Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes mi-longs => Discussion démarrée par: Tigrani le 23 Décembre 2020 à 12:07:19

Titre: Les pas perdus
Posté par: Tigrani le 23 Décembre 2020 à 12:07:19

Les pas perdus entremêle des réflexions autobiographiques sur la création avec de fausses biographies de poétesses européennes.


















Aeliana Felix



Calpurnus Calvus mentionne, dans une anthologie de ses contemporains poètes datée du IIIe siècle de notre ère, une certaine Aeliana Felix, originaire de la province tarraconaise. On connaît peu d'éléments sur sa famille et sa formation, le complément rédigé par Marcus Drusus Fabianus au siècle suivant ne nous éclairant pas davantage sur sa vie. Les vers d'Aeliana sont néanmoins cités de manières partielle dans plusieurs sources antiques : "Ton rire haut de nuée [...] / Toi protégée d'Aphrodite [...]", "Et l'aurore te revêtit du manteau de Proserpine [...]" (nous empruntons ces traductions à Jacques de Loisac, 1962). La légende rapporte qu'Aeliana se jeta dans le Tibre par amour. Aucun de ses textes n'a été retrouvé complet.










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Lucienne Solis



Lucienne Solis ne lisait pas de poésie, n'avait aucune opinion sur la littérature, et ne se rêvait pas écrivaine. Un jour, tout à fait par hasard, la lecture dérobée d'un ami la rendit curieuse de ses propres capacités à approcher les choses de cette manière très codifiée que l'on appelle les vers. Elle écrivit pour voir, comme on colle son œil à la serrure d'une porte sous laquelle passe le halo d'une lumière. Elle ne cessa jamais plus de composer des poèmes, le matin avant que les enfants ne se réveillent, et le soir quand ils dormaient. Menant une existence discrète dans la campagne bourguignonne, Lucienne fut, dit-on, une mère et une grand-mère comblée. L'une de ses filles publia ses poèmes en 2001 sous le titre Œillets et poussière. Elle avait 80 ans.



J'ai peur de ta douceur,
De ta tristesse aussi fine
Que la poussière,
Des années trop lentes.
J'ai peur que ne m'enserre
Ta tendresse - si bien
Que je te trompe avec
Ton ombre.










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Trobar



Les troubadours et trobairitz excellent à "trobar", c'est-à-dire "trouver" en occitan. Soudain se présente ce qu'on ne cherchait pas, rencontre imprévue, douce ironie du sort, naissance inespérée, qu'on pourrait réunir sous le terme de "trouvaille".

Tout aussi bien peut-on se retrouver poète par un concours de circonstances, comme ce fut mon cas à l'automne 2013.

La vocation par accident, soit un appel qui ne m'était pas destiné, mais que j'interceptai au lieu d'une autre, ce jour-là de septembre où je n'attendais rien de spécial, assise dans un train qui sillonnait de vastes plaines.

J'avais acheté deux recueils en flânant dans une brocante : Paul Éluard et Sapphô. Je les feuilletais distraitement, et jetais de temps en temps des coups d'œil par la fenêtre.

Il se trouva qu'une strophe prit forme dans mon esprit ou, davantage qu'une véritable strophe, un rythme ponctué de quelques mots.

Une chansonnette, un ver d'oreille, une comptine. Cette agaçante mélodie qui vous trotte dans la terre, et qui vous frustre d'autant plus que des paroles vous manquent. Vous l'écrivez alors pour vous en débarrasser, la punaiser, l'écarteler sur une feuille, et par bonheur les silences se remplissent peu à peu.

Très vite néanmoins, cette strophe solitaire vous embête. Il lui faut une suite, ou un prélude, en tous cas un habillement pour qu'elle paraisse moins nue. Vous qui n'avez jamais su chercher, vous vous demandez comment combler ce manque, car la trouvaille est capricieuse : il est difficile de la réitérer, les mots vous narguent, les images ne s'assemblent qu'avec réticence.

Il existait un forum d'écriture où un ami publiait. Je m'y étais inscrite pour l'encourager sans qu'il le sût, prenant part clandestinement aux échanges de la plateforme. Sûrement m'y aiderait-on à compléter mon poème. Il se trouva qu'on me lut et qu'on me commenta, alimentant de façon durable cette étrange quête sans objet.

