Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Dock76 le 08 octobre 2020 à 20:14:53

Titre: Un plat qui se mange chaud
Posté par: Dock76 le 08 octobre 2020 à 20:14:53
Il était près de vingt heures et Lyse se trainait. À deux mois de mettre au monde le premier héritier de la famille, elle se sentait de plus en plus léthargique. La fournaise dehors n’arrangeait rien. Être enceinte jusqu’au yeux quand il fait 35 degrés à l’ombre n’est pas des plus confortable.
— Y a quelqu’un ?
Ça, c’était Michel ! Un sourire éclaira le visage de Lyse. Quel bonheur d’avoir le vieil homme pour voisin. Le couple l’avait vu s’installer juste à côté de chez eux il y a huit mois. Par sa gentillesse, ses dons de bricoleur qui palliaient les incompétences de son époux, et son écoute de vieux sage, il avait peu à peu occupé la place d’un grand-père qu’elle n’avait jamais connu. Il passait régulièrement chez eux pour prendre des nouvelles, proposer son aide ou simplement bavarder.
— Entrez donc Mimi ! Laurent ne devrait plus trop tarder. Ça vous dirait un petit apéro sur la terrasse ? Ça le fera peut-être venir. Je ne l’ai même pas entendu partir ce matin.
Le septuagénaire ne se fit pas prier et s’installa dans le salon de jardin. Il fut bientôt rejoint par la maitresse de maison qui déposa, en soufflant, un plateau avec Martini, glaçons et biscuits secs.
— Bon sang ce que je peux dégouliner ! Je n’en peux plus de cette grossesse et de cette canicule.
— Vous devriez vous faire installer la clim ma p’tite dame.
— Ça coûte un bras mon p’tit monsieur. Comment allez-vous Mimi ? Vous buvez suffisamment ? Vous devriez mettre des trucs moins chauds. Porter des chemises à manches longues par ce temps, c’est pas très malin !
— Bof ! Jamais eu besoin de boire beaucoup. Et pour ce qui est des manches, vaut mieux que je les porte jusqu’aux poignets si je ne veux pas voir une horrible grimace déformer votre joli minois.
Un sourire triste passa sur les lèvres du vieil homme. Une tristesse que Lyse connaissait bien chez lui. Elle était là, cachée au fond de ses yeux, même lorsqu’il riait. D’où pouvait lui venir cet abime qu’il trainait avec lui ?
— Pas trop paniquée à l’idée de ce qui vous attend ?
— M’en parlez pas ! Entre l’accouchement et la suite, je cauchemarde. Vous vous y connaissez, vous, en bébé ? Parce que moi : que dalle ! Je lis plein de truc sur internet mais on y trouve tout et son contraire.
— J’ai une assez bonne expérience.
— Combien avez-vous eu d’enfants ?
— Zéro… je pense. Mais j’étais médecin dans le temps.
— Ça alors ! Mais c’est une véritable aubaine ! Jamais je n’aurais cru que… Enfin vous êtes tellement bricoleur : je me disais que vous deviez avoir travaillé dans le bâtiment ou des choses comme ça.
— Et bien non, je me suis servi essentiellement de ma tête. Le reste, c’est venu après le décès de Maryse, ma femme. Le travail manuel, ça m’a aidé à tenir.
— Elle est partie il y a longtemps ?
— Ça fait dix-huit ans aujourd’hui. On était vraiment tout l’un pour l’autre. Enfin… Elle était tout pour moi. Elle, elle avait aussi ses chats.
Le regard de Michel se perdit un instant dans le lointain et Lyse sentit grandir la détresse du vieil homme. Elle s’approcha et lui toucha les mains.
— Qu’est-il arrivé à Maryse ? demanda-t-elle en regrettant aussitôt son indiscrétion.
— Une bien triste histoire. Êtes-vous certaine de vouloir l’entendre ?
Elle acquiesça avec, dans le regard, toute l’empathie que lui inspiraient les yeux embués de Michel.
— Nous habitions en Normandie. Je travaillais beaucoup et je rentrais tard. Maryse avait sa passion : Les greffiers. Elle avait un cœur gros comme ça et elle les adorait. C’est pour ça qu’elle a été complètement détruite par ce qui s’est passé. Dans notre quartier il y avait quatre jeunes à problème. Trois garçons et une fille qui foutaient un beau bordel dans le lotissement. Ma femme, ils l’appelaient la mémère à chat. Un jour, elle les a vus tenter de caillasser une femelle gestante. Elle est allée déposer plainte à la gendarmerie du coin. Bien entendu, tout ceci a vite été classé sans suite. Les schtroumpfs se foutaient éperdument de cette affaire. Mais les quatre merdeux ont gardé une dent contre elle. Un soir, nos chats ont disparu. On les a cherchés deux jours et puis quelqu’un a fini par nous les rendre. Enfin, ce qu’il en restait.
— Que voulez-vous dire par là ?
— Le matin du troisième jour, Maryse a retrouvé leur carcasse devant notre porte. Ils avaient fait un barbecue. Un flic plus malin que les autres a rapidement soupçonné les quatre pourris. L’un deux avait encore la puce d’un de mes chats dans son intestin. L’inspecteur a emprunté un détecteur chez le vétérinaire du coin et en moins de deux heures tout le monde avait avoué.
— Mon Dieu c’est horrible ! Au moins les coupables ont été retrouvés et ils ont été punis. Bien fait pour eux !
— Punis ? Savez-vous ce que vaut la vie d’un chat au regard de la loi ma p’tite dame ? Rien ! Zéro ! Nada ! Ils ont eu une belle amende que les parents ont payée et de la prison avec sursis. Maryse de son côté a fait une grave dépression. Elle était bourrée de médicaments. Un soir, je suis rentré plus tard que d’habitude. J’étais crevé. J’ai ouvert la porte et mon cerveau a enregistré l’odeur de gaz en même temps que j’appuyais machinalement sur l’interrupteur de l’entrée. La maison a explosé. Maryse a semble-t-il été tuée sur le coup. Moi j’ai fait de nombreux mois d’hôpital dans un service de grand brûlé. Les manches longues, c’est pour ça.
— Je suis vraiment désolée que des choses aussi abominables vous aient accablés vous et votre femme. Laurent et moi sommes vegans et la souffrance animale autant qu’humaine nous est insupportable. J’espère qu’ils ont, ou qu’ils auront un jour, leur châtiment pour toutes les horreurs qu’ils vous ont fait subir.
— C’est vraiment ce que vous pensez, Lyse ? C’était des petits cons à l’époque et certains ont peut-être changé. Je pense beaucoup à tout ça depuis ce matin.
— Eh bien moi je trouve que c’est un peu trop facile. Il y a des actes qui sont impardonnables.
Il la regarda avec son sourire triste si familier. Il se leva, fit le tour de la table et prit la jeune femme dans ses bras.
— Ça m’a fait du bien de vous parler ma p’tite dame. Il faut que je rentre maintenant. Passez le bonjour à Laurent quand il rentrera.

