.
Elle ne regardait pas le ciel. Ses yeux étaient fixés sur la terre.
Elle sentit sa main se soulever. Il y déposa un baiser, puis garda les lèvres contre sa peau. Sa respiration chaude courut le long de son poignet et de son avant-bras. Elle tourna le regard vers lui. Son regard d’un brun clair et lumineux était plein d’amour. Elle eut la gorge nouée.
« Allons-y. » dit-elle en ouvrant la portière de la voiture.
Le vent frais lui agrippa joyeusement le visage. Quelques cris frêles d’oiseau jaillissaient. Un fin ruisseau coulait en travers du paysage.
Elle enfila le manteau qu’il lui tendait. Puis elle se mit à avancer les bras croisés, regardant droit devant elle, et il resta en arrière.
Certains de ses pas firent une marque dans du givre. Certains aplatirent quelques bruns d’herbe éclatants. Elle n’osait pas encore regarder la terre dans les yeux.
Au bout d’une petite minute, elle s’arrêta, inspira l’air frais, et baissa le regard. Ses bottes en caoutchouc jaune se détachaient sur le brun foncé de la terre. Elle enfonça les pieds plus profond. La terre était grasse. Pas comme de la boue, pas humide, mais incroyablement grasse, comme du beurre. Elle s’accroupit, hésitante, fixant la terre noire. Puis elle y posa la paume de la main à plat.
Quelques secondes passèrent. Elle enfonça le bout des doigts dans la terre, posa la deuxième main au sol, puis y laissa tomber les genoux.
Elle resta là, les dix doigts enfoncés dans la terre. Cette terre si grasse, si riche. Même elle qui n’y connaissait rien, elle le sentait. C’était comme de la pâte de soie. Elle ferma les yeux et porta les deux mains à son visage, humant la terre, et y posa un baiser. Puis, reposant les mains au sol et abaissant la tête jusqu’à y déposer le front, elle murmura.
« Je t’en prie, terre fertile. Aide-moi à être mère. »
* * *
« _ Je suis inquiète pour elle. Ça ne lui ressemble pas.
_ C’est vrai que pour une physicienne… c’est curieux.
Il eut un sourire en coin.
_ Et puis même lui, il est prof de maths, continua-t-il. Qu’est-ce qu’il a dû se sentir con à la regarder parler à une flaque de boue. Ça ne leur ressemble pas ces trucs de hippie. Les pauvres… Enfin, bon… Je te ressers en gaspacho ?
Les yeux dans le vide, les sourcils froncés, elle tenait son verre vide du bout des doigts.
_ Tu reprendras du gaspacho, ou je le remets au frigo ? répéta-t-il.
_ Non, merci. Elle doit vraiment être désespérée. Ils ont décidé que c’était leur dernière tentative d’insémination artificielle, c’est pour ça. C’est dans quelques jours.
_ Ah, c’est ça… Mais quand même, quelle idée d’aller si loin pour parler à de la terre, dit-il en se resservant du vin. On n’en a pas, ici, de la terre fertile ?
_ Il n’est pas simplement fertile, ce sol, apparemment. C’est un des plus fertiles au monde… elle a vu ça à la télé. Elle m’a envoyé l’émission. Ils disent que ce sol-là est si fertile que certains pays voisins leur en ont volé, ils ont littéralement pris de la terre pour l’emmener chez eux en train. Tu te rends compte ? C’est un genre de trésor.
Il leva les sourcils et prit une gorgée de vin.
_ Oui enfin quand même, dix-huit heures de voiture. Tu ne trouves pas ça un peu ridicule, toi ?
Il se leva, emportant les bouteilles à la cuisine.
_ Non, franchement, dix-huit-heures… c’est n’importe quoi. » l’entendit-elle souffler en refermant le frigo.
* * *
« Je vais vous laisser un moment. »
La blouse blanche disparut derrière la porte, qui se referma doucement.
Sur le dessus de l’armoire blanche, des modèles d’utérus, d’embryon, de fœtus. Elle leur lançait un regard noir. Un regard qu’il ne lui avait jamais vu. Elle était assise sur la table d’examen, les pieds dans le vide, les mains jointes sur les cuisses. Son regard, fixant toujours les modèles au-dessus de l’armoire, se fit soudain suppliant. Il vint se tenir devant elle et lui prit les mains, elle baissa la tête et la laissa tomber contre son torse. Il sentit une goutte chaude couler sur le dos de sa main.
« Je t’aime. Je t’aime. » répéta-t-il.
* * *
Un rayon de lune tombait paisiblement sur le salon obscur. Ils étaient partis en retard, avaient oublié de fermer les rideaux. Le calme était complet. Les phares de rares voitures jetaient de temps à autre une vague de lumière dans la pièce. Sur la table du salon, plusieurs tas de brochures d’agences d’adoption. Mais celles qui avaient retenu leur attention étaient sur le canapé, car assise là, elle les posait machinalement près d’elle, juste à côté de sa cuisse.
Une voiture s’arrêta devant la maison, les phares s’éteignirent. Des éclats de rire en cascade approchèrent de la porte d’entrée, et la clé tourna dans la serrure.
« _ Arrête, j’ai mal aux abdos !
Elle alluma la lumière et enleva son manteau alors qu’il renchérissait, la voix teintée d’un grand sourire.
_ Non mais c’est vrai, j’ai raison, ce serait vachement plus réaliste comme ça, dit-il en refermant la porte.
Sans se rendre compte qu’elle avait raté le crochet du porte-manteau, le corps toujours secoué d'un fou-rire continu, elle essaya de dénouer ses chaussures, mais manqua de tomber.