La fascination des commencements suscite ses propres mythes, ses généalogies, ses équations insolubles. Mes débuts à moi n'étaient qu'une chanson désarticulée surgie par effraction, de même que l'animal meurtri, l'oiseau à l'aile blessée. Cela m'avait trouvée pour que je le répare, médecin des latences et des musiques brisées.










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Jeannette L. C.



Tout d'abord, il y eut le skyblog "Love Cat Generation", qu'elle animait sous le pseudonyme de SuperCatLover99. Elle y écrivait, selon ses propres dires, des suites d'alexandrins peu réglementaires rimés en "é". Cette phase dura jusqu'à ses 14 ans, âge auquel elle décida d'effacer son site. Quelques années plus tard, Jeannette L. C. se réinventa au sein d'un forum sous le nom de RilkPrincess. Elle y composait des vers libres d'inspirations très disparates, quoique surtout surréalistes, si l'on en croit les membres qui se souviennent de ses premiers fils, aujourd'hui supprimés. Jeannette chercha sa voix, crut la trouver, en fut déçue, désira la perdre. Elle cessa d'écrire. Puis la mort lui "ouvrit grand sa gueule", dans tous les sens du terme, et par tristesse, par effroi peut-être, la poésie lui revint. "J'écrivais comme une somnambule, sans corps, sans réelle conscience, dépossédée". Ses poèmes de deuil n'ont pas encore été publiés.



Miroitement
Tu sais que la joie est miroitement
Sur une eau de tristesse

Que balbutient tes lèvres froides ?

Un empressement à vivre
Qui s'éteint et s'éveille

Légèreté de ta parole cernée de nuit
Dansant au bord
D'une extase impossible










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Journal, août 2015

(http://Je n'arrive pas à télécharger les images, déso)














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Mathilde Levert



Au commencement, il y eut une maison en forme de champignon. Puis il y eut une sorcière habitant la maison. Puis il y eut une grande forêt où cueillir des aromates, apprivoiser des tigres, et porter secours à des princesses, des héros incertains, des reines déchues. Elle avait quatre ans, et une imagination dont les limites s'étendaient en cercles concentriques, plus vaste que les forêts, plus puissante que les charmes. Autour d'elle, on s'asseyait en rond, silencieux, respectueux. Au commencement, il y eut sûrement l'amour du conte, des yeux écarcaillés, des bouches bées, des sursauts de surprise ou de joie. Le plaisir partagé se lisait à même la peau, à même les lèvres, chez ces enfants de paysans de la fin du XIXe siècle. Au sein de cette société enfantine, l'autrice avait sa place, en communion avec les autres. Elle serait conteuse d'histoires. Mathilde Levert devint en réalité lavandière, mais elle n'oublia jamais la promesse qu'elle s'était faite. Dans les cours des fermes, à la tombée de la nuit, on venait encore l'écouter, puis on colportait ses récits à travers la contrée. Aucun de fut écrit, mais Mathilde laissa quelques poèmes qu'on cachait aux plus jeunes. Voici l'un d'entre eux.



Les dormeuses




Le lit du fleuve est tiède
Ta voix plaintive
S'inquiète que l'on vive
Un intermède

Le soleil de décembre
Tend sa ramure

Nous sommes enlacées
D'un même rêve
Tu penses que sa sève
Est épuisée

Le soleil de décembre
Tend sa ramure

La nuit à pas comptés
Reprend sa route
C'est ce que tu redoutes
À mes côtés

Le soleil de décembre
Tend sa ramure

Or un sommeil profond
Le jour encore
Rayonne de nos corps
Et nous confond

Le soleil de décembre
Tend sa ramure
Dans l'antre de verdure
Qu'est notre chambre










