Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes mi-longs => Discussion démarrée par: Dock76 le 15 Octobre 2020 à 20:48:45

Titre: GIC
Posté par: Dock76 le 15 Octobre 2020 à 20:48:45
 Une Affiche

 Le sigle était apparu petit à petit dans les plus grandes villes. Au début, les trois lettres G.I.C fleurirent sur quelques murs d’établissements publics, mais personne n’y prêta attention au milieu des tags habituels dont la plupart défiguraient le paysage urbain un peu partout.
 
  Peu à peu, le nombre d’inscriptions augmenta. Il augmenta tellement, que le mystérieux sigle commença à devenir visible au bout de quelques semaines. Ces trois lettres étaient plaquées un peu partout sur les murs à la peinture rouge, à la bombe ou au pinceau, sans style particulier. Juste trois lettres déposées là, comme ça, sans apparemment de raison précise et avec encore moins de signification affichée.
 
  Vint le moment où il y eut tellement de GIC dans les rues des villes, qu’un journal local s’y intéressa. L’information fit boule de neige et des médias de plus en plus importants se prirent de passion pour ce fait mystérieux. Il ne se passait pas un jour sans que de nouvelles inscriptions sauvages n’apparaissent. Bien sûr on tenta de surveiller les rues le soir : la police pour arrêter le groupe de plaisantins qui s’amusaient à peinturlurer les bâtiments publics, les journalistes pour réussir à trouver quelqu’un qui pourrait expliquer la signification de ce sigle et la raison de cette action groupée. Malheureusement, les quelques personnes qui furent repérées ou appréhendées avouèrent qu’elles faisaient cela un peu par mimétisme. Ayant vu GIC apparaître, elles avaient trouvé ça drôle et avaient décidé, dans leur coin, de participer à l’enthousiasme général et anonyme, en taguant eux aussi tout de qu’ils pouvaient taguer. Aucun membre d’aucun groupe subversif ne fut découvert ni interpellé.
   
  De jour en jour, les trois lettres s’imposaient un peu plus à la France entière. Elles commencèrent à apparaître dans les campagnes 2 semaines après la diffusion d’un reportage au journal de 20 heures sur TF1.
 
  Le grand jeu était d’essayer de donner une interprétation du sigle envahissant. Les supputations allaient bon train. Elles s’écartelaient entre le comique et le franchement inquiétant.
 
  Les revendications, elles aussi, étaient légions :
 
  Les « Gaulois Instinctifs en Colère » tentèrent de faire parler d’eux.
 
  Les « Grands Intellectuels Cartésiens » aussi.
 
  Il y eut même un Groupe Indépendantiste Corse qui incendia un bâtiment du trésor public d’Ajaccio, histoire de détendre un peu l’atmosphère. Après enquête et arrestation des individus, il s’était avéré que les terroristes étaient en fait deux paysans qui avaient un certain arriéré d’impôts à régler, et qui, après une soirée de beuverie, étaient allés vider 2 jerrycans d’essence sur la porte du respectable édifice.
 
  Et puis, peu à peu, les tags cessèrent d’apparaître. Les journaux en parlèrent de moins en moins, la police relâcha son attention, et l’affaire tomba vite dans l’oubli en une quinzaine de jours. Il restait partout des traces de la plaisanterie, mais les gens commencèrent à ne plus y  prêter attention. Jusqu’au 11 novembre.
 
  Ce matin–là, la France se réveilla avec l’envie de célébrer ses poilus qui avaient combattu pour la grandeur du pays et dont certains étaient morts au champ d’honneur. Bien sûr, il ne restait plus aucun spécimen terré au fin fond d’une maison de retraite, mais une guerre comme celle de 14–18, tout de même, ça se fête.
   
Les équipes municipales furent totalement abasourdies en découvrant que, sur des monuments aux morts, une affiche avait été placardée à la colle extra–forte. Le texte était totalement surréaliste.
 
La France pue !
 
Vous ne le sentez pas, mais elle pue !
 
Elle pue l’indifférence, elle pue la peur de l’autre, elle pue l’égoïsme et la suffisance.
 
Il n’est pas question que le GIC tolère plus longtemps cet état de fait !
 
