Selva
Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura
Ché la diritta via era smarrita
DANTE
And this is why I sojourn here,
Alone and palely loitering,
Though the sedge is withered from the lake,
And no birds sing
John KEATS
L’aube se levait, lourde et mystérieuse, perçant avec peine l’obscurité des nuages. En ces temps-là, la lumière était avare et les jours plus sombres qu’aujourd’hui.
Le silence régnait sur la terre, plus cruel encore que la pénombre. Nulle cité n’avait encore dressé ses tours vers le ciel, nulle route ne sillonnait les espaces infinis. Le génie des hommes, naïf et malhabile, ignorait encore la force de la pierre. Seules des pistes grossières se frayaient un chemin à travers des campagnes désolées, péniblement arrachées à la forêt insondable.
Les constructions étaient frustes, construites à la hâte, comme si les hommes n’avaient pas tout à fait renoncé à leur vieil instinct nomade. Quelques masures recouvertes de terre séchée, entourées par des palissades mal équarries, rempart fragile, mur dérisoire destiné moins à défendre qu’à apaiser une crainte farouche pour tout ce qui venait du dehors.
Venu du sud, le christianisme avait péniblement gagné ces lointaines contrées. Quelques hommes de foi, plus aventuriers que missionnaires, avaient porté avec eux la parole du Christ et bâti de fragiles églises. Mais nombreux persévéraient dans les anciennes croyances, préférant les bruissements mystérieux des arbres aux miracles trompeurs de la lointaine Canaan. C’était l’Âge de la Forêt, antique et ténébreuse, dont la mémoire se perdait dans les replis sourds et fabuleux des origines.
Dans l’un de ces hameaux tristes et reculés, alors que l’aube se levait, un jeune garçon prit une importante décision. Hans quitterait le village, et partirait à la recherche de son père qu’il n’avait jamais connu.
Hans avait toujours vécu à l’écart, fuyant l’allégresse des autres enfants. Pensif et grave, il aimait surprendre l’aurore timide et fragile, alors que le givre recouvrait encore le chaume des masures. Il connaissait le chant du ruisseau qui court sur son lit de pierre, l’éveil blond des cascades qui sourdent d’entre les rocs nus ; les trilles de l’alouette et du merle lorsque le printemps, tardif mais joyeux, festonnait les prairies de mille couleurs. La nature était pour lui Amour, et il aimait s’endormir au creux d’un arbre, à la nuit tombée, alors que les étoiles scintillaient tristement, captives de leur monde glacé.
Ce caractère, Hans le tenait de son père. Ce dernier avait été autrefois la joie de sa mère, ils s’étaient unis dans l’amour de leur jeunesse, libres encore et ignorant les désillusions qui surgissent avec l’envol du temps. Hans était né de cette passion heureuse et tendre.
Un jour pourtant, alors qu’il s’était aventuré à l’extérieur du village, son père n’était jamais revenu. Sa mère demeura inconsolable et perdit peu à peu l’esprit, préférant à l’âpre solitude les consolations illusoires du souvenir. Elle s’éteignit finalement, flamme gracile soufflée par l’un de ces chagrins dont on ne guérit pas. Hans demeura seul ; il fut élevé dans la maison commune du village en compagnie des autres enfants délaissés. Avec le temps, sa solitude s’accrut : il refusa de prendre une femme à l’heure où les autres hommes revêtaient leur ceinture virile. Absorbé dans ses méditations, refusant la consolation du prêtre et les promesses de la résurrection, son cœur était ailleurs, attiré par la puissance fascinante de l’extérieur, au-delà des murs.
Ce matin-là, Hans quitta le village, le dos aux souvenirs et la tête vers l’Inconnu.
Des jours durant, il chemina seul, suivant les pistes animales – daims et sangliers – qui longeaient les lisières. Il traversa de vastes prairies endeuillées avec l’horizon pour seule compagnie. Autant que possible, il évita les autres villages, se méfiant de l’hospitalité factice des hommes. Il avait appris à se garder de la haine cachée derrière chaque sourire.
Son instinct le guidait au plus profond des terres, là où gisait la mémoire du monde, ensevelie entre les racines des arbres primitifs. Il suivit au clair de lune des sentes perdues, franchit des rocs abrupts aux sommets blanchis par les ans. Parvenu sur un haut plateau désertique, il traversa les ruines d’une antique cité dont les murs effondrés portaient encore la trace d’obscurs symboles. Hans, ignorant que la pierre pût servir d’assises à de formidables monuments, ne crut reconnaître dans ce sépulcre qu’un étrange caprice de la nature. Un sentiment singulier l’envahit pourtant : il pressentit tous les reniements de l’existence, la lutte éternelle de la vie et de la mort, prise dans un cycle sans fin, ployant aussi bien le dos des hommes que les cimes couronnées d’azur des montagnes.
