Saluuuuut !
C'est une nouvelle que j'ai commencée en mai pour la finir en octobre (non sans avoir recommencé une fois du début, tout ça) et que j'ai enfin pu corriger.
Ce qu'il faut savoir avant de lire :
– C'est la suite de Chasse aux sorcières (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=29173.msg464547#msg464547), mais ça peut normalement se lire sans avoir lu ce texte avant. (Et même, ça m'arrange :mrgreen:)
– Ça fait partie de l'univers des Mondes Faés (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=34796.0), mais pareil, c'est censé être compréhensible sans rien en avoir lu avant.
– Il y avait peut-être autre chose, mais j'ai oublié.
Ce que j'attends comme commentaires :
Je suis pas difficile, je prends tout. En particulier les remarques sur l'histoire, la structure ; si vous n'avez rien lu d'autre, si c'est compréhensible. Si vous avez lu d'autres choses, s'il y a des incohérences ou autres.
Le texte fait presque onze mille mots, du coup je le posterai en quatre fois.
Sommaire :
Envoi 1 (ci-dessous) (corrections du 4 février 2021)
Envoi 2 (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=36477.msg579070#msg579070) (corrections du 4 février 2021)
Envoi 3 (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=36477.msg579628#msg579628) (corrections du 4 février 2021)
Envoi 4 (https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=36477.msg579994#msg579994) (corrections du 15 janvier 2021)
La musique et le bruit des conversations rendaient l’atmosphère irrespirable. Les clients se pressaient au comptoir où Nathan, l’extra que j’avais embauché pour la soirée, prenait les commandes et encaissait à un rythme effréné tandis que je m’activais à ses côtés à servir les pintes de bière et à la découpe de saucisson ou de fromage. L’affluence de ce premier soir était telle que je n’avais pas le temps de reconnaitre les entrants ; à peine de les saluer, sans me demander si je les connaissais, si mes habitués avaient troublé leur routine tranquille pour la réouverture de
l’Idiot, ou s’il ne s’agissait que de jeunes fêtards, déterminés à tester une nouvelle enseigne qui, jusqu’alors, avait dû leur paraitre n’être qu’un de ces bars-tabacs inusables et démodés. Je ne doutais pas de l’apprendre dans les jours qui suivraient, quand, l’inauguration passée, la vie reprendrait un cours normal, ou du moins, aussi normal qu’il pouvait l’être pour une apprentie sorcière. Entre deux commandes, je servais un demi léger à Nathan, ou un verre d’eau :
« N’oublie pas de boire, sinon tu vas pas tenir. »
Il hochait la tête et s’exécutait le plus souvent, avant de reprendre. La nuit serait encore longue. Quand les commandes se faisaient moins pressantes, j’allais faire un tour sur la nouvelle terrasse qui s’étendait jusqu’au bord de plage, pour éviter les débordements et m’assurer que tout allait bien. Je préférais éviter une visite de la police pour le premier jour d’ouverture. Toute à ma précipitation et à ma concentration, j’ignorai sans doute plusieurs sollicitations.
Je laissai durer le plaisir aussi longtemps que la règlementation me le permettait et, peu avant quatre heures, j’entrepris de faire partir les derniers clients. Une demi-heure plus tard, le bar vide, la caisse comptée et Nathan payé, je refermai la porte avec soulagement. Le rangement attendrait.
Ce ne fut pas le réveil qui me tira du lit, mais le son strident de la sonnette du bar. Je m’habillai en vitesse et allai ouvrir en maugréant, pour découvrir Jean-Paul qui me souriait, frais et bien rasé.
« Bonjour, Anne.
– Jean-Paul il est… »
Je regardai mon téléphone.
« Dix heures ?
– Entrez », je soupirai en m’effaçant. Il s’installa à sa place fétiche au comptoir, et j’allai faire couler le café. Je tirai un tabouret, puis m’installai en face de lui, deux tasses fumantes nous séparant.
« Vous avez fait du bon travail.
– Merci… »
J’étais un peu gênée. Je lui devais beaucoup. C’était grâce à lui que j’étais devenue sorcière, que j’avais eu l’énergie de donner une seconde vie à mon bar, que ma vie avait pris un nouveau tournant. Mais je n’acceptais toujours pas les méthodes qu’il avait employées. Je me demandais ce qu’il voulait, à présent. Nous bûmes en silence un moment et je soupirai d’aise. J’étais toujours fatiguée, et les heures de sommeil perdues allaient me manquer, mais l’amertume du café lançait une journée qui promettait d’être longue.