Conscient que les Français, dans leur ensemble, ont besoin d’une explication claire et précise sur ce qui est en train d’arriver à ce pays, nous, membres du GIC décidons qu’ils devront affronter les conséquences de leur propre comportement.
 
Sans preuve de bonne volonté du gouvernement, que ce peuple a élu, nous nous verrons dans l’obligation d’intervenir. Les mesures phares suivantes auront valeur de bonne volonté :
 
Gratuité des toilettes publiques
 
Obligation pour les trains d’arriver à l’heure
 
Suppression des files d’attente à la poste
 
Suppression du football à la télévision les mardis, mercredis, samedis et dimanches
 
Interdiction de toute course automobile sur le territoire français.
 
Cet ultimatum expire le 24 décembre à minuit. Passé ce délai, la non–réponse à nos revendications, simples et légitimes, sera suivie de représailles graduées.
   
Ces revendications ne sont pas négociables
 
Ceci est notre unique message.
 
Groupe d’Intervention Cacosmique

   
  Le pays fut partagé par deux types de réaction :
 
  Une formidable indignation contre ce groupe qui s’était permis de saccager des monuments ;
 
  Un formidable éclat de rire devant ce tract qui sentait bon le canular.
 
  De nouveau, les médias se focalisèrent sur l’affaire, mais aucun autre message n’étant apparu dans les jours suivants, le soufflé retomba bien vite.
 
  Ils étaient peu nombreux la nuit du réveillon de Noël à se rappeler que le compte à rebours se terminait dans quelques heures.
 
  Pourtant, le lendemain, le GIC mit sa menace à exécution.

Le G.I.C passe à l'action !

  Élisabeth de Montreuil de Lapatelière, 54 ans, ouvrit les paupières et se pinça aussitôt les narines. Jamais de sa vie elle n’avait été entourée d’une pareille odeur. Si elle avait dû la décrire, elle en aurait été bien incapable. D’une hygiène absolument irréprochable, l’esprit totalement centré sur le propre et la désinfection, ce parfum immonde était pour elle aussi inimaginable que le goût succulent du foie gras pour un Éthiopien famélique.
 
  Elle s’enveloppa rapidement dans un peignoir Gucci, et sortit en réclamant Gertrude, sa dame de compagnie que d’autres, béotiens, appellent bonne. Le vrai prénom de Gertrude était Jennifer (mais c’était d’un commun !). Elle crut tout d’abord que celle–ci avait oublié de reconnaître le merveilleux prénom qu’Élisabeth de Montreuil de Lapatelière lui avait trouvé, le jour où elle lui avait fait l’honneur de la prendre à son service.
 
  En fait, elle trouva cette dernière en train de finir de ranger la somptueuse salle de réception qui avait accueilli, hier, ceux qui faisaient tourner le monde.
 
   — Gertrude, fit–elle de très méchante humeur.
 
  — Oui m’dame répondit celle–ci en se dépêchant d’avaler le chewing–gum qu’elle mastiquait depuis plus de deux heures et qui, en général, insupportait madame. Keskia ?
 
  — Premièrement, on ne dit pas keskia mais qu’est-ce qu’il y a ? Vous ne sentez pas ?
 
   — Bah… non m’dame.
 
  Élisabeth de Montreuil de Lapatelière commençait à s’énerver. Cette idiote devait le faire exprès. Elle avait eu à cœur d’embaucher quelqu’un du village d’à côté, mais si cela continuait, cette petite gourgandine allait faire ses valises et retourner chez les manants.
   
— Bon, soupira–t–elle. Avez–vous vu Monsieur ?
 
— Il est dans le jardin m’dame.
 
   — Bien ! Au moins quelque chose que vous savez, Gertrude !
 
  Elle sortit dans le parc avec une mine dégoûtée. Ce fut pire lorsque, dehors, elle constata que l’odeur insupportable était tout aussi forte que dans la chambre.
 
   — Charles Hubert ? cria–t–elle en se pinçant le nez.
 
  Elle vit arriver du fond du parc son mari, déjà vêtu d’un costume, la mine décomposée, et les narines complètement déformées par deux gros cotons qui en obstruaient les orifices. Elle fut quelque peu rassurée en constatant qu’elle n’était pas la seule à être indisposée par ce parfum immonde.
 