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Conter



Quelques photos et vidéos rendent compte de ce rituel, dont j'ai conservé des souvenirs précis : maman, mon frère et moi autour d'un livre ouvert, et un cénacle de peluches en guise d'auditoire élargi. Très tôt, mes petites mains s'emparaient des ouvrages, et je faisais semblant de lire, récitant en réalité ce que je connaissais par cœur, au silence près, celui de la page qui se tourne ou des images esquissées. Chaque soir, les mêmes mots revenaient comme des prières dont les dieux s'appelaient Loup, Aladdin ou Lapin, animaux parlants, humains extraordinaires. Une mythologie où les époques et les pays semblaient se fondre, où vacillaient les limites entre les êtres.
J'approchais mes yeux des lettres indéchiffrables : des bâtons noirs d'où pouvaient naître des univers châtoyants, par une sorte de transmutation. Je désirais à mon tour maîtriser cette alchimie. J'appris à lire très vite et, toujours fidèle au rituel familial, j'eus néanmoins conscience de la liberté que j'avais désormais acquise. Je pris l'habitude de lire seule, en public, en douce, sous les tables, dans les coins. Je lisais à défaut de savoir jouer, échanger, rencontrer. Les livres étaient de beaux écrans qui me dissimulaient. Je ne les quittais pas, leur conférant un pouvoir protecteur équivalent à mes doudous. Certains ne contenaient que des images, des vignettes de couleurs vives qui m'enchantaient ou m'apaisaient. Je brodais à leur sujet des histoires changeantes, que je me racontais tout bas.
Un jour, la maîtresse nous demanda si nous connaissions de jolis contes à faire découvrir à la classe. Quand la parole me fut donnée, mes camarades avaient déjà cité tous mes personnages familiers, et je me trouvai bête de rien avoir à ajouter. J'inventai un récit : une sorcière, un champignon géant, un tigre ailé. Mon premier succès à l'école. Un nouveau rituel s'instaura dont j'étais l'initiatrice, celui de continuer l'histoire lors des récréations. Moi qui n'avais jusqu'alors pas eu d'amies, j'étais assise au milieu d'un cercle de petits enfants silencieux et attentifs. Mon imagination révéla une force insoupçonnée, qui me valut une place dans cette société miniature. Je différai le moment où j'avouerais mon mensonge : aucun livre n'existait, si ce n'était dans ma tête, à l'état de rêverie. Grâce à cette tromperie, notre cérémonie dura plusieurs années.
Si l'on m'interroge sur le rapport que j'entretiens à la littérature, il est difficile d'ignorer cette origine, que j'ai peut-être enjolivée, comme si elle avait elle-même basculé dans l'univers des contes. L'excellence scolaire, le désir de briller, le prestige culturel, cela n'avait pas de sens à mon esprit d'enfant. Je racontais des histoires parce que c'était un moyen de communiquer. La fiction était un pont entre les autres et moi. Bien souvent, je me suis saisie de la littérature pour parvenir à parler, par le biais de textes frauduleux rédigés pour autrui, ou encore d'exposés, de critiques, de photos. À l'âge adulte, je peux dire que les livres m'ont apporté des ami.e.s, qui faisaient comme moi société par la littérature. C'est pourquoi j'ai une voix coulée dans la fiction. Je suis un être de papier aussi bien que de sang, mi-femme mi-créature, mi-personne mi-rêve.









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Suor Giovanna di Carifoglio



Suor Giovanna di Carifoglio, de son vrai nom Rosalba Giovanna Mughetto, naquit près d'Arezzo en 1537. Son père, un haut-administrateur, lui donna une éducation alors peu commune pour une enfant de son sexe, alliant les cours de musique à l'apprentissage du latin. Elle reçut une solide formation littéraire auprès d'instructeurs de renom. À vingt ans, ses poèmes faisaient parler d'eux dans les milieux instruits de Toscane, même si on les disait d'esprit tendre et confus, manquant de vigueur et d'éclat. Les femmes, surtout, aimaient apparaître en compagnie de la poétesse, dont elles louaient la modestie et la bonté. Ces amitiés, que d'aucuns soupçonnaient d'être sapphiques, Rosalba s'étant jusqu'alors refusée à tous ses prétendants, finirent par ternir sa réputation, si bien qu'à l'âge de vingt-sept ans elle entra au couvent. Ses poèmes profanes furent perdus, mais demeure une épître qu'elle écrivit juste avant sa mort à seulement trente-huit ans. Nous en reproduisons ici la traduction de Marjolaine Colozzi :



Ma sœur étrange appelée l'Agathe, tu embarqueras seule par hérésie d'amour. Heureuse, ma sœur, à l'énigme tremblante.

