Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Murex le 06 Octobre 2020 à 10:39:31
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Le mort s’était conduit correctement jusqu’à la sortie de l’église, mais lorsqu’on le plaça dans le corbillard, il se mit à produire un bruit sourd, très faible en fait, mais un bruit tout de même, quelque chose qui ressemblait à un gargouillis.
Les croquemorts écoutèrent incrédules, la famille assemblée écouta, elle aussi avait entendu. Bon, se dit-on, ce doit être les humeurs, les viscères. On se regarda navré de cette inconvenance, un peu inquiet tout de même. Il avait eu de son vivant un caractère farceur, le papet, pas un mauvais bougre, un original plutôt, mais de là à perdre tout maintien en de pareilles circonstances !
Ce fut lorsque le convoi s’ébranla que la chose devint plus sérieuse, ce n’était plus de vagues gargouillis qui provenaient du cercueil mais un murmure, plus qu’un murmure en fait, une voix lointaine, caverneuse, sépulcrale, une voix à vous glacer les os. Seule sa veuve, sourde comme un pot, murée dans sa douleur, ignorait l’étrange désarroi qui ne faisait que croître parmi les membres du cortège. Que faire, se disait-on ? Lui taper sur l’épaule pour attirer son attention ? Ce n’était pas pensable, il aurait fallu ensuite lui crier dans les oreilles pour qu’elle entende… Et lui crier quoi au juste ? Que son papet faisait des siennes, qu’il n’était peut-être pas tout à fait mort, qu’il fallait tout arrêter, dévisser le cercueil ; rien que d’y songer des sueurs froides vous coulaient dans le dos, les jambes flageolaient, un abîme s’ouvrait sous vos pas…
Par moments les bruits se taisaient, on se mettait alors à respirer plus librement en espérant que tout ceci n’ait été qu’un mauvais rêve. Mais hélas, il suffisait d’un nid de poule, du passage d’une roue sur une motte de terre, sur un pavé mal serti pour anéantir cet espoir, car, d’une façon fort étrange, c’était un peu comme si ces secousses, ces soubresauts eussent stimulé le défunt.
« Il parle, finit par dire d’une voix étouffée par l’angoisse le père Joseph, un vieil ami de la famille… il parle ! » « Non, il ne parle pas, il chante », rectifia son voisin. » Et c’était vrai qu’accompagnée d’une petite musique très simple, presque enfantine, une voix sardonique égrainait ses paroles effarantes, inlassablement répétés : « Bonne nuit les petits, bonne nuit les petits. »
Seule une enfant, pas très fière d’elle, comprenait parfaitement la situation, la tête basse elle se taisait, consciente d’avoir commis une grosse bêtise… Après qu’on eût revêtu le Papet de son beau costard du dimanche, elle avait discrètement glissé dans la poche arrière de son futal un petit nounours en peluche afin qu’il se souvienne d’elle dans son long et mystérieux voyage, et les fesses innocentes du papet à chaque cahot appuyaient sur le ventre du nounours qui tout aussi innocemment émettait sa petite musique.
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Ah c’est très bon ça, je me suis régalé de cette lecture, vraiment. Je te mets quelques remarques, pour chipoter, mais en l’état c’est déjà très bon. Une bien belle situation !
J’ai adoré le tout début du texte, qui donne le ton : « Le mort s’était conduit correctement jusqu’à la sortie de l’église »
Quelques chipotages donc, à prendre ou à laisser :
*/ « la famille assemblée écouta, elle aussi avait entendu »
Je trouve que tu aurais pu choisir un autre verbe que « écouta ». En l’état, ça tombe un tout petit peu à plat. « Tendit l’oreille » ?
*/ « ce n’était plus de vagues gargouillis qui provenaient du cercueil mais un murmure, plus qu’un murmure en fait, une voix lointaine »
Je ne sais pas si tu as fait exprès pour la répétition de « plus » : « PLUS de vague » / « PLUS qu’un murmure »
Ça ne m’a pas paru très habile personnellement, étant donné que ce n’est pas le même sens de « plus ».
*/ « Seule une enfant, pas très fière d’elle, comprenait parfaitement la situation, la tête basse elle se taisait, consciente d’avoir commis une grosse bêtise… »
Ultra chipotage. J’aurais mis un point après « situation », pour donner un peu plus de nerf à ce moment-là.
