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C’est fou comme la vie peut basculer en une seconde, comme ce samedi soir à “La Bonne Aventure” ; un café-restaurant de Wazemmes, face au marché. L’on y vient bien sûr pour retrouver ses amis, manger et boire, mais aussi écouter ou jouer de la musique, écouter des poètes, des slammeurs ou pourquoi pas dire ses propres compositions.
Ce soir il y a Angelo, un vieux monsieur de petite taille, jovial, qui marche avec une canne et ne quitte jamais son chapeau ; minuscule, il porte toujours avec élégance des vêtements bariolés. A l’intérieur de cet établissement fraichement repeint en blanc et gris pâle, il fait figure d’oiseau exotique, surtout si en plus il se met à chanter; pas de micro et pourtant sa voix résonne dans tout le café. Pas d’instrument, pas d’orchestre, pas d’ampli, mais malgré ses 80 ans, il surfe bien sur les nouvelles technologies : avant de commencer, il sort son smartphone, hèle Michaël, le garçon derrière le bar pour qu’il branche le Bluetooth et qu’il puisse choisir son accompagnement. Son répertoire alterne entre chants républicains de la Guerre d’Espagne et chansons galantes un peu désuètes ; à sa façon de regarder les femmes, pas besoin de comprendre l’espagnol pour deviner qu’il a changé de registre.
Et puis il y a aussi Margaux, la patronne des lieux, qui le chouchoute comme s’il était son grand-père ; pas sûr qu’il paie toujours ses repas! Ce soir, on a le choix entre crêpe aux champignons ou spaghettis bolognaise. Elle aime voir les gens heureux autour d’elle, faire plaisir à ses clients ; le fric, il lui en faut mais ce n’est pas son but ultime ; alors quand un client réclame un plat vegan, pas de problème, elle a de quoi s’adapter, l’essentiel est qu’il reste, qu’il apprécie un bon plat à sa convenance passe un agréable moment avec d’autres. Angelo est toujours là, mais il a laissé la place à un trio de jazz qui commence à s’installer, à régler les balances. Il n’y a pas longtemps qu’elle a repris ce café et l’endroit commence à prendre son empreinte, un lieu de détente et d’expression artistique ; on discute un peu, on ne vient pas juste pour consommer.
« - C’est vraiment bien ce que tu as réussi à faire. Et puis ça a l’air de bien marcher, il y a pas mal de monde, lui dis-je.
- Je suis contente, on commence à parler du café, j’ai même eu droit à un article dans la Voix du Nord, mais pour la trésorerie c’est encore juste, il me reste des travaux à faire, revoir l’installation électrique, c’est essentiel pour les groupes. »
Les musiciens s’affairent ; régler le sont dans un endroit somme toute assez petit, pas si simple. Le bassiste commence à tester son instrument en jouant les premières mesures de “Stand By Me” ; soudain, BAM! Court-circuit, plus de son bien sûr et le café est plongé dans le noir. Vraiment de quoi péter les plombs. Dans l’obscurité, les torches des portables ressemblent à des étoiles par une nuit claire, mais Margaux n’est pas d’humeur poétique ce soir ; les gens ne manqueront pas de raconter l'incident, de poster des photos sur les réseaux sociaux ; la mairie finira par en être informée et décidera la fermeture administrative, une véritable catastrophe pour son établissement qui fonctionne avec un budget déjà serré. S’aidant de sa torche elle se dirige vers la cuisine ; ce qu’elle découvre est tout simplement insoutenable : le corps de Saïd, le cuisiner gît étendu sur le sol tenant encore dans sa main droite l’arme avec laquelle il semble s’être tiré une balle dans la tête ; le projectile a terminé sa trajectoire dans le compteur électrique, d’où la panne. Elle doit appeler la police, cette fois la fermeture est certaine.
Des larmes lui montent aux yeux ; elle l’aimait bien Saïd, pourquoi a-t-il fait ça ? Elle n’avait rien remarqué et commence à culpabiliser. Pourquoi ici ? Sur son lieu de travail ? Il semblait pourtant heureux, il aimait son job et s’était vraiment épanoui depuis son mariage avec Nathalie, une musicienne techno-rock amie de Margaux. S’essuyant les yeux, car elle pleure maintenant à chaudes larmes, elle remarque une vitre brisée, les débris de verre à l’intérieur, la fenêtre ouverte. Et s’il avait été assassiné ? A la cuisine, Il manipulait du porc pour les planches apéro, utilisait du vin ou des alcools pour les sauces ; lorsqu’il venait aider au comptoir, il lui arrivait parfois de boire une bière ou un verre de vin ; or aujourd’hui, certains voyaient en ces gestes anodins un motif suffisant pour tuer. Salopards !!!
Ses pleurs sont devenus des sanglots. A genoux près du corps de son employé et ami, elle revoit défiler le film de cette belle aventure. Serait-elle terminée ?
NOOOON ! Hurle-t-elle.