Sans même la connaissance des heures du matin, tu sentiras l'île que tu portes, voisine du cœur et du poumon, âme lovée dans le ventre, cette île qui agite les paupières de l'oiseau.

Dans le plus intime d'elle, tu trouveras en toi, jubilante, une sorte de nid, mais oui Agathe, hors d'elle en elle, hors de toi en toi.










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Transmuter



Le premier d'une longue série de carnets aux motifs divers, étoiles, oiseaux ou fleurs, est de carton rose pâle. Sur la couverture est dessinée une fille dont le chapeau à larges bords est orné d'un ruban. J'inaugure mon nouveau journal par ces mots solennels : "Je suis Oriane, gé 5 ans", formule que j'inscris à l'époque sur beaucoup de mes livres, marque ultime d'appropriation, ou bien démonstration que, moi aussi, je fais partie des gens qui écrivent.

Mes carnets d'enfance sont pleins de listes (mes camarades, mes amies, mes cousines, cruellement classées par ordre de préférence), de chansons, et de récits doux-amers exprimant bien souvent mon impuissance de petite fille. Anniversaires, goûters, fêtes de l'écoles se succèdent, teintés de cette méfiance, ce regard sans complaisance sur le monde des adultes. Je donne libre cours à une colère qui m'est d'ordinaire refusée, et mes mots maladroits prennent une tonalité vengeresse.

À l'adolescence, mes carnets se font plus policés, quelques lectures de journaux ayant fourni des modèles que je cherche à imiter. L'écriture intime devient paradoxalement un outil d'étouffement et de lissage social ; dans mon désir d'incarner un idéal de la jeune fille, je me contente de ne relever que des banalités. Il faudra des années pour que la glace se craquèle à nouveau : mes débuts sur un forum, l'irruption de la poésie. Le désir d'éveiller les voix que j'avais, avec soin, quotidiennement recouvertes.

J'ai longtemps pensé la poésie, le journal et les histoires improvisées comme des ensembles séparés. Ces trois pratiques aux supports différents, internet, le papier et l'oral, me semblaient requérir des savoir-faire distincts, et correspondre à des champs de mon expérience qui restaient dissociés. En réalité, la poésie a bouleversé l'écriture du journal, l'a heurtée, dénudée, jusqu'à la morceler, mais s'en est aussi nourrie, de même que mes récits en prose. Les images et réflexions voyagent de texte en texte, malléables, nomades, et finalement indépendantes de leur ancrage originel.

L'écriture n'est pas d'or pur : elle est le fruit d'une alchimie. Elle est d'alliages, de migrations et de métamorphoses. C'est ainsi qu'elle me ressemble, s'il faut y chercher un miroir. Quand Narcisse vient s'y pencher, ses colères d'enfant le regardent.










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Etelka Kosovel



Née d'une famille d'origine hongroise et slovène immigrée en Italie, Etelka manifesta très tôt une vive curiosité pour les langues, qu'elles fussent parlées ou éteintes. Bonne élève, elle suivit un cursus classique où elle étudia le grec ancien et le latin, tout en consacrant son temps libre à l'apprentissage autodidacte de diverses grammaires. Elle prit goût à la traduction, cet entre-deux où se glisser, attentive et versatile. Elle aimait incarner dans sa voix des échos lointains, recueillir l'étranger, quitte à en dévoiler parfois le caractère irréductible. Elle-même n'était-elle pas d'ailleurs ? Conservatrice de musée, elle prenait soin des objets naufragés qui avaient franchi les siècles et, troublée par la ressemblance qui l'unissait à eux, elle leur écrivait des poèmes. Elle composa le texte suivant en plusieurs langues, dont le slovène, l'italien et le français.



Les radieuses



Au jardin du musée archéologique, les statues ont le visage lavé de sable, des brisures d'Atlantide au coin des yeux. Les baigneuses, les radieuses au regard d'ostraca sont blanchies de soleil.

Le silence n'embarrasse pas ces belles fracassées par les âges, qui profitent d'une pause à l'ombre des arcades. Penché vers elles, un cédratier a refleuri; son amertume est douce à effacer l'esprit.

