Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Fred Pollux le 22 Novembre 2020 à 13:59:27

Titre: Delicatessen
Posté par: Fred Pollux le 22 Novembre 2020 à 13:59:27
La journée avait mal commencé. Une querelle de couple où son épouse avait eu, une fois encore, le dernier mot. Et elle avait eu raison, une fois encore, il le savait, et il n'avait pu qu'accepter sa défaite, une fois encore. Et ce dernier mot était : "Puisque tu y tiens tant, à tes rillettes, tu iras te les chercher toi-même !".

Jacques n'avait jamais mis un orteil dans un magasin. Les courses, c'était réservé aux femmes. Dans sa famille, aucun homme n'aurait enfreint cette règle dictée par la nature. Jamais ! On racontait que son oncle Maurice avait préféré manger le cuir de ses chaussures plutôt que de se rendre au marché, alors que sa tante Adèle était alitée depuis deux jours avec une méchante fièvre (et le gentil docteur).
Que sa propre épouse, l'amour de sa vie, l'envoie ainsi à la charcuterie, c'était une condamnation, la perspective d'une entaille profonde dans sa virilité. Mais il n'avait pas le choix. Alors il enfila son manteau le plus gris, et prit le chemin du bourg, le pas sec et l'humeur aussi sombre que le ciel maussade de ce samedi hivernal.

Arrivé à la charcuterie, sans surprise il se trouva en terre féminine : une cliente, devant lui, terminait sa commande. Le charcutier, derrière sa vitrine généreusement garnie d'appétissante cochonnaille, était un homme au visage sympathique, à l'embonpoint sympathique, à la grosse moustache sympathique, à la calvitie sympathique, à la cinquantaine sympathique. C'était un homme sympathique. Il était assisté de sa moitié, qui, menue, devait en faire le quart. Elle était avenante, souriante, charmante, et son décolleté faisait bien vite oublier les sentiments coupables qu'on avait éprouvés un instant plus tôt devant les jambons persillés et les saucissons.
 - Et avec ça ?
 - Ce sera tout.
Ce langage codifié hérissa le poil déjà bien dressé de Jacques. Il détestait les expressions populaires, les lieux communs et les dictons. Ça le rendait nerveux, ça lui faisait monter une haine sourde du fond de ses entrailles.
 - Vous voyez avec Pauline pour régler ?
La moustache se tourna vers Jacques :
 - À nous deux ! Dites moi tout !
Jacques se sentit défaillir en sentant l'inéluctable bouffée de haine, de dégoût et de désespoir monter en lui. "Dites moi tout"... Il était venu pour souffrir, mais pas à ce point. "Dites moi tout"... ces mots affreux avaient dû être inventés par le Grand Inquisiteur Bernard Gui au XIVe siècle, en arrachant les ongles d'innocents. Seuls des suppôts de Satan, des psychopathes sanguinaires ou des garagistes pouvaient utiliser ces mots. Envahi par la nausée, Jacques était la proie de pensées confuses qui se bousculaient dans sa tête douloureuse : "ce monde est à la dérive… je ne veux plus… je ne peux plus… Dieu, je doute de Toi… envoie moi un signe, abrège mes souffrances…"

 - Ça va, Monsieur ? Je peux vous aider ?
Le souffle court, l'œil hagard et un index fébrile pointé vers la vitrine, Jacques parvint à glisser entre ses dents serrées :
 - 'veux des rillettes, là… deux cents grammes…
Le charcutier empoigna la terrine avec ses doigts joviaux et boudinés, pesa et proposa :
 - Y en a un peu plus, je vous le mets quand même?
Dieu n'existait donc pas. Le malheureux client maudit cet imbécile de Charles Martel: si le militaire n'avait pas arrêté les Arabes à Poitiers en 732, Jacques ne se trouverait certainement pas dans ce temple du cochon à désespérer de l'humanité.

Son cerveau cessa de fonctionner. Mieux valait ne plus penser et vivre en bête docile. Beati pauperes spiritu. Il passa à la caisse.
Alors que Jacques composait machinalement son code sur le terminal de carte bancaire, Pauline lui proposa de goûter le fameux pâté de tête de son mari, spécialité et fierté de la maison. De petits dés piqués de cure-dents étaient à la disposition de la clientèle. Le désespéré en prit un et l'introduit dans sa bouche comme s'il s'agissait du curare salvateur qui le libérerait de ses souffrances.

Et ce fut l'illumination. C'était tout simplement divin. Dieu existait, Deo gratias, il avait un tablier immaculé et une grosse moustache, et un ange à la poitrine généreuse le secondait.
Jacques sortit de l'échoppe comme dans un rêve cotonneux. Le soleil avait chassé les nuages et réchauffait la ville et les cœurs endoloris. Arrivé au domicile conjugal, le bienheureux aima sa femme (un peu surprise) comme au premier jour.