  — Avez–vous une idée de ce qui se passe ? demanda–t–elle quand il l’eut rejointe sur la terrasse. Cette affreuse odeur, d’où vient–elle ?
 
  — Aucune idée ma chère ! C’est absolument incroyable. On dirait que tout le monde s’est donné le mot pour répandre du fumier absolument partout. Mais je suis descendu au village et l’on m’a certifié qu’aucun agriculteur n’en avait utilisé. J’ai fait le tour du parc, et je n’ai rien trouvé qui expliquât ce qui nous arrive.
 
  Patrick Héroux, 28 ans, se réveilla le 25 décembre avec les narines encombrées d’odeurs de poubelles. Il avait tellement bien vécu la nuit dernière qu’il ne se rappelait plus trop si sa femme et lui avaient correctement débarrassé la salle après avoir raccompagné à la barrière les 2 couples d’amis qu’ils avaient invités au réveillon.
   
  Visiblement, ou plutôt olfactivement, Hélène qui dormait encore à côté de lui avait dû remettre le rangement à plus tard. Lui s’était endormi comme une masse alors qu’elle se démaquillait dans la salle de bain.
 
  Légèrement nauséeux, il se leva et se gratta négligemment un testicule, puis la tête (avec la même main), en se dirigeant vers le salon pour voir les dégâts responsables de cette odeur infecte. À sa grande surprise, il trouva la pièce parfaitement rangée. Il se rendit dans la cuisine et trouva la poubelle vide. Hélène avait fait place nette avant de s’allonger dans le lit familial. Il renifla d’un air dégoûté et se promena dans toute la maison, nez au vent, pour essayer de détecter la provenance de l’effluve. Rien n’y fit. L'odeur semblait venir de partout et s’être diluée dans toute la maison. Enfin, diluée… disons plutôt concentrée.
 
  Plus il se réveillait et prenait conscience du monde, plus il était incommodé. Il sortit dans le jardin pour respirer un peu d’air frais et eut la désagréable surprise de constater que cela sentait mauvais autant à l’extérieur qu’à l’intérieur.
 
  — Font chier avec leurs usines de merde. Y vont vraiment nous bousiller toute la planète si ça continue, maugréa–t–il en rentrant.
 
  — Putain ! Mais ça schlingue ! cria la voix d’Hélène du fond de la chambre à coucher.
 
  Elle se leva précipitamment et se dirigea vers lui de mauvaise humeur.
 
  — Tu pourrais fermer la porte des chiottes, t’es pas tout seul, je te signale ! Comme tue l’amour, tu te poses là !
   
  — C’est pas moi ! fit–il, outré. Ça pue partout, même dehors ! Va voir si tu ne me crois pas. C’est sûrement une de leur saloperie de gaz qu’ils ont dû lâcher dans l’atmosphère.
 
  Hélène alla vérifier et dut admettre qu’il eût été difficile pour Patrick d’empuantir tout le jardin rien qu’en faisant la grosse commission. Elle entra dans les toilettes pour se saisir d’un désodorisant qu’elle entreprit de vider dans toute la maison. Elle jeta le flacon en constatant que l’odeur qui en sortait était encore pire que celle qui s’accrochait à leur paroi nasale. Elle se précipita dans la salle de bain pour se saisir du flacon de Chanel n° 5 que son Mari lui avait offert la veille au pied du sapin, et s’en aspergea copieusement. L’odeur qui s’échappa de la bouteille et qui se répandit sur sa peau était si pestilentielle qu’elle fonça sur le lavabo et vomit son repas du réveillon à gros bouillons.
 
  Tous les habitants du pays se réveillèrent englués dans des parfums totalement infects. Pendant trois jours, on ne parla plus que de ça. La population était au bord de l’hystérie. On crut à une pollution, mais toutes les analyses de l’air montrèrent que l’atmosphère n’était ni pire ni meilleure que d’habitude.
 
  Le plus étonnant, et ce qui donna finalement une partie de l’explication sur ce qui était en train de se passer, était que cette odeur n’était pas la même pour tout le monde.
   