_ Je vais le faire, attend.
Il jeta son manteau sur le dos du canapé, s’agenouilla devant elle et se mit à défaire ses lacets. Elle posa une main sur son épaule et l’autre sur sa propre joue.
_ J’en ai mal à la mâchoire, je te jure.
Il se releva et la regarda avec un sourire tendre secouer les pieds pour en faire tomber ses chaussures dénouées.
_ Ce que tu es belle quand tu ris comme ça. Ça fait briller le bleu de tes yeux, c’est incroyable.
Il posa les mains sur sa taille, la regardant dans les yeux. Voyant son visage rosir et se contracter pour réprimer un rire, il soupira, amusé.
_ Vas-y. Je te vois, t’es repartie là. Vas-y ! »
* * *
Les sourcils froncés, le téléphone vissé à l’oreille, elle écoutait attentivement. Lui, assis à côté, tenait la bouteille de gaspacho en suspension au-dessus d'un verre vide, et tentait vainement d’attirer son attention.
« _ Mais… je ne comprends pas. Attend, je ne comprends pas. Ça a marché finalement ?
Il oublia soudain la question du gaspacho et fixa sa femme, les yeux grand ouverts, silencieux.
_ Comment ça, oui mais non ? L’insémination artificielle a marché, oui, ou non ? Non ? Ok, non. Mais tu es tombée enceinte quand même ? … Comment ça, après ? Je n’y comprends rien… Tu veux dire… de la manière habituelle ?! Mais c’est possible ça ? Enfin je veux dire… pour toi ? Le médecin a vérifié ? »
Alors qu’elle écoutait la réponse de sa sœur, son regard tomba sur son mari, resté immobile, visiblement intrigué, et elle tapota son verre vide d’un air impatient.
Quelques minutes plus tard, elle posait le téléphone sur la table.
« _ Non… ? lâcha-t-il, incrédule.
_ Si !
_ Mais comment ça se fait ?
_ Un coup de chance. Le médecin dit que ça arrive ! » dit-elle avec un grand sourire.
* * *
L’hiver était revenu.
Le jardin, de l’autre côté de la porte fenêtre, était endormi sous une épaisse couche de neige. La veille encore, il y avait des traces de pas, mais la nuit les avait recouvertes.
Dans la cuisine, assise en tailleur sur une chaise, elle tenait son enfant. Il lui semblait tout petit. Une partie d’elle avait encore du mal à y croire. Elle souriait, et serrait les dents aussi, car même si son petit n’en avait pas encore, lui, il la pinçait énergiquement. D’une caresse du pouce, elle essuya une goutte de lait qui coulait sur la petite joue chaude.
Il buvait gorgée sur gorgée, respirant bruyamment. Des bulles de lait crépitaient aux commissures de sa bouche. Sa mère ne pouvait pas détacher le regard de ses yeux. Ces grands yeux brillants, avides, d’un brun profond et sombre, presque noirs.
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Merci pour ton texte.
Il est bien écrit et l'enchainement est logique et se lit facilement. Ce que je n'ai pas aimé, a titre personnel et aussi a mon gout personnel, ceux sont les coupures dans le textes avec les : * * *
On passe d'une situation a l'autre sans vraiment comprendre, comme si que tu avais supprimé des parties.
Ton texte parle du désir de l'enfantement et surtout des démarches pour arriver a obtenir un bebe.
Je n'ai pas grand chose a dire, hormis que ton histoire fini bien.
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Salut Keanu :D
Merci beaucoup pour toutes tes remarques, c'est super utile. Je vois ce que tu veux dire pour le besoin de plus de légereté, de pudeur presque, à divers moments. Pour être honnête je ne m'attendais pas à ce que la seule terre suffise à faire comprendre le thème ! Je suis vraiment surprise par ça, mais c'est une très bonne nouvelle. Je vais effectivement retirer la phrase qu'elle dit à la terre, alors. D'autant que même si quelqu'un n'avait pas compris à ce moment là, la suite avec l'autre couple qui parle d'insémination artificielle devrait suffire !
Tu as également raison pour une plus grande discrétion dans les émotions des personnages à plusieurs moments, je vais y travailler !
La raison pour laquelle j'ai précisé que les yeux du père étaient "brun clair" était que je voulais qu'aucun des deux parents n'aient les yeux brun sombre. La couleur des yeux de la mère est aussi plus tard dans le texte, pour que le lecteur sache que ce n'est pas une coïncidence, que la mère ne fixe pas les yeux de son enfant parce qu'ils lui rappellent la terre, mais bien parce qu'ils ne sont pas censés être de la couleur de la terre. C'est vrai que le "brun clair" est lourd. Je pourrais peut-être dire que les yeux du père sont "verts" plutôt. C'est peut-être moins lourd à la lecture.
Il oublia soudain la question du gaspacho et fixa sa femme, les yeux grand ouverts, silencieux.
-> "grands ouverts", il vaut mieux accorder.
---> Il me semble que les deux sont possibles mais... si "grand ouverts" est plus rare, je préfère choisir ce qui ne fait pas buter les yeux du lecteur, effectivement. Va pour "grands ouverts" !
Pour le reste, ce à quoi je n'ai pas répondu, c'est que je suis d'accord et je prends note. Merci encore pour tous tes conseils Keanu ^^ :noange:
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Keanu, P.S. : Merci pour les cadratins, je n'en avais plus dans mon tiroir donc j'ai été obligée d'utiliser les tirets du bas... Je te pique celui-ci alors ! — ;)
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Bonjour Cendres,
Merci, je note ! La prochaine fois j'essaierai plutôt de passer plusieurs lignes entre les deux paragraphes alors.