« Vous vouliez me dire quelque chose ? »
Il vida sa tasse d’un trait et la reposa en douceur sur le comptoir.
« Rien de particulier, je venais juste voir comment vous alliez. Je suis sûr que votre maitresse est fière de vous. »
Je hochai la tête et contins mon agacement d’avoir été réveillée trop tôt pour si peu. Pour passer mes nerfs, j’entrepris de nettoyer le comptoir d’abord, puis les tables, apportant les verres au lave-vaisselle au fur et à mesure que j’avançais dans mon travail. Jean-Paul ne disait toujours rien, mais je sentais son regard dans mon dos alors que je m’activais dans la salle. Je finis par ne plus tenir :
« Si vous avez quelque chose à dire, dites-le ! Et pas de cachoteries comme la dernière fois ! »
Il prit un air offensé qui ne m’amadoua pas, puis retrouva son habituel sourire tranquille.
« Non, non. J’admirais juste combien vous avez gagné en présence. Il n’y a pas que
l’Idiot qui a changé, vous aussi.
– Le contraire aurait été étonnant.
– Complètement. Mais n’oubliez pas : il n’y a pas que le travail et la sorcellerie dans la vie. »
Il déposa quelques pièces sur la table, se leva, et sortit.
La salle propre, je m’attaquai à la terrasse aux environs de midi. Les verres vides et les cadavres de bouteilles trônaient sur les tables blanches. La plage était encore vide : c’était andcostal matin, et dans l’attente du début de la saison touristique, seuls quelques promeneurs s’y baladaient déjà. Une heure plus tard, je grignotais un peu de pain et de beurre, une nouvelle tasse de café devant moi. Je songeais aux paroles de Jean-Paul, à comment je m’étais plongée dans la réfection de
l’Idiot et dans la sorcellerie, peut-être pour oublier tout ce qui n’allait pas dans ma vie ; je me demandais tout à coup si j’étais capable, sans me mentir, de me dire comment j’allais.
« Vous êtes vraiment un enfoiré, Jean-Paul. »
Toute sérénité m’avait quittée et je ne tenais plus en place, luttant vainement contre les questions qui m’assaillaient. J’étais incapable de me concentrer sur quoi que ce soit, manuels de sorcellerie ou commandes à préparer. Pour ne pas tourner en rond chez moi ou dans la salle du bar, je me résolus à aller courir, ce que je n’avais pas fait depuis bien longtemps. Il me fallut fouiller dans les entrailles de ma penderie pour y trouver des vêtements de sport, dépoussiérer des baskets qui n’avaient pas dû quitter le meuble à chaussures depuis que je les avais achetées. Je sortais enfin sous le chaud soleil de l’après-midi et commençais, moi aussi, à fouler la plage qui se remplissait doucement de cris d’enfants. Je me mis rapidement à suer et à haleter, mais me fis violence pour poursuivre : entièrement dirigée vers ma course, j’essayai d’oublier la douleur dans mes jambes et dans ma gorge. Peu à peu, je trouvai mon rythme de croisière. Je rentrai chez moi une heure plus tard, fourbue mais contente de moi.
Je me levai le lendemain avec des courbatures dans tout le corps, au point qu’il me fut difficile de sortir du lit. Quelle idée de faire du sport, je me dis, alors que chaque pas dans les escaliers me tirait une grimace. Le café et le petit-déjeuner me firent du bien, mais je sentais que j’avais manqué d’activité physique à chaque mouvement. Peut-être était-ce un autre signe qu’il fallait me reprendre en main.
Une fois la vaisselle rangée, je parcourus mails et agendas. Je n’avais pas assez travaillé la sorcellerie ces derniers jours et, malgré les paroles de Jean-Paul, je savais que j’allais devoir rattraper ce temps perdu si je ne voulais pas prendre trop de retard. Mes ainées du coven étaient exigeantes et semblaient ne pas avoir connaissance d’une vie en dehors de la sorcellerie. J’étais la première recrue depuis dix ans, une pression dont je me serais bien passée, si j’avais su alors où je mettais les pieds.
J’ouvris un livre qu’on m’avait prêté pour le lire sur la terrasse. L’ouvrage était neuf et ressemblait à n’importe quel livre universitaire, loin du cliché des grimoires. Il y en avait de plus vieux, m’avait-on dit, mais je n’étais pas prête à les lire. Qu’importe : ingurgiter tout le détail des diverses applications de l’eau – de source, de mer, de nappe ou de pluie – m’occupait déjà bien assez. Une sorcière apprend toujours, m’avait dit Maud-Eva lors d’une de ses premières séances, et plus je progressais dans le domaine, plus je me rendais compte qu’il me restait beaucoup à découvrir.