Midi se faufile entre les pierres comme une coulœuvre, avant de s'enrouler aux branches du cédratier. Quant aux statues enlacées, aux sirènes mordues de sommeil, elles ne connaissent que la stupeur des corps épris.









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Journal, décembre 2016.

(http://Je n'arrive pas à télécharger les images, déso)














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Reina Zorgenta



Reina Zorgenta était institutrice en Castille, dans la banlieue madrilène. Ses contemporaines la décrivaient comme une petite femme taciturne, qui n'était jamais si expansive que lorsqu'elle dansait. Toute musique lui convenait alors : on la disait dotée d'une grâce et d'un sens du rythme innés. Reina préférait aux paroles les gestes, aux idées les expressions. Aussi son activité poétique suprit-elle ses amies, la soixantaine passée, et ses livres d'enseignante définitivement fermés. Elle se contentait de répondre qu'elle cherchait à alléger le poids du langage, cette matière austère qui l'avait toujours oppressée. "Les mots, il faut les mettre en mouvement pour ne pas qu'ils vous écrasent", affirmait-elle. Reina ne faisait pas lire ses textes, mais les chantait en dansant, n'imaginant d'autre manière de les transmettre. Nous vous en proposons une traduction composée par Laure Lachère.



Vert pâle était sa couleur, celle du bronze
des statues, de ses habits d'été,
ou encore du soleil
quand paraît l'aube ; et elle aimait
les paysages estompés, semblables
au pré des asphodèles.
La patine et le duvet, le reflet et le noyé,
la lumière des lucioles.
Dans un écrin d'or, la larme de jade
qu'elle portait à son cou, comme arrachée
à son flanc, d'un jaune un peu bleuté.










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Rappeler



Je me demande souvent comment se mesurer à l'enfant qu'on a été. Ressentir les choses dans leur distance première, leur nouveauté radicale, comme il advient lors des rencontres qui vous rendent plus entière, et dévoilent ce manque insoupçonnable qui vous traversait.

La musique et la poésie m'ouvrent encore une fenêtre sur un quelque chose d'à la fois minuscule et d'immense qui n'est rien du tout, et semble tout contenir.

Un petit noyau d'émotions intact, un second cœur, capable de restaurer le trouble d'autrefois. Ces jours où découvrir une œuvre avait fait événement, mains moites, gorge serrée, une déchirure dans la poitrine, une joie rageuse qui donnait envie de crier.

Il m'arrivait de me dire plus tard, aux époques où je sentais mon identité vaciller, que ce cœur serait toujours là, qu'on ne pourrait me l'enlever, à l'instar de n'importe quel organe vital.

Je réécoutais en boucle des morceaux pour me rappeler qui j'étais, voire me rappeler que j'étais. Je me répétais des vers pour me recomposer.

En dehors de cela, je n'ai jamais cru à l'âme.










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Sophie de Cerely



Elle se fit connaître dans le monde par sa beauté, son raffinement et sa tenue. Sophie de Cerely avait des manières surannées, douces et affables, qui semblaient soucieuses d'estomper les bords les plus tranchants des relations sociales. On découvrit peu à peu qu'elle était également instruite, si bien que le salon qu'elle tint dès 1920 n'eut pas pour seule fin de faire admirer la délicatesse de sa personne, mais aussi de discuter littérature et musique. Des auteurs réputés le fréquentèrent, honorés d'y rencontrer une muse si distinguée. Ainsi donna-t-elle ses traits à la Coralia d'Alain Mauprès, poète lauréat de nombreux concours qui tomba rapidement dans l'oubli. La légende rapporte qu'elle écrivit les vers suivants lorsqu'il la délaissa pour l'épouse d'un autre auteur mais, contrariée, elle démentit plus d'une fois la rumeur.



Quand tu reviendras me voir (si tu reviens un jour),
ne t'annonce pas. Ne frappe pas à ma porte,
ni n'appelle, ni ne sonne. Le verrou n'est pas tiré.
Ma porte bat au vent, de sorte qu'il y entre
des animaux errants, hermines, chats et renards.
N'hésite pas sur le seuil pour chercher tes paroles.
Avance comme autrefois jusqu'à la chambre,
fantôme auquel la mort n'a pas fait perdre
ses habitudes. Embrasse-moi d'un long sommeil.










