Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Gros Lo le 18 Octobre 2010 à 23:05:02

Titre: [BT] Le côté d'Ullapool
Posté par: Gros Lo le 18 Octobre 2010 à 23:05:02


Voilà, avec du retard, ce que je vous ai servi aux 5èmes BlindTextes... C'est indigeste, c'est du faux Proust et, à défaut, ça change. xD




Le côté d'Ullapool.



Et ce morne donjon, se moquant du soleil couchant, étouffait les aspirations d’apocalypse du ciel déchiré. Il lui dit que ce n’était pas un mal, que le soleil était nécessairement un astre à recadrer, que tous ces sanglots brulants qui tombaient dans le lac et, au loin, dans la mer, n’étaient pas du meilleur gout. Elle lui répondit en hoquetant : "Etre de larmes, être de charme". Agacé, il revint à ses considérations mondaines et à ce qu’il mangerait ce soir-là, à se prendre pour une vicomtesse et s’exubérer à la consommation d’un velouté de truffes, de son fonds d’aubergines tangéroises. Malgré cela, il n’était pas sûr de pouvoir se défaire de son gout irraisonné pour les burgers au cheddar, animé non par cette snoberie qui eût consisté en un rejet de principe des agapes de la petite aristocratie, révélant ainsi une part de la propension bourgeoise à mépriser les titres qu’elle ne peut atteindre, mais par la profonde jouissance de l’homme qui s’octroie quelques fugitives lubies pour n’en paraitre que plus sensé et digne de confiance.

Le même rire incompréhensible le tira de ses pensées. Cette femme bousculait ses habitudes, jusqu’à ses petits bonheurs de réflexions sur le fumet de ses gentils sandwiches au fromage. Et tout cela éclatait dans un coin de sa tête, bien fortuitement. Puis il se reprit, esquissa quelques pas vers la sortie, sentant soudain une consternation sans fond lui happer le corps, se trouvant vieux, affadi, élimé, comme un pâle hologramme tressautant dans la pénombre. Et il reconstitua, quoiqu’avec peine, le souvenir de cette maigre jeune femme assez laide toute rabibochée de rubans et sentant l’eau de vaisselle, qui l’avait accosté le mois précédent à la criée d’Ullapool, sure d’elle comme une poule grasse, emplie d’exigences quant à l’écaillage et à la mise en papillote de ses poissons. La réflexion qu’elle ne s’était pas faite ce matin-là et qui lui faisait toujours défaut alors qu’elle sanglotait spasmodiquement devant son loch, la figure ravagée de niaiserie, c’était que les poissons, de quelque manière qu’on les préparât, portaient déjà en eux une bévue originelle : on leur avait défoncé le palais au moyen d’un crochet en métal.

Il en pensait de même pour ses vacances enfantines à Vierzon, percées par l’hameçon du souvenir. Et quand bien même elles ne l’eussent été, sa position fût restée identique, mue par l’idée inaltérable selon laquelle l’unité du cocon familial résidait dans ces quelques après-midis passées à flâner le long de la Seine, sur les berges tapissées d’herbe et piquées de boutons d’or, la promenade allant jusqu’aux vasières parfois, mais demeurant toujours dans l’ombre du petit mont des saules et de sa confiturerie en ruine. Et si le déjeuner avait commencé dès midi, le père s’exclamait en sortant de table "Du jeu de jambes, grands dieux, du jeu de jambes !" en homme ivre d’action qu’il était et intimait l’ordre de partir sur-le-champ, sans attendre ni le café, ni la bonne, ni la tante encore couchée ; comme un strigidé, à l’écrasement du jour, jette dans la brise un ululement vif et qui semble irréductible, un long et unique trait de pureté traversant le ciel rapiécé de ses impudicités journalières, fédérant immobile les instincts crépusculaires et leur faisant signifier la consécration d’un nouvel ordre du monde.

Sans qu’il y eût pensé plus d’un court instant, il se remémora avec mille détails éhontés leur dernière rencontre et cette conversation qui avait semblé durer tout le jour, cette mignarde affaire d’eau de toilette dont elle louait les vertus et pour laquelle elle s’accommodait d’une langue précieuse et inaudible à ses oreilles à lui, tandis qu’au petit kiosque on jouait un air de cornemuse. Et cette puissance du renoncement, âpre quoique bienfaisante, l’avait porté jusqu’à la grille du jardinet, ce soir-là, sans que jamais il ne fût pris de remords quant à cette pauvre Gratianne qui se mourait de chagrin près de son kiosque et qui accusait tour à tour l’eau de toilette, la cornemuse et la véhémence de l’homme libre.



Titre: Re : [BT] Le côté d'Ullapool
Posté par: ernya le 19 Octobre 2010 à 12:18:06
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Et ce morne donjon, se moquant du soleil couchant, étouffait les aspirations d’apocalypse du ciel déchiré.
c'est archi personnel, mais je kiffe les phrases qui commencent par "et" et là, ta phrase est cooool en plus

Comme exercice de style sur Proust, je le trouve assez réussi. Mais comme j'aime pas Proust.... :mrgreen:
Nan vraiment c'est bien imité (enfin je pense, XD) mais bon c'est un peu une page comme ça, sans vraiment beaucoup d'éléments pour que le texte me marque. Mais comme je suppose que là n'était point son but, tout va bien.
Titre: Re : [BT] Le côté d'Ullapool
Posté par: Verasoie le 19 Octobre 2010 à 13:13:13
Pareil pour le "et".