  Certains croyaient sentir une très forte odeur d’excrément comme si quelqu’un déféquait constamment sous leur nez, certains étaient persécutés par des odeurs de chair en décomposition, d’autres par des vomissements de pastis mal digérés, et toutes sortes de senteurs, dont le seul point commun était qu’elles  insupportaient toute personne ne souffrant pas de graves troubles mentaux. Car il est à noter que certains schizophrènes trouvèrent qu’on avait agréablement parfumé leur chambre.
 
  Les scientifiques furent très vite formels. Le problème ne provenait pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. La population percevait des odeurs très désagréables qui en fait n’existaient pas.
 
  Dès que le terme de cacosmie fut prononcé, la France entière fit le lien avec le tract collé quelques semaines plus tôt sur les monuments aux morts. Ceux qui avaient ri à cette bonne blague la trouvèrent aussitôt beaucoup moins drôle.
 
  Trois jours plus tard, grâce à Dieu, le phénomène s’estompa. Il disparut complètement en une semaine. Aucune explication claire ne put être donnée sur l’origine de ce qu’il fallait bien appelé un attentat. Certes, celui–ci n’avait fait aucune victime, mais le pays pendant ces trois jours avait été la risée du monde entier. Les touristes étaient rentrés chez eux bien plus vite qu’ils n’étaient arrivés, et toutes les réservations pour les séjours dans notre belle contrée furent annulées. Les étrangers eurent la désagréable surprise de constater que les scientifiques avaient raison. Même chez eux, le problème avait perduré jusqu’à s’éteindre de lui–même au bout de quelques jours.
   
  Bien sûr certains de nos voisins, surtout les Anglais, ne manquèrent pas d’ironiser sur notre hygiène déplorable à leurs yeux, et les blagues sur ce qui arrivait au peuple français rivalisèrent d’imagination.
 
  Dans les mois qui suivirent, les services secrets furent sur le pied de guerre. Les termes du tract étaient plus qu’inquiétants. D'une part, les revendications étaient totalement farfelues, mais d’autre part, on y parlait de riposte graduée ce qui faisait craindre d’autres actions criminelles.
 
  Certains conseillers du président émirent l’idée de profiter de l’évènement pour faire passer quelques lois sécuritaires, et celui–ci promit d’y réfléchir avec l’enthousiasme qu’on lui connaît. Tous tombèrent d’accord sur une même conclusion :
 
  Les demandes, aussi stupides qu’elles étaient, avaient valeur de test. Y céder ne résoudrait strictement rien. Les prochaines seraient bien évidemment beaucoup plus contraignantes et mettraient probablement en péril notre régime démocratique.
 
   Donc : pas question de céder.
 
  L’attaque venait forcément de l’étranger. On voyait mal un Français s’infliger un tel supplice. Il s’agissait probablement d’une nouvelle forme de terrorisme et les mouvances islamiques étaient les principales suspectes. Le plan Vigipirate fut porté à son maximum.
 
  Quelques mois s’écoulèrent sans aucune alerte. Les services de renseignement, la police, l’armée, tout le monde veillait. Grâce à la mobilisation de tous, aucun nouvel attentat n’avait été signalé. Preuve en est, comme le souligna le président de la République au journal télévisé que, lorsque la France s’en donne les moyens, elle peut lutter efficacement contre le terrorisme.
   
  Petit à petit, quelques touristes revinrent voir la tour Eiffel sans la vision de laquelle il n’y a pas de bonheur possible. Au début pour une journée, puis pour des séjours de plus en plus longs.
 
  Le premier juillet, jour de la Saint Thierry et jour des premiers départs en vacances, les Français se réveillèrent dans une puanteur inimaginable. Si l’on avait dû la comparer à celle du 25 décembre, un facteur cinq aurait été le plus juste.
 
  Le pays tomba dans l’hystérie collective.

Une lettre

Monsieur le Premier Ministre,
 
  Comme convenu, je vous transmets, ce 27 août, le rapport détaillé sur l’enquête concernant les faits que nous subissons depuis bientôt deux mois et qui ont commencé, comme vous le savez, par une première attaque le 25 décembre qui n’a pas duré plus d’une semaine, et par une deuxième attaque le premier juillet dont nous déplorons encore les conséquences.
 