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Se nommer



Les premières années, j'ai tu que j'écrivais, comme s'il s'agissait d'une activité honteuse, qui m'exposait au sarcasme ou à la condescendance d'autrui. J'étais si peu artiste dans mes manières, si dénuée d'ambitions : qui m'aurait prise au sérieux ? Et qui n'aurait pas souri à l'idée qu'aujourd'hui, on pût consacrer une partie de sa vie à la confection de poèmes ? Sacralisée, ou au contraire essentiellement destinée à l'apprentissage scolaire, la poésie paraissait une occupation régressive, un passe-temps d'enfants mal-vieillis.

De l'enfance, j'avais pourtant été brusquement séparée, par l'expérience de la douleur, de la fatigue, de la violence. Sans cet arrachement-là, je n'aurais d'ailleurs pas pu écrire, car ma langue s'en était retrouvée meurtrie, opacifiée, fuyante, et de cette division je puisais mes poèmes.

D'où une honte plus grande encore. L'inspiration n'était pas une grâce qui m'avait été accordée ; la poésie me parvenait en mille morceaux, peu maniable, tranchante. Les textes mettaient des mois à se constituer, affaires de jointures, de couleurs assorties. On aurait dit que je travaillais à des vitraux, de lourds fragments de verre. Les mots restaient épars ; je n'avais, dans mon atelier d'écrivaine, que des éclats, des breloques irrégulières.

Il y avait bien de la joie dans cette activité clandestine. Créer, c'était soustraire : aux regards, au rendement. C'était garder à soi, derrière ces lourds panneaux faisant obstacle à la lumière.

Je ne sais quelle confiance a fini par grandir en moi, m'amenant de plus en plus souvent à montrer mes poèmes. À moitié dissimulée derrière des pseudonymes, incertaine, inquiète, je me suis néanmoins départie de ce que je possédais, plus tangible, plus réel que ma propre existence. J'ai admis de voir mon corps se démultiplier, mon sang couler en d'autres, ma pensée m'échapper. Je me suis vendue, peut-être. C'est alors que j'ai pu me qualifier de "poétesse".










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Jesenka Pračová



Jesenka Pračová était médecin à Prague. Elle habita longtemps une chambre d'étudiante exigüe où s'empilaient manuels, recueils et romans. Elle disait en riant que ces livres y prenaient tant de place qu'elle devrait bientôt rentrer par la fenêtre en grimpant à une échelle. On ne sait quand ni comment elle rencontra l'homme qui partagea ses jours jusqu'à sa mort en 1982. Jamais elle ne le mentionna dans ses poèmes. Le couple se présentait parfois à des soirées clandestines organisées par des autrices dissidentes, publiées en samizdat. Jesenka et son mari refusaient tout verre d'alcool et, quand l'ambiance se faisait plus chaleureuse, ils aimaient lire sans se mêler aux autres. Nous reproduisons l'un de ses textes dans la traduction de Floriane Vilibelle.



Seul le bonheur -
         Bruissement de la nuit sensible,
Ou le dimanche du cœur.

Stable dans l'eau salée, en équilibre,
         Tout à la fin de l'attente, luit

Entre les étoiles, le bel-individuel
         Qui en émane
Premier ou dernier brin d'un éclair, plein!

*

Noir vergé de la vie utérine,

A présent pour tout dire
      De l'arbre aux baies charnelles -
L'aventure du cœur au cœur de l'autre,

J'ai volé le printemps à la cime.










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Respirer



Seule l'écriture me maintient concentrée, tout entière réunie dans l'acte de créer. Autrement, je suis plutôt rêveuse et dispersée, peu capable d'accorder continûment mon attention aux choses.

Quand j'étais petite fille, c'est à la chorégraphie et à la composition que je dédiais mon temps. Je crois que le type d'art importait moins que le besoin d'être rassemblée dans la quête d'un rythme, d'une émotion diffuse en attente d'expression.

