Ce soir, des cris qui bouleversent l’équilibre de ma vallée. Les cris d’un homme, un chasseur. Il a tiré un coup de feu mais a raté. Son roquet aboie aiguë. Il crie d’une manière désordonnée et incohérente pour qu’il lui montre où se trouve le chevreuil. Lui aussi je l’entends, brièvement : il a un aboiement rauque et terrifié. Je sens en moi une vague de tristesse à l’idée qu’il se prenne une balle. Je m’arrête : sensiblerie ? Non, ça n’en est pas, je ne pense pas. Ce n’est pas tant l’idée qu’un chevreuil meurt qui m’attriste, mais qu’il meurt ainsi. Ce que cet homme fait, ce n’est pas de la chasse. La chasse est silencieuse, et poussée par une nécessité. Il y a du respect dedans. Parfois même, un regard, accord silencieux, renoncement, acceptation : « Vas-y, prends mon corps, nourris-t-en, nourris-en ta famille. Je me donne à toi. » Ce don de l’animal est signe d’un accord parfait de l’homme avec lui-même et ce qui l’entoure. Les cris de cet homme sont d’une toute autre planète. A-t-il conscience qu’autour de lui, plus aucun oiseau ne chante ? Ce que cet homme étale autour de lui, c’est une dysharmonie pure. Chacun des cris qu’il assène brise quelque chose. Je l’entends, et le sens en moi. Il n’est poussé par aucune nécessité. Il détruit, c’est tout, et ça lui plaît. Si quelqu’un lui disait qu’il prend toute la place, que tout s’est tu autour de lui, il en serait content : quel grand pouvoir que le sien, faire taire la vie d’une simple vocifération ! Je lui donne la trentaine. Il doit être vêtu de kaki, ça lui rappelle la guerre. À l’égard de cet homme, d’abord une pointe de colère, et plus profond, une tristesse. Il est en guerre avec la vie, en guerre avec lui-même. Ne voit rien, n’entend rien, ne sens rien. Il est seul, fou, et déjà mort à dire vrai. Pire que mort : déconnecté de la vie, contre elle. Alors oui, juste de la tristesse : la colère n’a aucun sens.