Titre: Re : Delicatessen
Posté par: dc85 le 22 Novembre 2020 à 16:35:40
Descartes a bien essayé (je dis bien essayé) de prouver l'existence de Dieu, mais ta preuve à toi est incontestable. En plus elle est rigolote. Je vais immédiatement l'appliquer sur un morceau de brie acheté ce matin même pour voir si, moi aussi j'ai la divine révélation.
Tout y est : le caractère du macho, le commerçant mielleux et ton antipathie pour les garagistes.

A bientôt de te lire
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Claudius le 22 Novembre 2020 à 16:51:10
 :D :D :D

Sympa ton texte ! J'ai dégusté sans modération.

Ah ! Les idées ancestrales, les petites filles en rose, les garçons en bleu. Les filles à la cuisine, les mecs au garage ! Les courses c'est madame, la sieste c'est monsieur...

Mais voyons si les arabes n'avaient pas été arrêtés à Poitiers, les rillettes n'existeraient pas !

Cette petite phrase, passée dans le langage courant : "dites-moi tout" en général je réponds :"Tout" parfois ça tilte en face et parfois pas... ou du moins après un certain temps. Mais ça déride dans tous les cas.

Enfin tout ça pour dire que ton personnage n'a que de la gueule quoi ! Un pâté de tête et il fait plus la tête !

J'ai passé un excellent moment.

 ;) ;)

Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Fred Pollux le 22 Novembre 2020 à 19:35:01
Bonjour Claudius !  ;D
Merci pour ton commentaire. Très heureux que mon petit texte t'ait amusée !
Hé oui, je propose la saucissonthérapie pour apaiser les âmes...

Bonjour DC,
Merci pour ton adhésion au concept. De mon côté je vais essayer de cultiver ma spiritualité avec une bolognaise faite maison (si le Grand Barbu se manifeste, j'espère juste qu'il ne mettra pas de poils dans la sauce).
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Earth son le 22 Novembre 2020 à 19:41:46
Très amusante cette petite histoire.
Comme quoi les hommes peuvent faire quand ils veulent et découvrir de nouveaux horizons ;D

Juste une remarque de forme sur tes dialogues. Tu as mis des tirets simples collés à ton texte au lieu des tirets cadratins avec un espace.

Au plaisir de te relire  :)
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Mathieu le 22 Novembre 2020 à 20:38:29
Vraiment sympa cette petite tranche de.... vie !
Ca me surprend toujours ces couples où les tâches sont si distinctement distribuées... Monsieur ne "sait pas" faire les courses, madame n'a jamais fait le plein de la voiture... C'est fou !
Joli mise en scène, bien marrante !
Je suis solidaire de ton personnage concernant les consternantes formules toutes faites. Celle qui me sort par les yeux depuis quelques années : "y'a pas de soucis" GRRRRRR
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Elina le 22 Novembre 2020 à 21:59:02
Elle est bien rigolote cette histoire !

L'humour est présent en bonne dose, j'adore  :D
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: dc85 le 23 Novembre 2020 à 08:27:22
Moi, quand on me demande "dites moi tout", j'obéis et je réponds "moi tout"
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Feather le 23 Novembre 2020 à 08:48:27
Sympatoche cette histoire , j'en garde le sourire aux lèvres et le pâté entre les dents.

Merci beaucoup pour ces quelques minutes d'évasion et de plaisir.
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Cendres le 23 Novembre 2020 à 08:58:35
Il est rigolo ton texte.
Le sujet est volontairement léger, mais pour d'autre chose, tu as des hommes qui ont ce raisonnement.

Ton texte j'ai bien aimé le lire. Il se lit facilement.

Mais bon je pense que si il achète juste a la boucherie, il va lui manquer d'autre choses.  Si après il va acheter une salade et des biscuits, il aura vécu une journée plein d'aventures^^
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Danaliel Lofen le 23 Novembre 2020 à 12:32:15
C'est frais,  personnellement, j'ai connu un schéma complètement inverse. Mon grand père adorait aller faire les courses pour discuter et se tenir au courant des nouvelles de son quartier. Alors que ma grand mère c'était sa hantise. Pareil pour mon père, c'est lui qui depuis ma naissance, fais les courses, par peur de ne pas avoir ce qu'il veut.  Qu'importe, je me suis en revanche parfaitement glissé dans les pompes du personnage en ce qui concerne ses maux, ses réactions à l'ambiance du petit commerce sentent tellement le vécu! Tout cela pour finalement s'avérer être pleinement satisfait et illuminé par une petite "fierté maison".

J'ai adoré, merci pour le texte, bonne continuation! ^^

Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Fred Pollux le 23 Novembre 2020 à 21:34:07
Wow !
Merci Earth Son (je n'ai pas trouvé le tiret cadratin, mais j'ai aéré avec quelques espaces. Ça améliore effectivement la lisibilité), Mathieu (y'a pas de saucisse), Elina, re-DC (moitou), Feather (n'oublie pas que tu en as encore un peu entre les dents...), Cendres (l'aventure un caddie à la main) et Danaliel pour vos commentaires qui me font bien plaisir !
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Earth son le 23 Novembre 2020 à 22:21:37
Normalement tu fais le tiret cadratin en appuyant deux fois de suite sur la touche du tiret. Avec l’espace, les deux tirets se « collent »
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Chapart le 25 Novembre 2020 à 20:55:11
Salut salut,

D'abord les pinaillages !  :)

Une querelle de couple où son épouse avait eu, une fois encore, le dernier mot. Et elle avait eu raison, une fois encore, il le savait, et il n'avait pu qu'accepter sa défaite.

