Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Fred Pollux le 11 Septembre 2020 à 06:40:20

Titre: Bouche trou dans la Creuse
Posté par: Fred Pollux le 11 Septembre 2020 à 06:40:20
12 mai
Ça y est, mes meubles sont en place, mes cartons vidés, leur contenu rangé. Enfin au calme. À la campagne, après cette vie de dingue dans la fureur urbaine. Me voilà installé au fin fond de la Creuse, dans la petite commune de Mortroux. J'ai loué une charmante maisonnette, avec un jardin. Quelques arbres fruitiers en fleurs, pleins de promesses savoureuses. Un ruisseau paresseux serpente en silence à l'extrémité du verger. Au delà, des champs. La paix. Devant la maison passe une route communale un peu défoncée, que j'imagine empruntée seulement le matin par un agriculteur endormi sur un vieux tracteur bleu, qui ne manquera jamais de la rendre avant le coucher du soleil. Pas besoin d'aller au Népal pour trouver la sérénité : elle est ici.

13 mai
C'est dimanche, je suis allé au marché du village. Quel calme ! Les gens attendent patiemment leur tour devant la camionnette du boucher en échangeant amabilités et sourires. On prend des nouvelles de la Lucienne qui s'est cassé le col du fémur. On commente avec distance une actualité bien lointaine. Puis on va choisir une botte de navets primeurs, un bouquet de persil, quelques poires à pocher…
Retour d'une matinée délicieuse les bras chargés de produits frais que je n'arriverai jamais à tous consommer. Il va falloir réapprendre à faire les courses.
J'ai constaté en arrivant à proximité de chez moi que des travaux devaient être en cours sur la route communale : je n'avais pas remarqué la cabane de chantier et les deux petites pelleteuses dissimulées derrière ce bosquet d'arbres.

14 mai
Je ne crois pas avoir aussi bien dormi depuis que je ne suis plus un nourrisson! Petit déjeuner gourmand : pain du marché, beurre du marché (un peu rustique quand même), miel du marché, oeufs, pomme, fromage… du marché bien sûr.
Mon bol fumant à la main, j'ai pu observer par la fenêtre que les ouvriers se mettaient à l'oeuvre. Je suis donc allé finir mon café dans le jardin, derrière la maison, sur le banc en pierres, en profitant du soleil matinal.

18 mai
Ma première semaine a été une véritable renaissance. Toutes les tensions que j'avais amenées avec moi ont disparu. Je suis un homme neuf, serein.
Les travaux sur la route ont duré toute la semaine. Je pense, et j'espère qu'ils ont terminé. En tous cas la cabane et les pelleteuses sont toujours là.

21 mai
C'est la Pentecôte. Athée jusqu'au bout des ongles, je me suis surpris à aller à la messe. Quelle sérénité ! Je comprends enfin ce que ce rituel nourrit dans les coeurs des paroissiens.
Évidemment: aujourd'hui, c'est férié! C'est pour cette raison que les ouvriers ne sont pas venus ranger leur matériel.

22 mai
Les travaux ne sont finalement pas finis. Je suis intrigué et observe le chantier par la fenêtre: ils sont deux. L'un manipule une pelleteuse pour creuser un trou. L'autre pousse des gravats pour en boucher un autre. Est-ce qu'ils installent la fibre ? J'irai peut-être leur demander demain.

23 mai
J'ai poursuivi mes observations une bonne partie de la journée. Il me semble qu'il y a quelque chose de bizarre.

24 mai
J'ai passé la journée à regarder. J'ai du mal à comprendre. On dirait que l'ouvrier qui creuse est retourné pelleter un trou déjà rebouché. J'ai dû mal voir.

25 mai
Mais si ! J'ai observé la même chose qu'hier, j'en suis certain ! Il a bien creusé là où son collègue avait rebouché la veille !
J'irai les voir demain pour tenter de comprendre cette ineptie.

26 mai
C'est le week-end… pas de travaux aujourd'hui. Je vais devoir attendre lundi. J'ai acheté des sudoku à la presse à la Souterraine. Je me suis peut-être un peu ennuyé vers la fin de journée.

27 mai
C'est toujours le week-end, et il pleut.

28 mai
Je suis allé voir les ouvriers et les ai interpellés gaiement :
- Bonjour messieurs!
L'un des deux me détailla des pieds à la tête, l'autre me renvoya mes salutations sur un ton sympathique :
- 'lut l'ami!
- Accepteriez vous de m'expliquer quel est le dessein de votre chantier, je vous prie ?
Mes interlocuteurs échangèrent des regards rieurs, mi-interrogateurs, mi-railleurs.
- Qu'est-ce y dit, euh'l'parigot?
- Pourquoi creusez vous ?
- Ben… pour y faire un trou, malin!
- Oui, mais à quoi va-t-il servir, ce trou?
- Bah j'en sais rien, moi! Le chef, y'm'dit : tu creuses, alors moi je creuse…
- Et vous qui rebouchez...?
- Ben… si y a des trous, faut bien les r'boucher, l'ami ! Non?
Je suis assez déçu de ce peu d'explications. J'irai interroger le chef de chantier dès demain.

29 mai
J'ai réussi à voir le chef de chantier, qui a été bien peu aimable dans l'ensemble. Il m'a renvoyé d'une part vers le maire pour que je lui pose mes (je cite) "questions à la con", d'autre part vers une île grecque (je suis nul en géographie) pour m'y faire aimer par les autochtones.
Il ne méritait pas mes chaleureux remerciements pour ses bons conseils, car je l'ai clairement entendu dire " Encore un d'ces peigne-cul " après qu'il m'avait tourné le dos.