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Merci pour le partage de ton texte.
Il est original et drôle. Mais une chose me semble incohérente.
Si la petite fille a glissé le nounours dans la poche arrière du grand-père. Comment elle a pu faire cela?
Si j'ai bien compris elle l'a glissé alors qu'il était déjà mort et habillé. Donc elle a dû le soulever pour faire cela. Ca me semble pas possible, sinon elle a assisté à la toilette du mort... Mais ca serait étrange.
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Bonjour Murex
J'ai (une fois encore) bien aimé ton texte, son originalité et son humour. Et comme Mathieu j'ai adoré cette première phrase !
Au plaisir de te lire.
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Bonjour. Excellent et très drôle. J'ai bien aimé. À +
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J'ai beaucoup aimé, drôle et original. Mais je ne suis pas d'accord avec toi : je suis certain que le papet le fait exprès d'appuyer sur le ventre du nounours à chaque cahot.
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Merci à vous cinq pour vous être donné la peine de commenter ce texte à l'humour ...un rien macabre. Heureux que vous ayez pris plaisir à sa lecture.
Pour répondre à Mathieu : j'ai bien pris note de ses "chipotages", ils sont sans doute judicieux, mais peut-être à tort je n'ai rien changé à mon texte. La répétition du "plus" à dire vrai n'avait rien d'intentionnel.
Oui, Cendres, la petite Sophie après l'habillage du pauvre papet, s'étant trouvée seule dans la chambre en a profité pour glisser son joujou sous ses fesses, cela ne me semble pas invraisemblable.
Quant à de85 : effectivement on ne saura jamais si le papet farceur n'a pas actionné volontairement le mécanisme du joujou, désirant en se retirant du monde faire une dernière farce aux vivants.
Merci à tous
Murex.
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J'adore !
Et la ptite puce est géniale. J'ai envie de lui dire "c'est pas grave, au moins le Papet il aura pas peur du noir ! " :coeur:
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Hello Murex,
je te lis dans le cadre d'un défi lecture du MDE dit "Bingo" !
Que son papet faisait des siennes, qu’il n’était peut-être pas tout à fait mort, qu’il fallait tout arrêter, dévisser le cercueil, rien que d’y songer des sueurs froides vous coulaient dans le dos, les jambes flageolaient, un abîme s’ouvrait sous vos pas…
Ne faudrait-il pas un autre signe de ponctuation après "cercueil", comme un point virgule ? Quelque chose me gêne dans cette phrase, au sens où c'est du discours rapporté (je crois).
Sinon, je suis allé voir dans le dictionnaire mais "papet" n'existe pas, j'imagine que c'est une manière de dire grand-père.
Sinon l'histoire est mignonne. Elle m'a rappelé la fois où j'avais oublié mon métronome à l'arrière de la voiture de ma mère qui ne comprenait d'où venait le bip bip bip insistant, et qui a cru avec le garagiste qu'une bombe ou quelque chose allait bientôt exploser ^^
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Merci Paf, content que tu aies bien aimé cette histoire, je n'ai pas répondu plus tôt car j'étais absent une semaine.
Merci Miromensil pour tes remarques. Sans doute as-tu raison, il faudrait plutôt un point virgule après cercueil,
je vais faire la correction. Quand à "papet", le mot existe bien, il peut s'écrire également "papé" (voir le petit Robert, édition 2016.)
Murex
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J'adore.
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Un tres beau texte, avec un agreable melange de macabre, de loufoque, et d'amour, elle est adorable, cette petite pucette qui adorait tant son grand-pere, j'ai tout de suite vu un vieil homme marchant main dans la main avec sa petite fille, a partager des phrases douces et des rires sonores. Tous pleurent un mort, mais cette petiote vit dans le bonheur d'avoir connu son grand-pere, il est encore vivant en elle et pour elle, c'est bien pour ca qu'elle lui a donne ce jouet si ... bruyant, et que le grand-pere, dans un dernier clin d'oeil malicieux a sa petite-fille, actionne a chaque soubresaut. Pour lui dire que la vie, c'est le rire, et que la mort ... aussi.
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Salut,
Texte trouvé via les coups de cœur.
Je n'ai pas trop fait attention à la forme. Pour ce qui est du fond, ça prête à sourire.
Et j'ai souri. Donc merci pour le partage.
En te souhaitant une bonne journée.