"Les jours de vent à la nuit tombée, on entend des fantômes parler" me disait mon frère dans le jardin de nos grands-parents, alors que bruissaient les feuilles du châtaigner. "Les arbres nous transmettent des messages". C'est ainsi que ces lieux furent déclarés hantés, des voix basses et légères les traversant le soir, quand je sortais de la boîte d'observation "astronomique" mes lunettes en carton et que je m'étendais dans l'herbe, le visage tourné vers les étoiles. L'environnement n'était pas muet, il était complice. Les arbres, je les considérais avec un mélange de crainte et de respect, redoutant les mauvais présages, mais également curieuse de recueillir des confidences.
J'avais alors quatre ans. Je connaissais par cœur chaque recoin de la propriété : les allées de roses, le hêtre où me percher, le potager, la fosse aux légumes pourris, les cerisiers espacés, les boutons d'or, les refuges. À l'intérieur, gardée par les murs épais, la chambre à l'horloge arrêtée, ses poids immobiles comme des planètes dorées suspendues dans leur course. On ne quittait toujours ces lieux qu'avec chagrin. Pourtant, ils recelaient aussi des pièges, provoquant chutes, écorchures et brûlures ; des plantes qu'il ne fallait pas toucher, et encore moins avaler. Ce fut là aussi que peu à peu, grand-mère s'affaiblit, jusqu'à ne plus pouvoir marcher. Elle mourut à l'hôpital en plein hiver, loin de chez elle, et c'est comme si le froid s'était engouffré durablement dans la maison, comme si les pièces s'étaient mises à geler, aussi figées que l'horloge. Je rangeai mes lunettes d'astronome. Il n'y avait plus rien au ciel à regarder, puisque je ne pouvais y deviner grand-mère.
Nous revînmes dans cette propriété pour rendre visite à grand-père, même s'il préférait recevoir chez sa nouvelle compagne, habitant une autre ville. Le jardin était ordonné comme dans ma petite enfance, débordant de fruits et de fleurs : il constituait une image assez exacte du passé. Les fantômes, quand à eux, continuaient à chuchoter plus près de notre oreille ; on aurait même dit qu'en nous, ils s'étaient confondus. Peut-être était-ce un sortilège de cette tristesse que nous ressentions dans l'anticipation d'une perte, d'une séparation définitive avec ces murmures, ces arbres, ces meubles lourds de campagne. Peut-être étions-nous les acteurs de réminiscences à venir. Il y a des lieux où l'on ne revient que pour y fabriquer des souvenirs. Des lieux que le deuil a déjà envahis ainsi qu'une herbe invisible, l'ivraie des regrets, une douceâtre nostalgie. Tout le monde savait qu'un jour, la maison serait vendue.