Lyse vit Michel s’éloigner le dos légèrement vouté. Elle le suivit du regard jusqu’à ce qu’il pénètre dans sa propre maison. Elle regarda sa montre. Son mari était en retard et elle avait hâte de lui raconter cette histoire qui lui glaçait le cœur.

Michel referma la porte et poussa le verrou. Il se dirigea vers le fond du couloir, sortit une clef et déverrouilla la lourde porte blindée. La pièce faisait à peu près neuf mètres carrés, sans fenêtre. Les murs avaient trente centimètres d’épaisseur et aucun son ne les traversait. Il alluma.
L’homme était assis au centre, nu, pieds et mains menottés aux barreaux d’une chaise en métal. Une perfusion coulait dans son bras gauche, suspendue à un crochet fixé au plafond. Le bras droit était à moitié calciné. Il n’avait plus d’oreille, ses cheveux noirs avaient disparu et le cuir chevelu était atrocement brûlé.
Il était éveillé. Il avait fait sous lui. Le vieux le regarda avec dégoût.
— Michel… Pitié… murmura-t-il en sanglotant.
— Tu crois que les remords suffisent à te laver de tes crimes ? Tu crois que devenir végétarien t’absout pour ce que tu as fait à ma femme et à mes chats ? Tu les as bouffés, salopard ! Tu as mangé mes bébés ! Je sais que tu regrettes, mais vois-tu, je viens de parler avec Lyse et elle pense, comme moi, que ce que tu m’as fait est impardonnable. Je me suis occupé de tes anciens amis. Tu es le dernier.
Michel se dirigea vers la chaine hifi. Il appuya sur « play » et mit le volume à fond. Le cri des baleines se déversa délicieusement dans la pièce. Il frissonna. La musique berçante du Paradis Blanc débuta, et il empoigna le chalumeau. Laurent se mit de nouveau à hurler quand la flamme lui lécha le torse.
Le vieil homme prit son couteau.
La voix douce de Michel Berger retentit à ses oreilles alors qu’il avalait la première bouchée.

Titre: Re : Un plat qui se mange chaud
Posté par: Zouli le 08 octobre 2020 à 20:33:59
Je viens de lire ton histoire. Je trouve ça bien écrit et le cheminement de l'histoire bien tourné. La fin fait un peu froid dans le dos !
Titre: Re : Un plat qui se mange chaud
Posté par: Cendres le 08 octobre 2020 à 20:52:10
Merci pour le partage de ton texte.
L'histoire se lit facilement et une ambiance se dégage.

