Cela faisait la sixième fois cette semaine qu’il empruntait la ligne 7 du métro jusqu’à Grand Central Station. De là, Christopher rejoignait toujours Park Avenue via la 59ième rue à pas de loup. Comme la plupart des individus paranoïaques, le quadragénaire aux yeux bleus souffrait de troubles obsessionnels compulsifs. Où qu'il aille dans la rue, le pauvre homme se sentait comme épié, complètement perdu et abandonné, au beau milieu de tous ces gens qui le dévisageaient au passage; des badauds pour la plupart et des navetteurs surexcités.
Avec son air plutôt effrayé, Chris donnait l'impression d'être pourchassé par d'étranges quidams qui apparaissaient puis disparaissaient l'instant d'après. Il avait l'intime conviction d'être étroitement surveillé par des agents du gouvernement, le FBI, la NSA, la CIA...
Le journaliste appeuré ne pouvait s'empêcher de soupçonner l'une de ces agences gouvernementales d'être à l'origine de cette chasse aux sorcières. Depuis quelques temps, ces soupçons se portaient sur les services secrets et quelques membres de son entourage....
Et quand il ne s'agissait pas des hommes du gouvernement, Chris devait se méfier de toute personne suspecte qui officiait dans l'ombre pour les services de renseignement étrangers.
Christopher Heller se déplaçait prudemment dans ces allées folles grouillant de touristes et de piétons à cette heure de la journée. Un détour plutôt étrange pour celui qui détestait prendre les bains de foule à la descente. D'habitude, Christopher se dépêchait de rentrer chez lui pour éviter la cohue new yorkaise des fins d’après-midi. L’ex reporter de guerre au chômage jouissait depuis peu d’un luxueux appartement en haut d'un immeuble situé au coin de la 94ième et West avenue; non loin de Central Park, aux environs des quartiers chics de Manhattan.......
Christopher passait ses fins d'après-midi, seul, reclus dans son nouvel appart, à broyer du noir, sans motivation aucune, sinon, quotidiennement en quête d’une paix intérieure qu’il ne retrouvait plus que chez les alcooliques anonymes, ou en de rares circonstances, dans les thérapies de groupes au centre national d’aide pour les vétérans.
Tout ce qu’il désirait à ce moment précis de sa malheureuse existence, c’était d’oublier, reconstruire sa vie et changer de carrière; définitivement. On a beau fuir le passé cependant, il finit toujours par nous rattraper disait l'autre.
Depuis qu’il ne faisait plus la une des quelques rares tabloïds qui faisaient encore échos de sa libération par le Groupe Etat islamique, le survivant, l’avait on surnommé dans les pages sensationnelles du Washington Post, au rescapé dans les rubriques beaucoup plus insolites du New York Times et tribunes du genre, dans le New Yorker ou le Huffington Post, Chris passait son temps libre à flâner dans Central Park à la recherche d’une forme quiétude qu’aucune solitude apparente, ou aussi profonde soit elle, n’était à mesure de lui apporter. Mais en cette matinée d’automne empreinte de nostalgie et de souvenirs quelques peu troublants, d’images violentes et d’affrontements sanglants se succédant inlassablement dans les méandres son esprit, Christopher était décidé à franchir le pas en foulant le rez-de-chaussée du 200 Park Avenue...
Aussi vrai fut il victime de violence et de sévices répétés tout au long de sa capture, Chris était régulièrement sujet à de violentes crises de panique après son retour de Syrie, mais sa rencontre avec le Dr Carmichael lui apportait paix et réconfort, une sorte d’apaisement qu’il n’avait pas encore ressentie depuis sa descente aux enfers. Il ignorait vraiment pourquoi elle lui procurait une telle accalmie. Peut-être parce qu’elle lui ressemblait tant. Le Docteur Chloe Carmichael était le portrait craché de la jeune femme qui de jour comme de nuit hantait ses pensées. Elle lui ressemblait trait pour trait, avec quelques tâches de rousseur en moins, le teint beaucoup plus pâle, les cheveux chatains et les sourcils encore plus froncés. Ce visage angélique qui le réveillait chaque fois lorsqu’il tombait dans les pommes s’était enfin matérialisé en chair et en os. Et ce n’était point pour lui déplaire. Loin s’en faut. Chris était pour ainsi dire obsédé par son nouveau toubib...