Je suis pas convaincu par la répétition de "une fois encore". Autant en bas, la répétition de "sympathique" marche super bien je trouve, mais là en début de texte je suis pas sûr de bien voir l'effet. Le narrateur a un côté assez caricatural (et un peu cliché mais ça marche plutôt bien), sauf qu'en début de texte on le sait pas vraiment encore. Du coup à mon sens il faudrait vraiment accentuer la répétition (en mettant un troisième "une fois encore" par exemple, ou en mettant peut-être le second en début de phrase) pour que ça marche. Là ça m'a fait plus tiquer qu'autre chose.

Jacques n'avait jamais mis un orteil dans un magasin. Les courses, c'était réservé aux femmes. Dans sa famille, aucun homme n'aurait enfreint cette règle dictée par la nature. Jamais ! On racontait que son oncle Maurice avait préféré manger le cuir de ses chaussures plutôt que de se rendre au marché, alors que sa tante Adèle était alitée depuis deux jours avec une fièvre (et le docteur).

Là par contre j'aime bien, on cerne mieux le personnage. Juste un petit doute sur "sa tante Adèle" : ça se rapporte au narrateur alors que le sujet de la phrase est "l'oncle Maurice", du coup ça serait plus cohérent à mon sens de mettre "sa femme Adèle" (ou "sa femme la tante Adèle")

Alors il enfila son manteau le plus gris, et prit le chemin du bourg, le pas sec et l'humeur aussi sombre que le ciel maussade de ce samedi hivernal.

Pas convaincu par "aussi sombre ... que maussade". Je virerais carrément maussade, je crois. Ou peut-être "aussi sombre que le ciel était maussade".

Le charcutier, derrière sa vitrine généreusement garnie d'appétissante cochonnaille, était un homme au visage sympathique, à l'embonpoint sympathique, à la grosse moustache sympathique, à la calvitie sympathique, à la cinquantaine sympathique. C'était un homme sympathique.

Déjà dit plus haut mais là j'aime bien la répétition et la construction rythmique  :D

- 'veux des rillettes, là… deux cents grammes…

je comprends l'effet recherché avec le " 'veux", mais je suis pas sûr qu'à l'oral il le dirait vraiment comme ça... "j'aimerais" ou "aimerais" si vraiment on veut insister sur le côté gêné me semble quand même plus réaliste. Ou alors simplement "... des rillettes, là"

Alors que Jacques composait machinalement son code sur le terminal de carte bancaire, Pauline lui proposa de goûter le fameux pâté de tête de son mari, spécialité et fierté de la maison.

Détail inutile : il me semble qu'il y a relativement peu de stands de marché où on peut payer par carte bancaire...

Le désespéré en prit un et l'introduit dans sa bouche comme s'il s'agissait du curare salvateur qui le libérerait de ses souffrances.

 :D

Au global et comme les autres, j'ai passé un agréable moment. Le texte est drôle, bien rythmé. Le personnage fait un poil cliché à mon sens mais en même temps je trouve que ça marche bien dans un texte comme celui-ci.

Merci pour le partage !  :)
Chapart
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Fred Pollux le 25 Novembre 2020 à 23:51:57
Salut Chapart,
Merci pour toutes ces remarques !

Oui, pour la répétition d' "une fois encore", j'avais hésité à la tripler. Je crois que je vais ajuster ça.

Effectivement, la tante Adèle peut prêter à confusion. Je vais corriger ça.

Pour ce qui concerne le ciel maussade, je crois que je vois ce que tu veux dire, mais je dirais que ça se discute...

"'veux" était plutôt volontaire: le pauvre homme est dans un état tel, que le conditionnel ne lui est plus accessible, le cerveau en pleine régression animale. Mots simples, temps simples extraits douloureusement de sa mâchoire crispée. Enfin... Bref... J'aurais tendance à garder.

La carte bancaire : En fait j'imaginais la scène dans une boutique... Il manque donc peut-être un repère spatial dans mon texte. Je vais y réfléchir. Celà dit, le détail n'est effectivement pas très utile.

Encore merci pour ta lecture !
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: True Duc le 27 Novembre 2020 à 19:07:01
J'avais déjà vu ton blase passait deux trois fois. Et, z'rigole à chaque fois.
J'aime beaucoup ton écriture et son humour  "qu'on dirait que c'est léger, mais, qu'en fait pas tant que ça".
Merci. Juste merci.
Titre: Re : Delicatessen
Posté par: Fred Pollux le 29 Novembre 2020 à 08:10:17
 Merci à toi, True Duc. Ton commentaire me va droit au cœur.