Je regarde les fleurs disposées dans leurs poteries de terre rouge sur mon balcon lequel regarde loin vers l’Est.
C’est mon luxe suprême. Je laisse chaque matin la porte-fenêtre grande ouverte et je contemple les couleurs et les formes précieuses de chaque plante. Je pourrais difficilement - ou avec dommages - me passer de cette compagnie colorée.
En portant le regard au-delà des rives de la Marne si proche, l’église St-François-de-Sales de Saint-Maur troue l’horizon de sa flèche. C’est un amer qui indique le chemin menant à l’école où professe celle que j’aime.
Le rituel matinal accompli - douche, petit-déjeuner, vaisselle, lessive certains jours, brossage de dents - je me pose à la table de palissandre achetée dans un dépôt-vente près de chez moi pour écrire. En réalité mon vrai faux-bureau devait être à l’origine une machine à coudre ancienne héritée de ma grand-mère via ma mère et que j’ai voulu impérativement garder en souvenir de mon enfance, mais ce simili-bureau est bien trop exigu pour l’écriture ; en revanche cette Singer fut un navire dont la barre de navigation fixée sous la table m’emporta souvent fort loin ; enfant, j’étais un navigateur intrépide.
Je n’ai jamais possédé ni maison ni appartement, je laisse cette tâche aux plus avisés que moi. J’habite un immeuble de six étages plutôt bien situé dans un quartier où dominent en nombre les maisons et les jardins. Je surplombe de peu ces jardins environnants qui ne sont plus alors que l’heureux prolongement de mon balcon. Je songe parfois que leurs propriétaires n’ont pour maigre compensation des efforts déployés pour offrir au quartier cet air de campagne fleurie qu’une vue bien terne sur la façade grise de cet immeuble rehaussée de pignons aux teintes de terre battue.
Depuis ma tour d’ivoire - c’est ainsi que je nomme secrètement mon perchoir - j’ai beaucoup de chance de bénéficier d’une telle vue. Il faut ajouter à cela que dans cette copropriété - je ne dis pas ma copropriété car comme je l’ai dit je n’y possède rien - il y a également un très joli jardin fort bien entretenu et constamment arrosé par la gardienne qui est une dame tout à la fois souriante et Portugaise. Elle se prénomme Maria mais je l’appelle Madame parce que je n’aime pas les familiarités ancillaires que pratiquent certains copropriétaires avec ces sourires d’aménité fausse et intéressée.
Je n’invente jamais ma vie. Je n’ai pas l’imagination suffisante pour cet exercice si facilement pratiqué aux comptoirs des bistrots que je fréquente. En réalité il faudrait plutôt parler des amis que je fréquente avec lesquels je parlote de tout et de rien sur des sujets parfaitements étrangers à la marche tranquille de nos existences.
Les bistrots ne sont que le décor de nos inutiles conférences dopées au café ou à l’eau minérale. Je n’ai pas la fibre alcoolique et mes amis pas plus que moi.