J’avançai vite dans ma lecture : le livre était didactique et les schémas, bien réalisés, permettaient de facilement comprendre comment utiliser les baumes, ou les gestes à appliquer pour insuffler la magie aux ingrédients.
L’église du port sonna treize heures. Je levai la tête et clignai des yeux. La plage s’était rapidement remplie et l’air réchauffé. Le livre sous le bras, je rentrai à l’intérieur et récapitulai dans ma tête le travail qu’il me restait avant l’ouverture. J’allais devoir être efficace si je voulais continuer à lire encore un peu.
Je passai le début d’après-midi au téléphone. Rénover
l’Idiot m’avait obligée à combattre ma peur de l’inconnu – des inconnus –, et si je n’étais pas encore tout à fait à l’aise avec mes fournisseurs, la plupart agriculteurs ou artisans bourrus de la région, je voyais bien qu’une certaine complicité commençait à se créer. J’essayais de ne pas penser au fait qu’il ne s’agissait que d’une relation commerciale.
Le soir, alors que je faisais sortir les derniers clients, je vis Maud-Eva entrer. Je lui désignai un siège au comptoir d’un geste un peu agacé, avant de revenir à mes buveurs récalcitrants :
« C’est pour une affaire privée. Allez, il est une heure et demie. Maintenant vous partez, sinon je vous garantis que vous n’allez pas apprécier. Et vous avez pas intérêt à trainer devant », je dis en fermant la porte. Je la verrouillai, puis me tournai vers la doyenne du coven qui me regardait avec son habituel sourire bienveillant. Elle aurait pu passer pour une gentille mamie comme une autre ; d’ailleurs c’était sans doute comme ça que la voyaient la plupart des Rognards.
« Je vous sers quelque chose ? je lui demandai, lasse, en passant derrière le comptoir.
– Eh bien, si tu as encore de cet excellent thé au jasmin, je ne dis pas non. »
Sa voix était douce et chaleureuse. Maud-Eva avait été déterminante pour me convaincre de rejoindre le coven, de m’arracher à ma vie tranquille pour entrer en sorcellerie. Je lançai la bouilloire et préparai le thé.
« Allez-y, dites-moi pendant que ça chauffe. »
Je me servis un verre de vin – un blanc de la vallée de la Rozoire et attendit qu’elle m’expliquât sa venue si tardive.
« Il est temps pour toi de passer ton premier examen. »
Je manquai de lâcher mon verre.
« Quoi ? Déjà ? Je pensais que ça ne serait pas avant…
– La fin de ton cursus ? Tu as fait des études, Anne, tu sais bien qu’il y a des examens intermédiaires.
– Oui, c’est juste que… je m’étais pas rendu compte que ça faisait si longtemps. »
Mais ça faisait presque un an que j’étudiais la sorcellerie, alors un examen, ça avait sa logique.
« OK. Qu’est-ce que je dois faire ?
– Tu connais l’ile Saint-Sylvain ? »
J’acquiesçai.
« Un bateau est réservé pour t’y emmener demain à huit heures. Il te faudra y rester trois jours, puis revenir par tes propres moyens. Tu peux partir avec ce que tu peux mettre dans un petit sac. Des questions ? »
J’en avais plusieurs. Devais-je fermer le bar pendant trois jours ? Était-ce seulement une épreuve de survie, ou devais-je m’attendre à autre chose ? Avait-elle des conseils à me donner ? Je savais que c’était inutile : découvrir tout ça faisait aussi partie de l’examen, et je devrais me débrouiller moi-même avec mon travail.
« Non, je soupirai, Enfin, une. D’où part le bateau ?
– Quai n°4. Bonne chance. Tu dois être de retour ici guizand prochain avant minuit. »
Je lui servis son thé, et elle le but en silence tandis que je réfléchissais déjà à toute allure ce que je pourrais prendre avec moi. Je partais dans six heures et je n’avais aucune idée de comment réussir cet examen.
Le réveil sonna, bien trop peu de temps après que je me fus couchée. Je m’arrachai de mon lit en réprimant un bâillement. La douche et le café ne réussirent que modérément à me tirer du sommeil et, quand je partis, mon sac sur le dos, je haïssais la sorcellerie et tout ce qui s’y rattachait.