  Commençons tout d’abord par l’état de la situation de notre pays.
 
  La seule bonne nouvelle que je puis vous annoncer, c’est que les effets ressentis commencent à s’estomper légèrement. D’après les scientifiques du CNRS, les odeurs auront totalement disparu au plus tard dans trois semaines.
 
  Malheureusement, les effets de cette deuxième attaque terroriste ont été totalement désastreux pour la France.
 
    –         L’économie touristique a énormément souffert. Comme vous le verrez dans les rapports annexes que je me suis permis de joindre à ce document, plus un seul étranger n’a foulé le territoire depuis deux mois. Les Français eux–mêmes se sont expatriés pendant leurs périodes de congés bien que cela fut complètement inutile puisque les effets ont continué de se faire sentir pour toute personne ayant séjourné dans le pays à la date du 30 juin de cette année.
 
    –         Plus grave encore, beaucoup de Français ont commencé une émigration dans les autres pays d’Europe, ce qui dans très peu de temps engendrera une crise économique sans précédent. Nos voisins ont menacé de fermer leur frontière craignant que cet exode amène avec lui la calamité qui s’est abattue sur nous.
   
    –       Le moral des Français qui ont eu le courage et le patriotisme de rester est au plus bas. Plus de 40 % de nos concitoyens souffrent de dépression grave. La cote de popularité du chef de l’état est tombée à 8 % d’après le dernier sondage. Les partis de l’opposition nous traînent dans la boue. Le peuple est en colère. On signale des émeutes dans le vingtième arrondissement de Paris, à Lyon, et dans la plupart des grandes villes du sud les plus touchées par l’impact touristique extrêmement négatif de cette affaire.
 
    –       Les cours boursiers des valeurs françaises, en premier celles de l’industrie du luxe, se sont effondrés. Le CAC 40 a perdu 50 % de sa valeur et, d’après nos analystes, pourrait chuter de 80 % dans les deux mois suivants.
 
    –         L’image de la France à l’étranger est devenue désastreuse. Je dois malheureusement vous l’avouer, tout indique que bien loin de la compassion que nous aurions pu espérer, nous sommes la risée de toute l’Europe et même du monde. Nous ne comptons plus les insultes et les attaques que subissent nos ressortissants.
 
   Sur le plan de la recherche des auteurs de ce lâche attentat.
   
    –         Nos scientifiques sont parvenus à la conclusion qu’une substance non identifiée a été introduite dans les circuits d’eau de toutes les villes, mais probablement dans d’autres produits alimentaires comme le lait et les farines. Cette substance encore inconnue interagit avec les neurones olfactifs pour créer des hallucinations. En clair, les odeurs senties n’existent pas réellement. Un étranger pourrait très bien visiter notre pays s’il amène lui–même sa nourriture et son eau. Malheureusement, il semble que l’eau soit contaminante même à travers la peau ce qui exclut que quiconque puisse se laver sur notre territoire sans être atteint par ces dites hallucinations olfactives.
 
    –         Nous ne savons encore rien des motivations des terroristes.
 
    –         La piste islamiste n’a rien donné. Par mesure de sécurité, nous avons multiplié les arrestations des musulmans activistes les plus connus, mais aucun n’a fourni le moindre renseignement permettant d’étayer l’hypothèse du terrorisme islamique.
 
    –         La piste écologique a également été suivie. Là encore, aucune donnée ne viendrait appuyer la thèse d’un groupe se livrant à de telles exactions dans le seul but de faire progresser leur cause.
 
    –         Idem pour l’extrême gauche et les milieux anarchistes plutôt calmes ces derniers temps.
   
  L’hypothèse la plus vraisemblable est si saugrenue que j’hésiterais à vous la révéler avant plus ample confirmation si la situation n’était pas aussi catastrophique. Elle nous vient d’un vieil inspecteur de la criminelle qui, il y a trois ans, a souffert d’anosmie : une perte totale de l’odorat. Pendant à peu près 6 mois, il ne pouvait plus percevoir aucune odeur.
 