J'ai toujours ressenti une contradiction entre cet effort pour concevoir, et le profond soulagement qu'il me procurait. Dans mon journal intime, les mots de "jachère", "d'école buissonnière" et de "souffle" l'évoquent à plusieurs reprises, associés à une idée d'abandon et de fuite. L'écriture est une autre manière de respirer, une autre manière de vivre, plus ramassée et moins contrainte. Rien n'est plus éloigné pour moi de l'idée de devoir, ce qui n'empêche pas la fidélité inhérente à la poursuite de certains textes, comme par exemple les romans.

Chaque entreprise d'écriture est un terrain vague, une aire de jeu qui se soustrait partiellement aux impératifs sociaux pour inventer de nouvelles règles. Parfois, elles s'imposent dès le début, mais plus souvent, je les trouve en jouant. C'est-à-dire que je ne les subis pas : elles émanent de mes lectures, mes heures d'ennui, mes oublis, et d'innombrables moments perdus que je n'aurais cru voir ressurgir sous la forme d'une image, d'une expression, d'une virgule. Cette émancipation se paie d'une intense fatigue.

Je ne prête aucune vertu sacrée ni messianique à la création, et néanmoins il me semble que sans la pause qu'elle représente, j'aurais été étouffée par le monde environnant. Que cette liberté provisoire, aussi épuisante soit-elle, m'enlève une oppression.










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Journal, 2 novembre 2015

(http://Je n'arrive pas à télécharger les images, déso)













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Neïla S.



Neïla S. passa son adolescence à rêver, lovée près de la radio qui grésillait dans sa chambre du matin au soir. La variété, le rock, le disco, et plus rarement le jazz accompagnaient ses longues heures de lecture ou d'ennui. Elle appréciait les programmes aléatoires, les impromptus, les mouvements lents de la météo, les mots qu'on jette sans y penser sur de petits papiers. Elle se souvenait du jour précis où elle avait fini par accorder de l'attention à tous ces textes. Au lycée, elle étudait une poétesse, regard languide et boucles rebelles d'après une gravure reproduite dans l'épais manuel de lettres. "Les poétesses existent donc", songeait Neïla, "étrange qu'on ne m'en ait jamais parlé. Et pourquoi n'auraient-elles pas existé ?". Des questions se bousculaient dans la tête de la jeune fille, questions qui l'amenaient toujours plus près de son expérience, nouant des fils jusqu'alors dissociés. "Et si, moi aussi, j'avais écrit des poèmes ?". Elle n'avait pas eu conscience que son geste, celui des bouts de papier, pût avoir cette portée-là. "Et qu'est-ce que ça changerait si je me disais poétesse ?". Désormais, Neïla prit soin de réunir ses écrits dans un carnet à part. Nous reproduisons ici l'un d'entre eux.



Es-tu mon rire
Où brûlent des épines,

Le pli carmin
De l'étoffe étendue
Sur la peau du sommeil ;

Ou bien la menthe
À l'orée de mes cils ?


*


Es-tu le rêve
Au flacon renversé,

La mousse-laine
Qui recouvre les coeurs
Dormant à la fontaine ;

Ou bien le sort
Que j'avais prononcé ?










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Marie



Elle naquit plusieurs fois de père et mère inconnus, fut tour à tour femme et homme, mentit beaucoup et mourut oubliée. Les sources sont si troubles qu'il nous est impossible de brosser son portrait, ou plus modestement de résumer les grandes lignes de sa vie. Tout aussi difficile apparaît l'identification de ses nombreux hétéronymes. Elle affirmait que l'histoire littéraire s'apparentait à un grand cimetière, et qu'elle disparaîtrait autant de fois qu'elle était née. On dit que Marie était son véritable nom, mais même cela est incertain.



J'habite une chambre où tout est transparent :
les murs sont de verre, et le lit, et ma peau.
Les rideaux ont été emportés par un vent patient,
les habits et les draps ne recouvrent plus rien.
Les sentiments sont limpides, évidents, habituels,
entre le dîner de la veille et le travail du matin,
les promenades sans but où les chemins connus
semblent s'effacer sous mes pas. Une eau,
je suis une eau lente et sereine qui ne rêve plus.










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Titre: Re : Les pas perdus
Posté par: Tigrani le 23 Décembre 2020 à 12:09:20
Les extraits du journal manquent, parce que je ne suis pas parvenue à les télécharger. J'ai indiqué les endroits où ils se trouvaient, néanmoins.