Rognes s’agitait déjà. Voitures, vélo et piétons s’y croisaient pour aller travailler, s’insultaient parfois. J’y évoluais zombifiée. Je n’avais pas l’habitude d’être levée si tôt, et même la sorcellerie n’avait rien pu y changer. Je savais bien que c’était l’heure normale pour le commun des mortels, mais si le monde de la nuit m’allait si bien, c’était aussi pour ses horaires décalés.
« Je serai une sorcière qui n’agit que la nuit », je marmonnai en achetant mon petit-déjeuner dans une pâtisserie à l’entrée du port, m’attirant quelques regards interrogatifs. Je les ignorai et continuai mon chemin.
Le quai n°4 se trouvait dans le port de pêche, déjà bien actif. La plupart des bateaux étaient déjà partis, ils reviendraient un peu plus tard dans la matinée, chargés de poisson vendus sur place, au marché central ou aux industriels de la conserverie Rogioux. Ceux qui restaient là, pour la plupart, n’avaient plus de navire que le nom : ils tenaient à peine amarrés à la bite, certains avaient, accrochés à la corde, un mot de la commune les avertissant de la mise en fourrière prochaine si l’emplacement n’était plus utilisé, payé ou, le plus souvent, les deux. C’était de petites embarcations, qui iraient garnir l’entrepôt municipal quelque temps avant d’être brulés pour les feux de la fin d’année.
Je n’eus pas de mal à trouver mon taxi. C’était un esquif à moteur peint en jaune vif. Le conducteur était habillé de la même couleur, un vieil homme qui n’avait pas l’air de voir bien loin. On ne m’avait probablement pas tout dit de l’examen.
« Anne, hein, il dit avec un accent méridiocostal à couper au couteau. Montez. J’espère qu’zavez pas l’mal de mer, pac’qu’ça va pas être un voyage tranquille. »
Je ne répondis pas et me contentai d’embarquer. Plus la journée avançait, plus je me disais que j’aurais dû rester au lit.
Contrairement aux promesses du capitaine – Carl, j’appris, pêcheur à la retraite, marié depuis 79 ans, cinq enfants, quinze petits-enfants – le début de la traversée se passa sans encombre. La mer était calme et, en l’absence de bateau de pêche dans les environs, dauphins et poissons apparaissaient régulièrement à la surface de l’eau. Je n’étais plus allée en mer depuis bien des années, je me rendis compte tout à coup, sans pouvoir y trouver une raison. Je n’avais pas le mal de mer, je ne détestais pas cela, j’avais tout simplement arrêté, à mesure que je m’étais enfoncée dans la routine et dans la solitude. Combien d’autres plaisirs avais-je abandonnés en route ?
« Ça fait plaisir de voir des p’tit’ jeunes dans vot’ genre faire de la sorcellerie, me dit mon guide. On en a b’soin des sorcières par ici, même si les nouveaux, ceux v’nus de l’intérieur l’oublient et croient qu’ils peuvent tout faire avec leurs gros bateaux. Mais j’vous le dis moi, c’est grâce aux sorcières qu’Rognes est c’qu’elle est. Sans elles, pas d’conserverie, pas d’touristes. On s’rait un village paumé comme un autre. »
J’acquiesçai en silence. Je ne m’étais pas assez tenue au courant de l’histoire de Rognes pour pouvoir débattre, et l’humilité était une vertu primordiale pour une sorcière, n’avait-on cessé de me répéter.
« J’espère que tout s’passera bien pour vous, ‘tout cas. Y a pas de raison. J’ai jamais vu personne mourir ici. »
Je n’étais pas sûr que ça me rassurât, aussi je tentai de changer de sujet.
« Ça fait longtemps que vous travaillez avec les sorcières ? »
Il ne répondit pas tout de suite, se contenta de fixer la mer sur laquelle le bateau filait à toute vitesse, puis parla d’une voix hésitante.
« Longtemps. Oui. »
Il passa la main dans sa tignasse grise, presque blanche déjà.
« Trop longtemps peut-être. »
Il n’ajouta rien et je me gardai de le questionner plus. Déjà, l’ile Saint-Sylvain se profilait devant nous, son volcan, éteint depuis des années, s’élevant bien au-dessus de l’eau. Par beau temps, on pouvait l’apercevoir du phare de Rognes.
Carl gara le bateau à une jetée en ruine.
« C’là qu’vous descendez m’dame. Bonne chance.
– Merci. Bon retour. »
Il hocha la tête, toucha sa casquette et repartit en sens inverse. Je me détournai aussi pour explorer le paysage sous mes yeux.
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