C'est vachement mieux avec des paragraphes xD. J'avais zappé ceci que je trouve trop cool :

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c’était que les poissons, de quelque manière qu’on les préparât, portaient déjà en eux une bévue originelle : on leur avait défoncé le palais au moyen d’un crochet en métal.

(Presque le smiley guimauve)

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Il en pensait de même pour ses vacances enfantines à Vierzon

T'as voulu voir Vierzooon et on a vu Vierzooon

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le père s’exclamait en sortant de table "Du jeu de jambes, grands dieux, du jeu de jambes !"

Ca casse l'effet voulu si je dis que j'imagine la voix de Benoit ?


Il ne me laissera pas un souvenir impérissable non plus mais comme exercice ouais, il est cool. o/ (Par contre j'ai pas encore lu Proust je peux pas comparer u_u)
Titre: Re : [BT] Le côté d'Ullapool
Posté par: Jezy le 19 Octobre 2010 à 23:10:18
C'est plutot sympa de commencer le texte par un "Et". Même si j'ai du relire trois fois la phrase avant de voir autre chose que "En" lol.

Aujourd'hui, c'est phrases longues au menu, hum ? Un peu compliqué a suivre, surtout compte tenu du vocabulaire élevé et du fait que c'est pas une succession d'actions, mais plutot de la description.
Ceci dit, les mots comme "burgers au cheddar" ou autre, nous entraine dans un autre délire XD.

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jusqu’à ses petits bonheurs de réflexions sur le fumet de ses gentils sandwiches au fromage
le "petits" et le "gentils", ca fait un peu surcharges d'adjectifs. Surtout que je vois pas trop l'intérêt du second...

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sure d’elle comme une poule grasse, emplie d’exigences quant à l’écaillage et à la mise en papillote de ses poissons.
On sent quand meme l'importance de la bouffe dans ce texte ! lol

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c’était que les poissons, de quelque manière qu’on les préparât, portaient déjà en eux une bévue originelle : on leur avait défoncé le palais au moyen d’un crochet en métal.
Bel effet, l'utilisation de "défoncé", tellement en décalage avec le reste...
(On dirait la chanson J'aime la pêche de Linda Lemay  :P)

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Il en pensait de même pour ses vacances enfantines à Vierzon, percées par l’hameçon du souvenir.
Touché...


Bon, j'ai un peu décroché par moment, j'ai du mal a suivre l'enchainement de considération, et puis le style, c'est pas mon préféré.
Ceci dit, il m'a donné de belles images, et des impressions très vivantes.
Titre: Re : [BT] Le côté d'Ullapool
Posté par: Gros Lo le 20 Octobre 2010 à 14:57:01
Citation de: Melo
J'avais zappé ceci que je trouve trop cool :
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c’était que les poissons, de quelque manière qu’on les préparât, portaient déjà en eux une bévue originelle : on leur avait défoncé le palais au moyen d’un crochet en métal.
non tu l'avais pas zappé, je l'ai rajouté à la relecture avant de le poster. Pour mettre un peu de liant.


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le père s’exclamait en sortant de table "Du jeu de jambes, grands dieux, du jeu de jambes !"

Ca casse l'effet voulu si je dis que j'imagine la voix de Benoit ?
oui mais c'est innovant. Enfin il aurait plutôt tendance à dire "Seigneur !"


Citation de: Jezy
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jusqu’à ses petits bonheurs de réflexions sur le fumet de ses gentils sandwiches au fromage
le "petits" et le "gentils", ca fait un peu surcharges d'adjectifs. Surtout que je vois pas trop l'intérêt du second..;
Le côté surchargé est voulu, c'est un peu pour caricaturer la narration/ridiculiser le narrateur, le coup des "gentils", et c'était aussi par rapport aux textes du XVIIIe etc., dans lesquels on trouve souvent des emplois d'adjectifs dont le sens a un peu dévié aujourd'hui et qui sont du coup assez bizarre (genre quand ils mettent "joli" à tout bout de champ pour dire "petit"). Voilà :mrgreen:



D'une manière générale, oui, c'est "une page comme ça", avec moult attaches contextuelles, c'est pas un vrai texte autonome. C'est pour ça que je m'étais dit que c'était finalement adapté pour le BlindTexte.
Merci de la relecture !

Titre: Re : [BT] Le côté d'Ullapool
Posté par: Kathya le 06 Novembre 2010 à 16:10:32
Oula je m'en souvenais plus comme d'un texte du BT ! Il faut dire que quand je l'ai lu je me suis noyée à moitié, et j'ai vite succombé sous les phrases interminables pour retenir davantage de la forme de ce texte que du fond !  ::)

Même en le relisant, ça me semble plus un exercice de style qu'un texte à part, et même si c'est bien écrit j'ai du mal à accrocher. ^^