30 mai
Les travaux continuent.
Je suis allé voir le maire. Il m'a paru très attentif et concerné, mais n'avait aucune explication à me donner. Il m'a fait promettre de voter pour lui aux prochaines municipales.
Je vais donc aller voir le Président de la région, j'ai besoin de savoir.
Me suis renseigné sur la Grèce : pas dans mon budget.

2 juin
Hier, j'ai pisté le Président de région toute la journée, et ai réussi à le voir alors qu'il rentrait chez lui. Je l'ai questionné, mais il a cru à une agression et a appelé la police. Ils m'ont pris pour un terroriste d'extrême-gauche et m'ont interrogé toute la nuit.
C'est pourtant bien moi qui avait une question à poser ! Zut !

3 juin
C'est dimanche, pas de travaux.

4 juin
Suis retourné voir les ouvriers. J'ai essayé de leur expliquer l'absurdité de leur tâche. Ils m'ont regardé en mastiquant leur sandwich pendant que je leur parlais, je crois qu'ils ne m'ont pas écouté.

5 juin
Demi victoire ! L'ouvrier "reboucheur" n'est pas venu aujourd'hui ! Il m'a entendu !
Le chantier devrait donc vite s'arrêter ! Je débouche une bouteille de cidre du marché pour fêter ça !

6 juin
Passé la nuit aux toilettes à cause du cidre du marché. Crampes d'estomac terribles.
Les travaux ne s'arrêtent pas, mais les trous ne sont désormais plus débouchés. Ma route ne va bientôt plus être praticable. Journée de désespoir.

7 juin
Ai pris la décision de reboucher moi-même ! Je suis allé sur le chantier, j'ai démarré la pelleteuse non utilisée. J'ai cassé mon portail et son pilier en tâtonnant avec les commandes, puis une fois la machine bien en main, j'ai commencé à reboucher.

10 juin
Ai rebouché pas mal de trous ces derniers jours, mais toujours du retard à rattraper. Le collègue qui creuse est sacrément performant. Il s'appelle Emile.
Aujourd'hui c'est dimanche, je fais une pause, je reprendrai demain.

17 juin
Bien travaillé cette semaine. Presque rattrapé Emile, qui m'a chaleureusement félicité. Ça m'a fait très plaisir.

22 juillet
On forme une belle équipe, avec Emile. On abat un de ces boulot ! On doit être à trois trous par jour ! Grosse fierté. Et puis on a bien sympathisé. On prend tous nos repas ensemble. Il m'emmène à la pêche le week-end. On parle beaucoup de notre travail, on est très pros.

Septembre
Ai finalement aménagé dans la cabane de chantier avec Emile. Ai résilié mon bail et vendu tous mes meubles. Suis bien trop occupé pour m'occuper d'une maison.

Printemps
Un gars s'est pointé sur le chantier, avec de jolis souliers et une veste de parigot, et voilà qu'il nous lance : "Bonjour messieurs ! ". " 'lut l'ami", qu'on lui répond, avec l'Emile. Pis y nous dit "Accepteriez vous de m'expliquer quel est le dessein de votre chantier, je vous prie ?"...




Titre: Re : Bouche trou dans la Creuse
Posté par: Cendres le 11 Septembre 2020 à 09:08:29
Merci pour le partage de ton texte "surréaliste" écrit comme un journal de bord.
La vie du village semble bien riche, car hormis regarder des travaux, il n'y aucune autre occupation.^^
Ton histoire nous dévoile le secret du trou rebouché et nous apprend que c'est juste un cycle.

Ton texte est léger et rigolo ;)
Titre: Re : Bouche trou dans la Creuse
Posté par: Aléa le 11 Septembre 2020 à 09:42:00
Mais  :D
Pour une fois j'ai rien à dire si ce n'est que c'est génial haha, j'ai adoré ^^
Titre: Re : Bouche trou dans la Creuse
Posté par: Mathieu le 11 Septembre 2020 à 11:40:46
Salut Fred Pollux.
J’ai apprécié ce texte. La structure sous forme de « journal de bord » convient très bien à la situation. J’ai cru un moment que tu allais nous raconter le quotidien d’un citadin qui va vivre à la campagne (comme dans les fameuses BD « le retour à la terre » de Manu Larcenet). Mais non, c’est un tout autre sujet.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Je me permets quelques remarques sur quelques points que j’ai moins apprécié, à prendre ou à laisser, bien sûr :

*/ 28 mai
Je trouve dommage que le dialogue soit retranscrit de façon brute. Pour moi, ça ne colle pas trop  avec la forme « journal de bord ». Il faudrait à mon sens utiliser la même forme que dans le paragraphe « printemps » ou, à minima, mieux introduire ce dialogue.

*/ l’épisode du 02 juin m’a paru un peu « gros ».

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Merci pour ce texte en tout cas.
A te lire

Titre: Re : Bouche trou dans la Creuse
Posté par: Fred Pollux le 11 Septembre 2020 à 21:48:22
Merci Cendres pour ton appréciation.

Ben, je suis très flatté que ça t'ait autant plu !

Mathieu, merci pour tes commentaires. Pour le 28 mai, tu as tout à fait raison ! Je vais réajuster ça. Quant au 2 juin, c'est effectivement un peu gros à la relecture, au risque de faire diverger le récit. Mais je pense que comme je ne développe pas, ça passe... Je vais encore y réfléchir, mais je pense que je vais le garder.

Merci encore tous !

--> ça y est, j'ai apporté la petite correction