  Il nous a raconté qu’à cette époque, en cherchant des précisions sur internet, il était tombé sur un groupe particulier : l’Association des Anosmiques Anonymes Autogérés (AAAA).
 
  Cette association compte parmi ses membres un neurobiologiste à la retraite, un spécialiste des systèmes de purification d’eau, quelques agriculteurs. Le nombre précis et la liste complète des membres ne sont pas encore connus.
 
  Notre inspecteur avait tenté de contacter cette association qui lui a refusé tout droit d’entrée sous le prétexte que le trouble dont il souffrait devait être reconnu définitif pour pouvoir devenir membre à part entière.
 
  D’après lui, notre effort devrait se porter dans cette voie de recherche. Bien que tirée par les cheveux, cette hypothèse reste la seule piste qui pour l’instant n’a pas encore été explorée. Peut–être s’agit–il d’un groupe d'individus qui veulent finalement attirer l’attention sur les troubles dont ils souffrent. Cependant, nous n’avons pour l’instant aucun moyen de connaître le but final de cette attaque. Tous les membres connus ont été mis sur écoute et leurs communications internet sont surveillées, pour l’instant sans résultat. Ils semblent, s’ils sont coupables, qu’ils se soient mis en sommeil en attendant une réaction de notre part.
   
  Je ne vous cache pas qu’il est urgent d’agir. Si nous ne faisons rien, il est hautement probable que le président se verra obligé sous la pression populaire de dissoudre l’assemblée et de proposer de nouvelles élections que nous sommes certains à 100 % de perdre.
 
  Tout ceci nous amène au plan élaboré dans l’hypothèse que le groupe AAAA soit bien le responsable de ces attentats.
 
  Offrons–leur ce qu’ils veulent.
 
  Les troubles allant en diminuant, la population reliera notre action à la fin de ceux–ci, donnant ainsi l’impression que nous reprenons un peu le contrôle de la situation.
 
  Pendant ce temps, nous intensifions la surveillance de ce groupe d’activistes dans l’attente des nouvelles revendications qui ne tarderont pas à venir. Nous ferons ainsi sortir le loup du bois.
 
  Il n’y aura plus, alors, qu’à les arrêter, et à les juger.
 
 Je me tiens à votre disposition dès que vous aurez pris connaissance du rapport complet, pour décider de ce que la France fera. Quelle que soit votre décision, monsieur le Premier Ministre, je me tiens à votre service et celui de mon pays.
 
  Veuillez agréer mes très respectueuses salutations
 
Général Hyppolyte de La Renardière,
 
Responsable de la CATUS (Cellule Anti Terroriste Ultra Secrète)
 
  Post Scriptum : Mon épouse, magistrate, me signale que l’attaque olfactive n’est pas reconnue par la loi. À proprement parler, ce n’est pas un empoisonnement. Aucun décès direct n’ayant pu être formellement relié à cet attentat, juridiquement, nous aurons peu d’armes pour en condamner sévèrement les auteurs quand ils seront arrêtés.
  Il me semble donc urgent de modifier la loi afin d’y introduire la notion de crime olfactif.


Le bonheur de Marcel

  Le premier jour de l’automne fut le dernier jour où les Français eurent à subir la pestilence qui avait fondu sur le pays.

  Entre temps, quelques lois avaient été promulguées :

  Le sport automobile était devenu interdit sur le territoire français
  Le CSA interdisait la diffusion de match de football les mardis, mercredis,  samedis et dimanches.
  Les services postaux virent leurs effectifs doubler.
  La rénovation obligatoire du système ferroviaire fut votée à l’unanimité.
  Enfin, il fut interdit de faire payer l’accès aux toilettes publiques.

 Malheureusement, le gouvernement ne sauva pas sa tête. Le président décida un remaniement ministériel et changea toute son équipe, du premier ministre au plus obscur secrétaire d'État.

  L’AAAA fut surveillée pendant des mois sans aucun résultat. On tenta bien d’y infiltrer un agent, mais cette association déclarait n’accepter aucun nouveau membre depuis la soudaine montée du nombre de personnes anosmiques après qu’elles eussent subi chirurgicalement l’ablation des nerfs olfactifs.

