Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Poésie => Discussion démarrée par: Tigrani le 30 Novembre 2020 à 18:53:47
-
On a ouvert mon corps aux quatre vents :
Le ventre est une plaine
L'utérus une baie
Et le cœur une forêt dense
Traversée parcourue foulée
Je suis une zone franche
Où l'on échange la langue contre le sang
Contre un kilo de muscle
Sans le prétexte du secret
Car en moi tout est accessible
Minerais affleurant
De la profondeur des veines
En moi tout est disponible
Aux aventures de contrebande
Aux pillages des jardins abandonnés
-
Ouf.
Violence viscérale de la vulnérabilité.
Tellement d'écho : du sort des femmes et des forêts.
La crudité des formules simples et précises :
"Je suis une zone franche"
Une sensation de ne pas épargner dans l'écriture.
Après
"Contre un kilo de muscle"
le rythme se heurte un peu je trouve.
le mot "prétexte" aux sons concaténés, que j'aurais mieux entendu en clôture qu'en milieu de vers.
"Minerais affleurant
De la profondeur des roches"
Le minéral est curieusement doux après le registre anatomique quasi-boucher. J'aurais préféré une enchère ou au moins une équivalence. Une intuition : peut-être laisser entendre encore un peu l'hybridité ambigüe roche/viande en éludant, justement, la redondance du mot "roches".
La rime qu'on a envie de scander : accessible/disponible, très efficace en rappel, en liant, peut-être encore plus si elles étaient plus proches l'une de l'autre (peut-être que mon oreille est trop habituée au rap/slam qui ne s'autorise que rarement, ou j'ai l'impression, des battements larges).
Contrebande : mot rapace, parfait, qui crochète.
Jardins abandonnés : je goûte moins l'insistance végétale sur le corps féminin, je l'ai trop vue être l'instrument de sa transformation en "terre" puis en "territoire". J'aurais mieux aimé poursuivre avec la joaillerie ou la minéralité pour laisser la forêt, la plaine et la baie dans leur géographie intime sans les rappeler au poncif du "jardin violé".
C'était une lecture très particulière qui provoqua une vive émotion, l'entrelacs de cru(auté/dité) avec la douceur, la violence qui sourde sans résistance, presque comme une vapeur, c'est ... wahou... je n'avais jamais lu quelque chose qui m'évoque tout ça.
Bien entendu, c'est un ressenti intime et personnel de lecteur et d'écrivant. j'évite généralement de trop commenter la poésie tant je tiens la rencontre avec un texte poétique comme relevant de l'intime (celui de l'auteurice comme de la personne lectrice) et dès lors ma subjectivité propre ne me paraît que rarement pertinente, mais disons qu'une émotion de lecture si particulière ne pouvait que me faire déroger à cette règle lâche. Merci beaucoup tout plein !
-
Oh merci Aube ! Toutes tes remarques sont pertinentes.
Pour le lieu commun final, je le concevais comme une image ironique, un réinvestissement acerbe d'un cliché poétique après la boucherie ... Jardin pillé, pour ne pas dire dépecé ...
Merci beaucoup !