Dans ton texte, tu as fait une erreur :
"La maison a explosé. Maryse a semble-t-il été tuée sur le coup. Moi, j’ai fait de nombreux mois d’hôpital dans un service de grand brûlé. Les manches longues, c’est pour ça."
J'imagine que ce jour la, il est rentré chez lui habillé, mais sans rien sur le visage. S'il a les bras brûlé, son visage encore plus. Donc il doit avoir des cicatrices plus terribles que sur ses bras.


Sinon l'idée qu'il se venge de sa femme, pourquoi pas. Mais qu'il va manger cet homme, je ne trouve pas ca logique.
C'est comme si qu'une femme violé pour se venger va violer son violeur.
De plus, les 4 mangeurs de chats, devaient être un peu fou, peut être 4 camé, toujours défoncé. S'ils les avaient "juste" brûlé, j'aurais trouve cela plus normal.
Le grand-père aurait put le brûler, ou le gazer, pour se venger au lieu de la manger.
Titre: Re : Un plat qui se mange chaud
Posté par: Zouli le 08 octobre 2020 à 22:59:57
Je suis d'accord avec Cendres.. l'idée qu'il se venge en mangeant cet homme, c'est peut-être un peu trop extrême.
Titre: Re : Un plat qui se mange chaud
Posté par: Laura CRD le 14 octobre 2020 à 13:56:04
Bonjour,

"Un plat qui se mange chaud" fait vraiment froid dans le dos. C'est très réussi en ce qui concerne la surprise de la fin.
Le fait qu'un couple attendant un bébé sympathise avec son voisin m'a fait penser à "Un bébé pour Rosemary". J'espérais donc un peu de cruauté. De ce point de vue, je n'ai pas été déçue !
Est-ce que la référence est volontaire ?

Alors, cette fin est-elle trop extrême comme le pensent Zouli et Cendres ? Je ne sais pas, j'aurais tendance à dire que non. C'est dur, c'est violent mais c'est cohérent non seulement avec l'idée de la vengeance mais aussi avec le principe d'antispécisme défendu par le couple végan. S'il n'y a pas de hiérarchie entre les espèces, manger un animal serrait tout aussi cruel que manger un homme. Notre choc en lisant la fin (car c'est vraiment choquant) est intéressant de ce point de vue car on est bien obligés de reconnaître que cette partie du récit nous a plus horrifié que l'anecdote sur la torture infligée aux chats.
Après, il y a aussi la notion de cannibalisme qui s'ajoute à l'horreur. Michel pourrait donner des morceaux du mari à manger à ses chats, la lecture serait moins atroce. Ici, on arrive à un sommet d'horreur que je trouve intéressant par rapport au thème.
Comment peut-on tellement défendre la cause animale qu'on en arrive à de telles cruautés sur les hommes ?

Citer
Ça m’a fait du bien de vous parler ma p’tite dame.
A la relecture du texte, cette petite phrase qui semble bien banale au premier abord est en fait bien terrible. J'adore.

Dernière chose : pourquoi "Le paradis blanc" ?

J'ai adoré. Bravo.
Titre: Re : Un plat qui se mange chaud
Posté par: Dock76 le 15 octobre 2020 à 20:05:01
Ce qui m'a intéressé dans cette histoire, ce sont les contrastes extrêmes.
Et j'ai peut-être poussé le bouchon très loin jusqu'à prendre le risque de perdre en crédibilité et même  de perdre le lecteur.
Le contraste du côté sympathique du vieil homme et de son extrême violence
Le contraste d'une apparente santé d'esprit et d'une véritable folie intérieure
Le contraste entre le crime et le châtiment qui parait démesuré
Et pour finir le contraste entre ce crime atroce et cette chanson magnifique qu'est la paradis blanc qui n'invite qu'à la douceur.

Par ailleurs, je peux vous certifier que les personnes éprouvant une empathie extrême pour la souffrance animale sont connus pour ressentir des bouffées de haine intense contre ceux qui les maltraitent.
Ce faisant, ils n'ont certainement pas la bonne posture mais leur réaction est viscérale. Pour certains, la souffrance qu'ils éprouvent devant un animal torturé est juste insupportable.

Merci pour les coms.
Titre: Re : Un plat qui se mange chaud
Posté par: Mathieu le 16 octobre 2020 à 21:44:19
Whaou : ça décoiffe ! 

J’ai un texte comme ça dans mes cartons, qui est un peu dans le même style, mais je ne suis pas allé aussi loin que toi ! 

J’ai beaucoup aimé passé par différents états à la lecture de ce texte : bien être, compassion, révolte, horreur… tu nous promènes pas mal ! 

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
 


Sinon, je ne connaissais pas le « greffier » pour désigner les chats. Mon vocabulaire argot s’enrichit grâce à toi ! 

A te lire.