Il abandonna ces vestiges sans nom, laissant là les fragiles fantômes de ceux qui, depuis longtemps, avaient fui le souvenir des hommes.
Toujours, il recherchait son père – ce père qui, les années passant, avait perdu dans sa mémoire jusqu’à son visage. Parfois, lorsque le sommeil l’enveloppait dans ses bras sombres, il croyait l’apercevoir, ombre parmi les ombres, triste forme solitaire errant sur les chemins du rêve. Toute sa vie avait été façonnée par ce père absent, ce père qui le guidait secrètement, l’aidant à distinguer le bien du mal, à supporter les affronts des hommes, les injustices. Ce père qui, comme lui, préférait aux labeurs du quotidien les profondes rêveries aux abords des lisières.
Sa quête le conduisit au seuil d’une forêt étrange et redoutable. Ah ! Qui n’eût tremblé devant si profonde obscurité ! La lumière, déjà si rare, disparaissait entre les rameaux impénétrables. Un silence glaçant, aussi vieux que la terre elle-même, sourdait d’entre les racines noueuses des chênes millénaires. Hans recula avec effroi. Pour la première fois, la nature cessait d’être un berceau aux bras almes ; il comprit qu’il existait des royaumes ensevelis, des terres froides et mystérieuses où l’humanité ne pouvait s’aventurer impunément. Déjà, la terreur s’insinuait dans ses veines, glaçait son sang jusqu’au cœur. Il s’apprêtait à faire demi-tour, lorsque soudain, un chant mystérieux s’éleva lentement dans l’air immobile. La voix, douce et languissante, roulait à travers les bois sombres, semblable au rossignol qui pleure au crépuscule le souvenir des jours enfuis. Hans n’en pouvait reconnaître les paroles, mais il sentit l’intense mélancolie des âges à jamais écoulés, de la joie et des plaisirs disparus dans les cendres du temps.
Le jeune homme franchit le couvert de l’épaisse ramée. Il marcha longtemps, dans une obscurité totale, suivant uniquement la voix qui le précédait, légère et subtile, telle le souvenir incertain d’un songe aux portes du sommeil. Bientôt, il parvint à une clairière. La voix lentement se tut.
Une Dame, belle et majestueuse, sortit des ténèbres de l’antique forêt. Elle portait au front un sceau d’argent, clair et mystérieux, et sa chevelure se mêlait à la nuit. Lentement, elle vint vers le jeune homme, élevant ses bras blancs, le regard empli d’une tendresse infinie. Sa voix s’éleva, tranquille et calme, et Hans reconnut le chant qui l’avait guidé jusqu’ici.
Le jeune homme suivit la Dame au plus profond de la forêt. Ils franchirent des portes d’Ivoire et de Corne, traversèrent à l’aide d’une barque mystérieuse des lacs aux troubles lueurs. Enfin, ils parvinrent dans une splendide et vaste caverne - antre sibyllin niché dans le creux d’une colline sans âge. La Dame s’assoupit, la tête posée sur les genoux du jeune homme. Avant de fermer les yeux, elle lui murmura des mots étranges et mystérieux, dont la signification le bouleversa jusqu’au plus profond de son cœur. Longtemps, il veilla dans l’obscurité, tenant la Dame contre lui, puis il sombra lentement dans un sommeil plus profond que la mort.
En songe, d’étranges formes lui apparurent. Il vit des Rois blancs découronnés, aux lèvres pâles et exsangues ; des princes défaits aux cheveux de neige, des poètes mélancoliques au regard triste et grave. Tous le pressaient, tentant vainement, avec leurs voix muettes, de prononcer des mots interdits. Effrayé, Hans voulut s’arracher à leur étreinte, lorsqu’une forme plus lumineuse s’approcha lentement. Là, dans la terreur de la nuit, malgré la fuite des années, il reconnut son père. Son visage était empreint d’une sombre tristesse, ses yeux versaient des larmes de sang. Hans voulut courir vers lui, l’étreindre de toutes ses forces, mais une puissance inconnue le retenait.
Au réveil, la Dame avait disparu. Hans quitta la caverne, mais ne put jamais retrouver le sentier qui l’avait conduit au cœur de la forêt. Les cheveux blanchis, le visage creux, il erra éternellement sous le couvert de l’obscure ramée, fantôme pâle, ombre fragile à jamais perdue sur le seuil du souvenir…