  En ce dimanche matin qui précède Noël, Marcel Durand est confortablement assis dans son canapé et savoure un vieil épisode de « La croisière s’amuse » sur TF1. Il aime les épisodes courts, car ses ennuis de prostate l’obligent à se rendre très souvent aux toilettes.

     Il sourit à l’idée que plus jamais il ne lui arrivera la mésaventure de l’année dernière. En parlementant avec une dame pipi pour lui faire comprendre qu’il n’avait aucun argent liquide sur lui, il s’était uriné dessus et, couvert de honte, avait dû rentrer chez lui dans un train bondé, totalement souillé. La même mésaventure lui était arrivée sur un quai de gare tout ça parce que le train était en retard et que Marcel pensait ne pas avoir le temps de se rendre aux toilettes. Le dernier accident dans une file d’attente interminable de la poste avait été la goutte qui avait fait déborder le vase.

    Maintenant, la vie est plus facile. Jennifer, sa petite fille, que sa patronne embagousée s’obstine à appeler Gertrude, est satisfaite de ne plus voir son fiancé participer le dimanche à ces ridicules courses automobiles, ni le voir pendu devant la télé à regarder un match de football.

    Doit–on préciser que le grand–père, neurobiologiste, est anosmique de naissance, comme la plupart de ses enfants, et comme sa petite fille ?

    Il est temps de passer à l’action. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas contacté le groupe. Il y a deux types dehors qui ne cessent de le surveiller.
    Il monte dans son grenier et libère le pigeon de sa cage. Il regarde l'oiseau s’envoler avec le petit mot attaché à sa patte. Qui va se soucier en pleine ville d’un volatile qui s’envole d’une corniche ?

    Le 25 décembre au matin, les Français découvrent que sur les portes des églises des grandes villes de France, une affiche a été collée.

    Un grand merci pour votre collaboration.

Ne tentez pas de revenir sur ce qui a été obtenu par la lutte

Le G .I.C vous surveille

  Signé : le Groupe d’Intervention Cacosmique

   
Titre: Re : GIC
Posté par: Cendres le 16 Octobre 2020 à 08:59:54
Merci pour ton texte.
Au début en le lisant, je pensais au blagueur qui s'amusait à peindre dans une autre couleur les boites aux lettres afin de les rendre plus belles. J'imaginais ce genre de texte en le parcourant.
Ensuite lorsque l'attentant commence, j'ai mieux compris que l'histoire, assez original, voulait être "réaliste".
Tu te moques de la société, du pouvoir et des gens fortunés(pouvoir et personnes riches sont toujours lié)
Les revendications, sont en soit pas du tout inintéressante, je les trouve même légitimes ;)
La fin nous révèle l'origine de tout cela.
Tu nous offres une "fable" moderne critique sur la société d'une façon comique.

Je ne vais pas te conseiller sur ton écriture, car je suis trop médiocre en cela.
Titre: Re : GIC
Posté par: Laura CRD le 19 Novembre 2020 à 15:50:42
Bonjour,

Cette histoire m'a fait penser à une autre que tu as publiée dans les textes courts : "MDR". Il y est aussi question d'une sorte de fléau insolite dont les causes restent longtemps mystérieuses. Après le rire, l'odeur !
Un texte amusant qui attise vraiment la curiosité. C'est intéressant d'aborder ces troubles olfactifs. Je ne connaissais pas la cacosmie est c'est un phénomène fascinant. Je comprends que cela puisse inspirer (sans jeu de mots).
J'ai aimé l'explication donnée aux revendications. Nous étions en pleine crise politique internationale et terminons sur les petits tracas du quotidien d'un seul homme. J'espère que Marcel fait aussi partie d'un groupe de personnes qui ont des ennuis de prostate et que nous aurons une autre histoire avec de nouveaux "attentats" farfelus.
La formule "la goutte d'eau qui fait déborder le vase" lors de l'attente à la Poste : bravo !
Je regrette seulement qu'il n'y ait pas plus de descriptions d'odeurs, c'est le cœur du sujet.  Nous avons surtout la description du dégoût que suscitent ces odeurs. Ce serait ma seule remarque de piste d'amélioration, si jamais tu en recherches.

Merci pour ce bon moment.